Chapitre 11

Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 14:44

11

 

 

Money, it’s a gas

Grab that cash with both hands and make a stash

New car, caviar, four star daydream

Think I’ll buy me a football team

 

Le fric c’est le pied

Ramasse le pognon des deux mains et planque-le

Nouvelle voiture, caviar, rêve quatre étoiles

Je crois que je vais m’acheter une équipe de foot

 

(Pink Floyd – Money)

 

 

 

 

     Assis en caleçon sur le rebord de mon lit, j’écoutais Eddie Pope déblatérer une histoire d’Egyptiens revenus du futur pour construire les Pyramides afin de développer le tourisme dans leur pays. Je ne comprenais pas un traître mot à toute cette histoire. Eddie Pope, voyant bien que j’étais dans le cirage, repartit chez lui et revint une heure plus tard avec une mallette. Entre temps je pris une douche, avala un petit déjeuner et tenta de me remémorer avec précision tout mon emploi du temps des derniers jours. Il y avait quelques zones d’ombre qui d’ordinaire étaient remplies d’alcool de drogues et de filles. Mais au milieu de tout ceci je ne voyais comment s’imbriquait Eddie Pope. Il posa sa mallette sur la table du salon et en retira quelques feuillets à l’en-tête de Gang Bang Records. J’avais établi et signé un contrat avec Eddie Pope stipulant que la maison de disque, MA maison de disques avait embauché Eddie Pope afin que ce dernier écrive et réalise un film avec votre serviteur. Jeunes gens, ne signez jamais rien sous l'influence de quelque substance que ce soit. Ni sous le charme d'une femme mais c'est un autre problème. J'avais beau lui expliqué que ce contrat était la conséquence d'une soirée de débauche trop importante,  Eddie était trop heureux de pouvoir réaliser un long métrage, il n'en avait rien à foutre. L'avocat de Gang Bang Records alla dans le sens de Pope. Soit je donnais un million de dollars et je renvoyais Pope d'où il venait, soit je lui filais ce putain de million, j'en prenais un également, j'écrivais ce foutu film avec lui, on se démerdait pour trouver un financement et on le faisait pour de bon. J'ai penché pour la deuxième solution. Au début je voulais le faire sérieusement ce film, genre on s'assoit  autour d'une table avec du café et de l'eau, un ordinateur et on y va. Au bout de trois jours voyant que ça n'avançait pas des masses, on a acheté du whisky des pétards et de la coke. Quinze jours après le film était écrit. Finalement on a abandonné l'idée des Egyptiens construisant des Pyramides. Nous sommes partis sur une histoire d'avion qui remonte le temps pour créer une civilisation utopique. Je vous l'accorde c'est un peu n'importe quoi mais je défie quiconque de ne pas sortir indemne d'un isolement de quinze jours avec Eddie Pope et de la drogue. Ce type est définitivement cinglé, mais quand on voit ce qu'il rapporte encore aujourd'hui au box-office on lui pardonne aisément.

     Je pensais que le plus dur était derrière nous avec la fin de l'écriture de Seconde Chance. Mais l'art ne se borne pas à la création, il y a tout le côté commercial qui en découle. Que serait devenue la Joconde si François Ier n'avait pas acheté le célèbre tableau, ou le plafond de la Chapelle Sixtine si Michel Ange n'avait pas signé un contrat avec le Pape Jules II ? Loin de moi l'idée de comparer Seconde Chance à ces deux chefs d’œuvre, mais sans financement il nous aurait été impossible de réaliser ce film. La Baronne Adams et son réseau de financiers ayant cessé toute collaboration avec Gang Bang Records l'artiste dut se transformer en commerçant pour vendre son œuvre. Si Jimi Simpson et Gang Bang étaient économiquement très intéressants sur le plan musical, il en était tout autre au niveau cinématographique. Les clips illustrant nos chansons n'avaient rien de bien convaincant pour les décideurs d'Hollywood. Remarquez bien qu'il fallait les comprendre. Après plusieurs rendez-vous auprès des grandes sociétés de productions cinématographiques il apparût que ce film ne se ferait pas à Hollywood. Gang Bang Records allait devoir supporter entièrement les coûts de production et par conséquent ramasser seul les bénéfices. Si bénéfices il y avait évidement. La vidéo du concert au Madison Square Garden fut alors commercialisée au printemps 1993 pour engranger de l’argent. Succès immédiat des deux cotés de l’Atlantique. Il faut dire que je n’avais pas ménagé ma peine pour la promotion de cette VHS. J’ai fait le tour de tous les shows télé qui comptaient aux Etats Unis et en Europe, parfois quand nous arrivions à être réunis tous ensemble nous étions invités à la radio. Richard Branson himself, pas rancunier et trop heureux de pouvoir vendre notre vidéo dans ses magasins, nous reçut dans le Virgin Megastore à Manchester pour le lancement de Virgin Radio. Gang Bang Records put alors dégager une somme de dix millions de dollars pour produire Seconde Chance.

     Le tournage se déroula en Irlande au cours de l’été suivant et dura cinq semaines dans un bordel indescriptible. Eddy Pope complètement shooté aux amphétamines avait une idée à la minute et ses instructions variaient au gré de ses humeurs. Je ne sais pas par quel miracle ce film a pu se terminer. Plusieurs acteurs tombèrent malades, le climat très humide (l’été irlandais est un concept très … liquide) et la fatigue due aux cadences infernales imposées par un réalisateur plus dopé qu’une équipe entière de foot américain eurent raison de la santé physique et mentale d’une bonne partie de la troupe bossant sur ce film. Je passais de temps en temps sur le tournage pour voir comment le projet avançait et pour soutenir le moral des troupes. Et surtout pour Moon. Moon avait un pédigrée en or. D’abord c’était son vrai prénom car c’était la fille d’une GTO. Les GTO’s (Girls Together Outrageously), étaient des groupies américaines de la fin des années soixante qui vivaient dans le sillage des rocks stars de l’époque, elles ont même sorti un album avec l’aide de Franck Zappa. La plus célèbre d’entre elles est Pamela Des Barres, elle a raconté toute cette époque dans son autobiographie I’m With The Band. Moon a sauté sur les genoux de Jim Morrison et a été élevée dans cette mouvance un peu hippie bohème et rock’n’roll. Elle avait suivie les traces de sa mère, et les chiens ne faisant pas des chats, Moon était l’une des groupies les plus réputées dans le monde du show business. Son signe distinctif ? Moon portait toujours un chapeau, vraiment en toutes circonstances. Que ce soit pour manger, dormir, baiser, chanter, voyager, danser, se baigner, ses longs cheveux blonds étaient constamment surplombés d’un chapeau, il n’y avait que sous la douche qu’elle était tête nue. Sa collection de couvre-chefs est d’ailleurs aujourd’hui incroyable, Elton John et feue sa collection de chaussures peuvent aller se rhabiller. A vrai dire je l’avais prise pour un petit rôle dans le film sur les conseils de Dave Gahan, chanteur de Depeche Mode, qui m’avait vanté ses talents lorsque je l’avais croisé sur un plateau de télé. « Tu ne connais pas Moon ? Mon pote si tu t’es pas tapée Moon t’es pas une vraie rock star » m’avait-il dit en se marrant. J’avais vaguement entendu parler d’elle auparavant mais ça ne m’avait pas marqué jusque là. Il faut dire que j’avais largement ma dose de groupie pour me satisfaire, mais Gahan m’avait tellement dit du bien de cette nana qu’il fallait absolument que je la rencontre (et donc que je la saute). Après avoir passé des dizaines de coups de fils un peu partout j’ai réussi enfin à joindre Moon. Je la retrouvais à Los Angeles pour, officiellement, lui proposer un rôle dans le film que Gang Bang Records allait produire. Évidement ce choix était purement artistique et je m’étais basé sur les quelques figurations que Moon avait effectuées dans les deux ou trois clips dans lesquels elle apparaissait. Comme si le fait de l’avoir vu se trémousser pouvait me donner une idée de ses talents de comédienne. Pathétique. Moon était une groupie certes, mais loin d’être une idiote. Elle n’a pas cru une seconde à tout mon baratin, néanmoins le courant passait bien, on avait le même âge, j’étais le chanteur d’un groupe de rock très connu et même si Gang Bang n’était plus dans le circuit depuis deux ans, je faisais partie des gens susceptibles d’intéresser Moon. Nous nous ne revîmes plusieurs soirs à Los Angeles, sans que cela ne se terminât jamais par une partie de jambes en l’air et une certaine amitié s’installa entre nous.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 11 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 14:46

     C’est finalement à Londres qu’elle céda à mes avances. Nous avions pris l’avion ensemble depuis New York pour rejoindre l’Europe. Le tournage de Seconde Chance allait bientôt commencer et toute l’équipe du film, comédiens et techniciens, étaient conviés dans les bureaux de Gang Bang Records. Quand je dis les bureaux de Gang Bang Records, ça en jette mais en fait, nous louions quatre pièces pas très grandes dans un immeuble situé pas très loin de Picadilly Circus. Nous avions deux secrétaires et un comptable à plein temps qui travaillaient là bas et se partageaient deux bureaux. Nous avions aménagé pour y donner des interviews une sorte de petit salon cosy attenant à un bureau directorial où, en théorie, je dirigeais l’entreprise. Ayant passé le plus clair de mon temps aux Etats-Unis depuis la création de Gang Bang Records,  mes apparitions dans les locaux étaient très épisodiques, à tel point qu’une couche de poussière d’un pouce au moins recouvrait mon bureau. Je défendais à quiconque d’y entrer en mon absence et à cet effet j’étais le seul à en avoir la clef. Gang Bang Records était une toute petite structure puisqu’elle n’avait vocation qu’à s’occuper des intérêts du groupe. Lorsque nous n’étions ni en tournée ou que notre actualité se bornait à illustrer les pages des magazines people, le personnel était réduit au strict minimum. Le reste du temps nous engagions des types au coup par coup pour quelques semaines ou le temps d’une tournée. Ce n’est qu’à partir de cette période, l’été 93, que notre petite entreprise s’est vraiment développée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. A savoir une multinationale présente dans une quarantaine de pays, produisant là des films, ici de la musique et possédant sa propre chaîne de télé, GB TV, émettant dans le monde entier.

     Mais revenons à Moon. J’étais bien évidement tombé sous le charme de cette blonde qui portait en elle cette sorte de classe décadente qui n’existe que dans le monde du rock’n’roll. Sa beauté diabolique aurait converti au satanisme le plus endurci des puritains. Une fois de plus je tombais amoureux. Cela arrivait souvent mais durait peu en général car une groupie en chassait une autre. Lorsque je déclarai ma flemme à Moon elle se mit à rire. Je fus d’abord vexé comme un pou. Ensuite seulement elle m’expliqua que la pire des choses qui pouvait m’arriver était de tomber amoureux. Moon n’était pas le genre de fille à s’investir dans une relation de couple de quelque sorte que ce soit. Cette nana était la liberté incarnée, très imprévisible, à part si elle avait signé un contrat, il était impossible de planifier quoi que ce soit avec elle. Tu ne partais pas en vacances avec Moon, non elle te rejoignait sans prévenir. Tu n’invitais pas Moon à un dîner, c’est elle qui te disait où et quand, et tu avais intérêt à être à l’heure. Moon n’était pas dirigiste ou quoi que ce soit, elle ne voulait en aucun cas prendre le dessus sur qui que ce soit, c’est juste qu’elle vivait sa vie comme bon lui semblait. Moon m’avait convaincu qu’il valait mieux être son ami (et plus si affinités) qu’espérer être son mari, compagnon, concubin, amant, rayez la mention inutile. C’est comme ça que Moon est devenue mon amie. Une vraie. Au même titre que Jude, John, Paul et Michèle. Enfin presque je n’ai jamais couché avec un Gang Bang. Quoi qu’une fois bien bourré j’ai eu envie d’enculer Jude, mais, et c’est la seule fois où je l’ai vu frapper quelqu’un, il m’assomma à l’aide d’un tabouret de bar. Une fois le tournage terminé, Moon disparut tel Lucky Luke à la fin de chacune de ses aventures. Je ne la revis seulement que quelques mois plus tard, par surprise, et ce fut toujours ainsi avec elle. Moon débarquait désormais dans ma vie quatre ou cinq fois par an comme une comète passant et repassant régulièrement autour du Soleil. Pour le reste du temps, comme disait l’autre, le bonheur c’était simple comme un coup de fil.

     Le film fut complètement terminé au printemps 1994. Il fallait maintenant le vendre aux distributeurs et pour ça rien de mieux qu’une projection à Cannes au Marché du Film. Ah Cannes ! La fête mondiale du cinéma où personne ne voit aucun film. Oui même ceux qui ont la chance de pouvoir assister à une projection puisque ces privilégiés profitent de l’obscurité pour roupiller un peu et récupérer de leurs folles nuits. Tout le monde se fout de savoir qui remporte la palme, l’important est : dans quelle fête va-t-on pouvoir rentrer ce soir ? Les grandes boîtes privées organisent des séminaires servant de prétextes au défoulement des cadres, le cinéma fait exactement la même chose. On loue tout Cannes pour quinze jours, on projette une vingtaine de films et c’est l’orgie ambiante pour tout ce que le monde compte de people en tous genres. J’avais donc mon carton d’invitation de plein droit pour ce raout cinématographique. J’ai monté les marches avec Michèle le soir de Pulp Fiction. Ça lui a fait très plaisir de vamper la croisette dans cette longue robe noire. Bon bien sur je n’ai pas vu le film, j’ai même été à deux doigts de me faire virer de la salle du Palais des Festivals tellement mes ronflements empêchaient mes voisins de dormir. Aujourd’hui il ne me reste que de souvenirs assez vagues de mes nombreux passages à Cannes. Sans doute parce que là bas le cacheton d’ecsta et le champagne remplacent le Doliprane et le verre d’eau pour soigner le mal de tête. Et j’ai eu très souvent mal à la tête en ce mois de mai 1994. Le film s’est très bien vendu, et devint un succès mondial dès l’automne. Gang Bang Records, Eddy Pope et moi-même nous nous fîmes des couilles en or.

     Je crois sincèrement que c’est à ce moment là que j’ai vraiment dégoupillé. J’avais cette impression que quoi que je fasse cela serait forcément génial. Si mon nom ou ma tronche étaient sur un produit alors il s’en vendait des camions entiers. J’étais de toutes les soirées qui comptent, et je n’en repartais jamais seul, par décence pour certaines qui étaient maquées à l’époque, qui le sont encore aujourd’hui et qui ne s’en sont pas vanté depuis, je tairais le nom de chanteuses, actrices, artistes en tout genre, femmes politiques, magistrates que j‘ai pu culbuter à cette époque. Le succès de Seconde Chance remettait les albums de Gang Bang sur le devant de la scène ce qui m’enrichissait chaque jour un peu plus. Un de mes plaisirs favoris était de réveiller mon banquier à Zurich à n’importe quelle heure du jour et de la nuit pour lui demander le solde de mon compte. Il m’arrivait même de le faire pendant qu’une nana me montrait comment elle s’y prenait avec sa bouche. Rien ne m’excitait plus que le sexe débridé et le fait d’être pété de thunes. Mais à quoi bon avoir du pognon si on ne le dépense pas. Alors j’ai assouvi un rêve de gosse.

Par Chapitre 11 - Publié dans : Chapitre 11 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 14:49

     Caramba, encore raté. Je me suis réveillé dans une chambre d’hôpital avec la délicieuse sensation que mon foie et mes intestins venaient de me passer sur la langue. Ma femme de ménage pakistanaise m’avait trouvé inanimé, la bave aux lèvres et le froc maculé de pisse sur mon canapé à dix mille livres sterling. Elle a appelé les flics et s’est tirée sans demander son reste. Petit conseil d’ami : si vous avez du personnel de maison ne vous suicidez pas à six heures du matin, attendez un vendredi soir pour être tranquille au moins deux jours. Evidement en faisant débarquer les flics et une ambulance dans Carnaby Street, la discrétion n’était plus de mise et quelques photos de moi dans un sale état gisant sur un brancard furent diffusées dans la presse people. Quelques journalistes restèrent plantés plusieurs jours autour de l’hôpital où je me reposais. Très peu de monde fut autorisé à me rendre visite. N’ayant pas de famille, seuls Jude, Paul et Michèle vinrent. John ? Non il était trop occupé à planer je ne sais où. Je ne lui en ai pas voulu, je n’avais pas vu John depuis des mois et le connaissant un tout petit peu, s’il était venu à l’hôpital, il aurait passé son temps à brancher les infirmières ou à essayer de trouver je ne sais quel truc à sniffer. Chacun dans leur genre mes trois amis m’ont expliqué pourquoi, à leurs yeux, j’avais été un crétin de tenter de mettre fin à mes jours.

     -  Mais tu te rends compte de la peur et du chagrin que tu m’as causée ? Comme si j’en avais pas assez chié dans ma vie. Jimi, moi vivante tu n’as pas le droit de mourir. La prochaine fois que tu me fais un coup pareil, je te crève les yeux avec mes escarpins !

     Tout en contradiction féminine. Néanmoins Michèle était vraiment la dernière personne sur cette planète à qui j’avais envie de faire de la peine.

     -  Hey mec, tu déconnes ou quoi ? On a un business à faire tourner, et avec qui on va les faire nos tournées mondiales si Gang Bang n’a plus son putain de chanteur. On va faire quoi si t’es plus là ? Un casting sur MTV pour trouver ton remplaçant ? Jimi merde la prochaine fois que tu veux te tuer pense à ton prochain million de dollars !

     Paul savait d’où il venait et tous les avantages que lui procuraient notre groupe. Il n’avait pas sur lui la pression que je pouvais avoir en tant que frontman, Paul était le deuxième guitariste, celui dont tout le monde se foutait. Et pourtant c’est lui qui était le compositeur principal de Gang Bang. Le grand public le laissait tranquille, il pouvait sortir n’importe où n’importe quand, jamais un paparazzi n’aurait l’idée de l’emmerder. Bref pour lui Gang Bang était vraiment le plan parfait, et c’était très rémunérateur.

     -  Ouais, tu fais comme tu veux, tu veux te tuer, tu te tues. Moi je juge pas, c’est pas que je m’en fous, t’es mon pote donc je préfère que tu sois vivant que mort. C’est plus simple pour… je sais pas moi… boire un coup, aller voir un match de foot…jouer dans un groupe de rock. T’es au courant que t’es chanteur dans un groupe de rock ? Non parce que, je dis ça mais bon c’est toi qui vois, ça fait longtemps qu’on a rien sorti. Bon toi OK y’a eu ta queue au CBGB’s... Et puis bon le « club des 27 » c’est trop tard maintenant, t’as vingt-huit piges. Et tu sais qui c’est le président d’honneur du « club des 28 » ? Mike Brant. Ouais ça craint hein. Pas très rock’n’roll tout ça Jimi. De toutes façons tu ne seras jamais Mick Jagger, alors arrête de te prendre la tête, repose toi et tu viens à la campagne en sortant d’ici.

C’était Jude tout craché. Simple, rationnel, direct. Et en plus il m’a fait rire ce con. Mike Brant. Mike « I believe I can fly » Brant. Non mais franchement j’aurais eu l’air malin dans ce club des 28. Et il avait raison : je n’aurai jamais le talent pour m’asseoir à la grande table ronde de l’Olympe du Rock’n’roll. Est-ce que ça m’empêcherait de le faire croire ? A priori non. Alors j’ai écouté mon pote, je suis parti chez Jude, dans le comté du Hampshire. Sa maison avait doublé de volume, tout son pognon passait dans la pierre et le golf. Même si les relations entre Gang Bang et la Baronne Adams s’étaient refroidies (doux euphémisme), la Baronne très fair-play, mais après tout nous étions en Angleterre n’est ce pas, ne lui avait pas repris sa carte de membre à vie au Blackwood Country Club. Du coup Jude passait beaucoup de temps au golf et moi je me retrouvais seul, comme quelques années auparavant, assis à cette même table, devant cette même baie vitrée, seul le carnet à spirales avait changé. Bizarrement alors que cette fois ci, j’étais en pleine forme, que j’avais à disposition tout le pognon qu’il me fallait, il ne m’est pas venu une seule fois à l’idée de me faire livrer du champagne et des putes. Depuis tout ce temps, j’avais un répertoire rempli de personnes plus ou moins recommandables pouvant satisfaire le moindre de mes désirs de ce genre. Tout ça se payait bien sûr, mais quand Oswaldo Ardiles vous a la bonne, la vie est tout de suite beaucoup plus facile. Bref, je suis resté étonnement calme chez Jude, sans doute ne voulais-je pas briser la sérénité qui régnait en ce lieu. Et je me suis mis à écrire. Enfin.

Six ans s’étaient écoulés depuis l’écriture de Still There et même si j’eus un peu de mal au début à noircir les pages du carnet, une fois que le robinet de l’inspiration s’ouvrit ce fut une inondation. Je n’écrivais pas seulement des chansons, mais aussi des petites histoires, des idées de romans, de courts métrages, des clips illustrant les chansons que je venais de pondre. Je ne m’arrêtais plus d’écrire, parfois jusque douze heures par jour. Certains soirs, je remarquais à peine la présence de Jude, faut dire qu’il sait se faire oublier l’animal. Les mêmes thèmes revenaient souvent mais un en particulier dominait les autres : la relation père-fils. Tommy allait sur ses huit ans et dès que j’étais au calme, et où pouvais-je être plus au calme que chez Jude, mon fils hantait mon esprit. J’étais toujours tiraillé entre ces deux sentiments. Je voulais tout savoir de ce gosse, j’étais son père après tout, mais je ne voulais rien à voir avec lui, je n’étais qu’un géniteur, une giclée de sperme émise au mauvais moment. En écho à cette paternité refoulée je repensais à mon propre père, à cette relation manquée entre deux hommes qui se sont côtoyés sans s’apprécier, à se détester (pour ma part en tout cas) et que la mort avait séparé à mes dix-sept ans. En fait ce n’est pas mon père en tant que tel qui me manquait, mais un père que je n’avais pas eu, le père idéal, enfin idéal de mon point de vue. Je tentais d’établir le portrait robot de cet homme qui aurait du être mon modèle, me montrer la voie, me faire découvrir des milliers de choses, un type à qui j’aurais pu piquer en douce le 33 tours de Sticky Fingers, qui m’aurait emmené voir The Wall, qui m’aurait dit comment m’y prendre avec les filles, que j’aurais écouté parler de la vie autrement qu’en ayant l’impression d’entendre Jean-Pierre pilier de comptoir de son état, un type pour qui j’aurais eu de l’admiration tout simplement. J’essayais de me remémorer des bons souvenirs que j’aurais pu avoir avec mon géniteur. Peine perdue. Ça en devenait tellement pathétique que j’en riais. Et puis j’ai cessé de rire en repensant au fait que moi aussi j’avais un fils. Tommy. Le petit Tommy avait maintenant presque huit ans et je ne l’avais vu qu’au travers des photos que Debbie m’avait fait parvenir. Quelle image allais-je laisser à ce petit bonhomme ? Un père absent, invisible à la maison et pourtant si présent au dehors. Tommy m’avait vu des centaines de fois, pouvait m’entendre à la radio, regarder mes clips sur MTV et pourtant il ne me connaissait pas.

J’étais enfin décidé à le rencontrer.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 11 - Communauté : melting pot
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