Chapitre 10

Vendredi 17 avril 2009

 

 

 

10

 

 

‘Cause I gonna make you see

There’s nobody else here, no one like me

I’m special, so special

I gotta have some of your attention give it to me!

 

Parce que je vais vous faire voir

Qu’il n’y a personne d’autre que moi, personne comme moi

Je suis spécial, si spécial

Je dois avoir votre attention, donnez la moi !

 

(The Pretenders – Brass In Pocket)

 

 

 

 

 

     Début juillet 1990, il était évident que nous ne serions pas prêts à démarrer une tournée américaine. Nous en avons fait part aux gens de chez Virgin. Leur réponse ne se fit pas attendre. Des articles parurent dans la presse et comme par hasard, aucun en notre faveur : les maquettes pour un troisième album étaient désastreuses, la tournée européenne était un échec commercial, l’incendie du Süllberg n’était pas dû à une mauvaise installation, Paul était drogué au moment de l’accident, des filles s’étaient faites violer par des personnes gravitant autour du groupe, j’en passe et des meilleures. Certes pour le coup de l’incendie l’information était exacte, mais pour le reste ce n’était que mensonge et calomnie. Il n’existait pas de maquettes du troisième album étant donné qu’il n’y avait encore rien d’écrit, et de toute façon ce n’était pas du tout en projet pour le moment. Il serait bien assez temps de s’occuper de ça après la tournée américaine. Si tournée américaine il y avait car finalement fin aout, Virgin nous mettait à la porte. Notre réputation devenait trop sulfureuse et pour ne pas mettre en péril son image la maison de disques préférait se séparer de Gang Bang. Physiquement diminués, mentalement atteint par cette affaire, peu de gens donnaient cher de notre peau. Nous faisions encore quelques couvertures de magazines mais à chaque fois les articles ressemblaient plus à une necro qu’autre chose. Jude avait beau déclarer dans une interview (Jude et interview dans la même phrase, laissez moi reprendre ma respiration je viens d’avoir un four rire en imaginant le concept) qu’il n’était pas du tout d’actualité que nous nous séparions, les mêmes qui nous avaient portés en tête d’affiche nous clouaient désormais au pilori. C’était sans compter sur notre capacité de réaction.

     Puisque nous ne pouvions pas occuper physiquement le devant de la scène il fallait reprendre la main sur le plan médiatique. Nous venions de donner une centaine de concerts à travers toute l’Europe devant des salles pleines il fallait à présent récolter ce que nous avions semé. Sans que Virgin ne soit au courant nous avions fait enregistrer quelques concerts. Les bandes étaient jalousement gardées secrètes. Merci à toi Jane. Si à l’aller elle arrivait les poches pleines de substances en tout genre, au retour elle rentrait en Angleterre avec des masters qui filaient directement dans le coffre fort de la Baronne Adams. Nous avions à peu près une trentaine d’heures d’enregistrement qui serviront ensuite de base à la création de Live and Alive. Une fois nos problèmes avec l’administration française réglés, nous nous sommes installés à Paris. John réintégra la maison familiale en banlieue, il y vivait seul puisqu’Angélique était partie sous d’autres cieux, Michèle loua un petit appartement vers Bastille, Jude retourna tout simplement chez ses parents dans la résidence de notre adolescence, Paul se fit loger chez des anciens amis à lui qui avait réussi le double exploit de n’être ni tués par balles ni en prison, et moi j’avais pris une chambre au Méridien à Montparnasse. Certes nous avions ramassé pas mal de monnaie grâce à la tournée européenne mais il ne fallait pas s’endormir sur nos lauriers. Il fallait à tout prix sortir un album pour faire rentrer l’oseille. Mais comment faire alors que notre maison de disques nous avaient foutu dehors et que nous étions tricards un peu partout ? Très simple monter notre propre label et tout faire de A à Z. Il fallait pour ça trouver des fonds afin de pouvoir démarrer l’aventure. Jude se donna corps et âmes auprès de la Baronne tant et si bien qu’elle se porta caution pour nous auprès des banques. Cela s’avéra très utile au moment de négocier un prêt de dix millions de francs pour fonder Gang Bang Records et ainsi produire et distribuer Live and Alive. L’avantage de tout faire nous-mêmes était qu’il n’y avait pas d’intermédiaire à rémunérer, tous les bénéfices tombaient directement dans notre poche. Le temps de refaire quelques parties de guitare ou de chants pour rendre les morceaux choisis de meilleure facture, de faire mettre sous presse les CD et les vinyles et l’album était juste prêt à temps pour sortir en décembre 1990. Pile poil pour Noël.

      Mais avant ça il a fallu mener bataille contre Virgin. Notre ancienne maison de disques voulait faire empêcher la sortie de Live and Alive sous prétexte que ces enregistrements eurent lieu pendant que nous étions sous contrat avec eux d’une part et qu’ils ont été effectués sans leur autorisation d’autre part. Nous avons d’abord été d’une totale mauvaise foi en arguant du fait que le disque avait été enregistré aux cours de concerts donnés dans des boites une fois le contrat résilié avec Virgin. En vain. Cet argument ne tint pas longtemps quand il apparut que Virgin réussit à se procurer une copie de l’album. Ensuite en épluchant notre contrat, nous notâmes qu’à aucun moment il n’était question d’enregistrement de concerts. Néanmoins il était dangereux de se lancer dans une bataille juridique car nous n’avions ni les moyens de tenir tête à Virgin, ni de temps à perdre si nous voulions être présent dans les bacs à Noël. Finalement nous avons trouvé une autre solution beaucoup plus amusante pour faire parler de nous, vendre notre album et ramasser de la monnaie. Puisque Virgin menaçait de faire interdire la diffusion de notre album il fallait contourner ce problème. A chaque problème sa solution. Nous avons commencé une campagne dans les médias, il en restait encore un peu de notre côté, en jouant les Caliméro contre les majors. Ça marche toujours ce coup là auprès des jeunes. Votre serviteur en tête, nous avons joué la grande scène de l’opprimé face au système, salauds de capitalistes, vieux cons qui n’écoutent pas la jeunesse, censurent vis-à-vis de ceux qui ne vivent pas comme eux, il y’en a un peu plus je vous le mets quand même ? Et puisque c’était ainsi nous rentrions en résistance, et pour défendre la liberté nous invitions tous les kids à acheter notre album par correspondance. Il suffisait d’envoyer un chèque à une société du Liechtenstein, trop heureuse de pouvoir envoyer des millions de disques à travers toute l’Europe. Ah ça oui il leur aura coûté plus cher l’album live de Gang Bang, presque deux fois le prix normal, mais il fallait bien que les gamins fassent ce petit effort pour sauver la liberté et l’esprit rock n’est ce pas ? Nous devenions les premiers révolutionnaires du Liechtenstein. La grande classe. Autre paradoxe : étant donné que nous ne vendions pas notre album via le circuit traditionnel, Live and Alive ne pouvait pas être classé dans les différents charts européens et nous devenions du coup des icones du mouvement underground. Nous annoncions tout de même certains chiffres de ventes, jamais les bons. Nous faisions très régulièrement circuler des chiffres gonflés pour donner une impression de succès et garder un statut de rock stars, mais quand un journaliste évoquait ces chiffres je m’empressais de les démentir dans un grand sourire en avançant en général un total équivalant à la moitié. Oui parce que du coup notre argent était aussi au Liechtenstein et comme Gang Bang touchait un gros pourcentage sur chaque disque vendu, il valait mieux en dissimuler le plus possible. « Salauds de capitalistes » qu’il disait.

Par Chris Phénix
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Samedi 6 juin 2009

17 janvier 1991, il faisait encore nuit, le téléphone se mit à sonner. John au bout du fil. Oui, John éveillé à huit heures du matin. Ce qu’on redoutait tous est arrivé. Les Américains venaient de déclencher l’opération Tempête du Désert. Sur tous les écrans du monde, des missiles zébraient le ciel de Bagdad. ça paraissait presque irréel, les images verdâtres apaisaient un peu l’horreur de ce qui se jouait sous nos yeux. La guerre en direct-live pour la première fois. J’étais captivé par les images made in CNN, j’appelais Jude et Michèle pour partager avec eux ces moments historiques. Pour un instant nous oubliions Gang Bang et notre nombril, partagés entre deux sentiments : d’un côté nous étions ravis du fait que Saddam allait en prendre plein la gueule, et de l’autre on pensait aux civils qui n’avaient rien demandé. J’ai passé trois jours quasiment non stop devant ma télé pour suivre le déroulement des opérations. Il apparaissait clair que les Américains et leurs alliés allaient remporter rapidement cette guerre. C’est alors que Cobi Jones m’a appelé. Il était tout excité et m’a quasiment ordonné de réunir tout le monde et de le retrouver le lendemain matin à la Bastille. Je n’ai même pas eu le temps de poser la moindre question qu’il avait déjà raccroché. Nous nous sommes pointés, Cobi Jones est arrivé comme une tornade dans un gros 4X4 noir et nous a littéralement kidnappés. Il se faufilait entre les voitures, grillait feu rouge sur feu rouge, j’ai cru que nous allions mourir vingt fois sur le trajet. Nous ne savions pas où il nous emmenait, il ne répondait à aucune de nos questions. Nous arrivâmes finalement à l’aéroport du Bourget. Par un mystère que je n’ai compris qu’une fois dans l’avion Jones arrêta son 4X4 uniquement sur la piste à proximité d’un avion. Ce n’est qu’à bord qu’il daigna nous expliquer la situation. Cobi Jones est un type très surprenant, et il faut s’attendre à tout avec ce type. Aujourd’hui nous le savons mais ce jour là nous avons appris la leçon. L’avion dans lequel s’était embarqué Gang Bang était affrété par l’armée américaine, et il nous emmenait en Arabie Saoudite. Nous allions donner un concert dans une base pour gonfler le moral des GI’s ! Imaginez notre surprise lorsque nous réalisions ce que nous étions en train de faire. Quelques jours avant nous étions babas devant le son et lumière organisé par Georges Bush père et son orchestre et maintenant nous allions près du front, nous les réformés. En route Cobi Jones nous présenta un peu plus le déroulement des opérations. Il était prévu de jouer dans trois bases alliées dont une française. C’était la condition sine qua non à une totale tranquillité de Gang Bang vis-à-vis des autorités françaises. Comment Jones s’était débrouillé pour nous envoyer là bas ? Elémentaire mon cher Watson. Par le biais de divers contacts et de dizaines de coups de téléphone il a réussi à convaincre un officier qu’il était possible à l’US Army de monter un super plan de communication. En organisant des concerts pour ses boys, l’armée montrait d’une part que le moral des troupes était au cœur des préoccupations de l’Etat Major, d’autre part que la situation était suffisamment sous contrôle pour qu’on puisse y organiser des manifestations de ce genre et tout ça bien sûr devant les caméras de CNN. Cette guerre du Golfe était aussi une guerre d’images.

A peine descendus de l’avion on nous pria d’enfiler des tenues camouflage à nos noms et nous fûmes directement conduits dans un lieu que j’ignore encore à ce jour. Il y avait un journaliste et un cameraman dans le cortège. Il m’interviewa et je balbutiai quelques mots à propos de notre présence ici en n’oubliant pas de mentionner notre soutien aux soldats. Les concerts furent très chaleureux et pour l’occasion nous testions pour la première fois les covers d’Elvis que nous avions préparé en vue d’une future tournée américaine. Évidement Hound Dog, Jailhouse Rock et That’s All Right (Mama)Kick Off dans les charts américains, notamment dans le prestigieux Hot 100 du magazine Billboard. Gang Bang grimpa jusqu’ à la 8ème place dominé à l’époque par les divas beugleuses Whitney Houston et Mariah Carey. reçurent un accueil triomphal de la part des GI’s. Nous avons aussi passé un peu de temps à discuter avec les boys. Le concept de donner sa vie pour son pays m’est totalement étranger j’en conviens, mais après avoir appris à les connaître un peu j’étais plein de respect pour ces types et ces femmes qui risquaient leur peau à des milliers de kilomètres de chez eux parce que leur pays avait besoin d’eux. Attention, le déserteur que j’étais n’est pas soudainement devenu militariste, non quand même pas, c’est juste que dans ces moments là tu te rends compte que ces pauvres types sont prêts à tout uniquement pour que toi tu puisses continuer longtemps à te foutre de leur gueule et à les faire passer pour des benêts juste capable de ramper dans la boue avec vingt kilos sur le dos. Nous étions arrivés au Moyen Orient morts de trouille, mais nous nous sommes vite sentis en sécurité au milieu de tous ces militaires. Nous restâmes là bas cinq jours, et une fois nos trois concerts donnés, nous rentrâmes à Paris. Deux jours plus tard nous embarquions dans un Concorde direction New York, puis un autre avion nous emmena à Los Angeles pour assurer le service après-vente du plan com. Larry King nous reçut car les images des concerts tournaient en boucle dans tous les flashes infos de la chaîne. Nous nous offrions un spot de pub gratuit d’une demi-heure sur la chaîne que tout le monde regardait depuis le début de la guerre. Et voilà comment Gang Bang est devenu populaire aux Etats Unis. Le soutien du peuple à son armée était sans faille et nous étions maintenant le groupe qui avait été donner un peu de bon temps à leurs soldats. La première conséquence de tout ça fut l’entrée de

ZZ Top tournait aux States en ce début d’année 1991 et les Black Crowes assuraient à l’époque la première partie. Mais en mars Chris Robinson, le chanteur des Black Crowes, fit une remarque sarcastique sur scène à propos du côté commercial de cette tournée qui déplut énormément à la compagnie Miller Beer, sponsor de la tournée des rockeurs barbus. La réaction fut immédiate et sans appel : les Black Crowes furent virés sur le champ. Tous les agents se sont rués sur le coup et fort de notre single classé n°8 au Billboard, Cobi Jones remporta le morceau. Gang Bang allait donc finir la tournée des ZZ Top pour les vingt et une dernières dates.

Par Chris Phénix
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Vendredi 19 juin 2009

     On a fait nos grands débuts sur la scène américaine à Savannah, Géorgie. Bien que désormais rodés aux concerts nous n’en menions pas large lorsque nous montâmes sur scène dans une atmosphère moite et étouffante. La bière suintait par tous les pores de toutes les peaux, il y avait un kilo de barbe au mètre carré et malgré l’obscurité qui régnait dans la salle de concert pas un seul type dans la foule n’aurait pensé à enlever ses lunettes de soleil. La rasade de whisky que je m’envoyais juste avant de monter sur scène fut plus grande qu’à l’accoutumée, je jetai mon rouleau de PQ le plus loin possible dans l’unique but d’avoir le temps de voir venir le type qui allait le recevoir sur la tronche pour pouvoir déguerpir au plus vite. Finalement cela se passa beaucoup mieux que prévu et nous pûmes finir nos cinq chansons avec succès. Nous prîmes de plus en plus d’assurance lors des shows suivants et le public suivait avec entrain nos prestations. John était tellement en confiance qu’à Dallas, au bout du quinzième concert environ, il commit un crime de lèse majesté qui aurait pu nous couter cher. Qu’avait fait notre guitariste pour s’attirer les foudres de Billy Gibbons ? Tout simplement jouer La Grange avant ZZ Top sur scène. Et je dois bien avouer que ce qu’avait joué John ce soir là était incroyablement supérieur à ce qu’ont fait les barbus un peu plus tard dans la soirée. En plus Jude s’était pris au jeu et avait accompagné John, prenant conscience de ce qui se passait, j’ai du sortir de scène pour faire couper la guitare de John, mais le mal était fait. Nous quittions la scène sous des applaudissements nourris mais ce fut une autre ambiance qui nous attendit backstage. Insultes, menaces, j’ai baissé les yeux, me suis platement excusé, juré mes grands dieux que je ne savais pas pendant que ce petit con de John ricanait deux mètres derrière moi. Pour les quelques dernières prestations que nous devions effectuer avant les ZZ Top, je briefais à mort John et je faisais profil bas en coulisses. Ce qui me permettait d’ailleurs d’avoir plus d’énergie à expulser sur scène. Globalement nos performances furent très bien accueillies par la critique et le public, à tel point que Gibbons, Hill et Beard (finalement pas rancuniers) nous invitèrent John et moi à faire le bœuf avec eux sur scène à Austin, Texas, pour le dernier show de la tournée américaine. Gibbons et John s’affrontèrent guitare à la main sur un Tush de folie qui dura presque dix minutes. John avait retenu la leçon de Dallas et fit en sorte de laisser le dernier mot au guitariste de ZZ Top.

     Les retombées de ces vingt et un concerts furent extrêmement bénéfiques. Nous n’étions plus seulement les rockers aux grands cœurs mais aussi un vrai groupe capable d’assurer sur scène aux Etats Unis, adoubés par le bon vieux groupe bien de chez eux. Les ventes de nos deux premiers albums décollèrent en flèche à une vitesse vertigineuse, à tel point que nous interrompions le règne de Mariah Carey sur le Top 200 pendant trois semaines vers la fin avril avec Still There et Kick Off pointait autour de la trentième place des ventes aux Etats-Unis. Tout ça était très bien mais les contrats signés avait été tellement à notre désavantage que nous ne récoltions que des miettes sur les ventes de ces albums. Heureusement que Live And Alive, notre album enregistré lors de la tournée européenne, avait aussi son petit succès mais le fait de ne pouvoir l’acquérir que par correspondance empêchait sa diffusion massive et donc d’empocher un gros pactole. Pour faire fructifier tout ce que nous avions engendré depuis notre arrivée aux Etats-Unis, la seule solution était de monter notre propre tournée, et il fallait faire très vite pour ne pas se faire oublier. Nous devenions assez crédibles aux yeux des banques et d’éventuels sponsors pour trouver les fonds nécessaires. En quinze jours le budget était bouclé et Cobi Jones put annoncer fièrement à la presse que Gang Bang partait en tournée dans tous les Etats Unis. Quatre mois et quatre-vingt deux concerts étaient programmés tout au long de l’été 91 avec pour objectif final le Madison Square Garden fin septembre. Encore une fois les choses étaient programmées dans la hâte. Tout dans cette tournée était prétexte à l’économie pour maximiser les profits. Bien évidement cette stratégie financière était habilement justifiée par des motivations artistiques.

     « Pas de décor ? Nous voulons que le public se concentre sur notre musique, à quoi ça sert de monter des scènes de vingt mètres de haut sur quarante mètres de large ? Et puis pourquoi trop de lumières ? Pour éblouir les gens ? Non nous ne sommes pas comme tous ces groupes qui misent tout sur la forme pour masquer le fond. Nous sommes un groupe de rock’n’roll. On vient, on joue et basta. Si vous voulez voir des feux d’artifices, attendez le 4 Juillet ! ». Moins de décor et moins de matériel en général ça fait surtout moins de dépenses, et moins de monde à embaucher, et donc moins de salaires à verser, pour transporter tout ça.

     La tournée a débuté à Chicago vers la mi-mai à l’International Amphitheatre. Le public était plutôt jeune dans l’ensemble et nous avions sous estimé sa capacité à engloutir une quantité impressionnante de bière et de hot-dogs. Un début de bagarre éclata près d’une buvette car on n’y trouvait plus de Budweiser. Immédiatement les flics sont intervenus et voilà comment on se retrouve dans les pages intérieures du Chicago Tribune pour illustrer les travers de la jeunesse américaine dans les années 90. Absolument aucune ligne sur notre prestation scénique, qui ma foi était de très bonne facture pour un groupe qui n’avait plus fait de show de deux heures depuis un an. Tout l’article était axé sur le fait que nous, les groupes de rock, pas Gang Bang en particulier, n’amenions que la décadence et la luxure au sein de la jeunesse américaine. Moi je veux bien mais si ce soir là le stock de bière avait été suffisant, les jeunes de Chicago auraient pu se saouler à loisir et il n’y aurait eu aucun problème. Et donc aucun article dans le Chicago Tribune. Nous avons retenu la leçon à Detroit puisque nous augmentions considérablement notre stock de boissons et nourritures et tant pis s’il nous restait des saucisses sur les bras : on les revendait au concert d’après, plus très fraîches certes mais le hot dog restait à cinq dollars quand même. Ajoutez-y le ticket à vingt dollars vendus à dix ou quinze mille kids à chaque concerts, la casquette à dix dollars, le tee-shirt à quinze, le poster et vous pouvez imaginer que le comptable de Gang Bang Records se frottait les mains tous les soirs où Michèle, Jude, John , Paul et moi nous jetions dans la fosse aux lions. Nous nous déplacions dans un grand car offert par un sponsor (une marque d’appareil photo commençant et finissant par la même lettre) dans lequel était aménagé une sorte d’appartement avec le confort nécessaire pour voyager d’une ville à l’autre. N’allez pas vous imaginer le grand luxe. Non en gros il y avait cinq couchettes, une table, un frigo, un bar et une télé, un vrai motel roulant. Bon d’accord il était jaune et rouge ce car, mais là encore ça nous faisait faire une économie non négligeable. Et puis ça évitait a priori qu’on renouvelle le scénario de Hambourg où nous avions mis le feu dans un palace. Pour tous les techniciens indispensables à une tournée sur la longueur (les gars du son, l’intendant, le responsable de la sécurité, ceux qui transportaient le matériel…) le traitement qui leur était réservé était plus spartiate. En gros ils avaient le choix entre dormir dans les camions ou payer de leur poche une chambre d’hôtel. Rock’n’roll baby c’est ça la vie sur la route n’est-ce pas ? Plus la tournée avançait plus on trouvait de moyen de faire des économies et d’augmenter les bénéfices, tant et si bien que le chiffre d’affaires total de cette tournée américaine avoisina les trente millions de dollars, soit un bénéfice net tournant autour de sept à huit millions de dollars pour Gang Bang Records. C’est comme ça que je pus toucher pour la première fois un chèque avec six zéros. Mon premier million de dollars. Chacun d’entre nous reçut la même somme.

     Vous ne trouvez pas ça symptomatique que j’évoque ici d’abord mon premier million de dollars avant de vous raconter ce qui s’est passé pendant cette tournée ? Mais que croyez-vous ? Qu’on fait une tournée pour faire plaisir à son public et pour pouvoir diffuser sa musique à la face du monde ? Au début oui on joue pour le fun mais ensuite la passion se transforme en métier, on joue pour se faire un peu de fric et tout de suite le point de vue change du tout au tout. La tournée c’est d’abord le moyen de se faire un maximum de pognon en un minimum de temps. Mais ce n’est pas que ça, et quand Gang Bang est sur la route rien ne se passe normalement. Après le premier concert à Chicago, nous avons reçu de la visite dans notre énorme bus Kodak. Il n’avait l’air ni d’un flic ni d’un journaliste, pas quelqu’un de potentiellement dangereux donc au premier abord. Non c’était un type banal, la quarantaine, un costard un peu usé, une barbe de trois jours, un sourire narquois remonté de trois dents en or, l’accent hispanique. Il n’avait manifestement rien d’un fan, d’ailleurs à part les demoiselles en chaleur, personne ne pouvait approcher du bus sans se faire refouler par les dix molosses qui faisaient office de service de sécurité sur cette tournée.  J’aurais du me méfier mais sans doute sous l’emprise de la vodka je n’ai rien vu venir. Le type en question s’appelait José Luis Brown, mafieux de son état. Il venait m’apporter des nouvelles d’un vieil ami : Oswald Ardiles. Les nuages ne sont pas apparus tout de suite, c’est un peu plus tard quand Brown m’a fait une proposition que je ne pouvais pas refuser que le ciel s’est assombri. En résumé, si on voulait que la tournée se passe bien, il fallait que Ardiles, via ses hommes de main, puissent vendre sa came tranquillement et en exclusivité à chaque endroit où se trouvait Gang Bang. Pratiquement ça signifiait que les membres de la tournée devaient se fournir exclusivement auprès de l’Ardiles Inc, et que les gars de la sécurité avaient pour mission d’expulser des lieux de concert les petits dealers non franchisés.

     Après avoir réunis le groupe nous avons décidé à une courte majorité (Michèle était résolument contre, Jude pas pour) que cette proposition était bénéfique pour notre business et qu’après tout ce que les gamins s’injectaient dans le nez ou les veines ce n’était pas notre affaire. Michèle nous a fait la gueule un bon moment, elle a même menacé de quitter le groupe en pleine tournée mais finalement sa crise de rébellion est passée au bout de quelques jours. John était ravi de pouvoir s’approvisionner très facilement en produits en tous genres sans avoir d’efforts à faire. Il lui suffisait de trouver José Luis Brown à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour être livré en vingt minutes. Plus rapide qu’une pizza. Paul considérait qu’il valait mieux faire assurer notre sécurité par des voyous, il leur faisait plus confiance qu’aux flics. Jude disait que tant qu’on lui foutait la paix, ça allait même si la drogue « c’était vraiment pas [son] trip pour rester poli ». Et puis finalement on s’y est fait à cette situation, Brown et ses sbires se fondaient dans le paysage, faisaient leurs petites affaires très juteuses dans leur coin et nous avions aucun problème. Les concerts s’enchaînaient avec succès, nous ne déplorions plus aucun débordement et l’argent rentrait à flot.

Par Chris Phénix
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Mercredi 15 juillet 2009

     Mais cette tournée est passée par Las Vegas. Las Vegas, la ville où un destin peut basculer en un rien de temps. Si la boule tombe sur le bon numéro, si la bonne carte se retourne, votre vie peut s’en voir transformée à jamais. Mais il n’y a pas que le hasard qui règne dans cet endroit, il y a du monde, beaucoup de monde et on peut tomber sur d’autre genre de mauvais numéros. Jane Adams en a fait l’amère expérience. Jane m’avait rejoint pour deux ou trois jours et avait choisi justement Las Vegas pour me retrouver. L’arrivée de Jane impliquait le fait que nous devions quitter notre bus Kodak. Une fille de baronne ne dort pas dans un bus. Ce ne sont pas les palaces qui manquent à Las Vegas et après avoir mis le feu au MGM Grand Garden Arena et à ses quinze mille spectateurs, une fête fut organisée dans une suite grand luxe. Promis juré Gang Bang allait bien se tenir cette fois ci. Nous devions juste boire un peu, fumer deux trois joints et sans doute nous envoyer en l’air. Ça s’est d’ailleurs globalement passé comme ça. Tous les membres du groupe étaient présents ainsi qu’une demie-douzaine de gars de la sécurité, bien entendu quelques groupies triées sur le volet nous accompagnaient et Michèle avait choisi deux mignons qu’elle coucherait sur papier un peu plus tard. Raisonnablement tout le monde regagnait sa chambre vers quatre heures du matin. J’allais me coucher bien tranquillement quand j’entendis Jane se relever. Epuisé par le concert et cette soirée bien arrosée je m’écroulais de sommeil. Huit heures plus tard quand je me suis réveillé, j’étais seul dans le lit. Me frottant les yeux et tentant d’évaluer les dégâts qu’avaient pu provoquer la nuit précédente sur mon organisme, je m’asseyais sur le bord du lit. J’appelais Jane. Pas de réponse. J’allais dans la salle de bain, personne. Comme il y avait encore certaine de ses affaires je ne m’inquiétais pas. Je me suis recouché un peu pour attendre son retour. Voyant qu’elle n’arrivait pas je passais commande pour un petit déjeuner, parce qu’il y a des priorités dans la vie et ce n’est pas parce que sa petite amie a disparu qu’il faut se laisser mourir de faim. Et puis pourquoi m’inquiéter après tout ? Jane était une grande fille, nous étions dans un grand hôtel à Las Vegas, elle était sans doute sortie avant que je ne me réveille pour aller faire je ne sais quoi. Je prenais mon petit déjeuner et une heure passa, deux heures passèrent, toujours pas de nouvelles de Jane. J’allais voir les autres dans leur chambre pour essayer d’en savoir plus. Ok nous étions un couple très libre (tellement libre que finalement étions nous vraiment un couple ?), mais ce n’était pas le genre de Jane de disparaître comme ça quand elle était avec moi en tournée. J’interrogeais le personnel de l’hôtel, personne n’en savait plus. Tout le monde se mit à sa recherche que cela soit dans l’hôtel ou dans la ville. Pas trop longtemps non plus, nous devions reprendre la route : Phoenix nous attendait. Nous laissions deux gars à Las Vegas pour tenter de retrouver Jane.

     Deux soirs plus tard en montant sur la scène du Coliseum de Phoenix devant plus de dix mille fans bouillants je n’avais toujours pas eu de nouvelles de Jane. The show mut go on et je ne devais pas montrer au public qu’il y avait quoi que ce soit. De plus nous nous étions bien gardés de rendre cette affaire publique et nous n’avions prévenu ni la police et ni bien entendu les médias. Pour plus de prudence nous avions téléphoné à la Baronne Adams en nous faisant passer pour des journalistes voulant interviewer sa fille. La réponse fut cinglante : « Ma fille est aux Etats Unis, à Las Vegas, et si vous arrivez à la contacter, dîtes lui que sa mère serait ravie d’avoir un coup de fil». Finalement c’est en arrivant à Sacramento que nous apprîmes la nouvelle. Jane avait été retrouvée à la sortie de Las Vegas, sur Charleston Boulevard en allant vers Bonnie Springs. Elle avait été laissée pour morte et avait été ramassée par une patrouille de police. Jane ne fut capable de donner son identité qu’après trois jours de soins à l’hôpital. Si sur le plan physique elle était plus ou moins tirée d’affaire sur le plan mental il en était autrement. Jane avait complètement perdu la boule, elle racontait qu’elle avait suivi un type qui lui avait promis de la came. Il s’avéra ensuite qu’elle avait fumé du crack, pris des acides et un peu de morphine (en plus de ce qu’elle avait déjà ingéré au cours de la soirée d’après concert à Las Vegas…), que Jane avait subi un viol collectif et un tabassage en règle qui aurait du l’envoyer au Paradis des junkies. La Baronne Adams fit étouffer l’affaire en Grande Bretagne mais les rapports entre cette famille et Gang Bang se gelèrent à tout jamais. Jude ne culbutera plus la Baronne et désormais les avocats de cette dernière nous enjoignirent de rembourser au plus vite les prêts contractés auprès des banques grâce à la caution de la Baronne Adams. Ce qui fut fait dans la semaine, difficilement car il a fallu renoncer à nos cachets sur la tournée mais vu les circonstances nous ne pouvions faire autrement. Jane s’était très bien intégrée à Gang Bang, même Michèle, d’habitude très méfiante sur les filles qui tournent autour de nous, l’avait adoptée. Je l’aimais beaucoup Jane, sans doute parce qu’elle n’a jamais voulu me mettre le grappin dessus. Même si je sais très bien que cette histoire avec Jane Adams n’aurait jamais mené nulle part, que tôt ou tard elle aurait réintégré son monde aristocratique, il en serait resté une amitié sincère. Je ne revis plus jamais Jane, j’avais parfois de ses nouvelles par le biais d’une ou deux amies à elle qui l’accompagnaient quand Jane venait en tournée. Jane devint dépressive, paranoïaque, avalant pilules sur pilules, mélangeant somnifères anxiolytiques et stimulants dans des cocktails de plus en plus alcoolisés. Malgré l’enfermement auquel l’avait contraint sa mère, sa consommation de drogue explosait. C’est sans surprise et presque avec soulagement que j’appris qu’elle avait pris l’escalier vers le paradis (ou l’autoroute pour l’enfer tout est question de point de vue) un matin d’hiver deux ans plus tard après avoir fait une overdose médicamenteuse.

     La tournée se termina comme prévu au Madison Square Garden mais pour cinq soirs consécutifs au lieu des deux initialement planifiés. La demande de billets fut telle que nous aurions pu rester dix soirs de suite sur scène à New York mais d’une part le Madison Square Garden n’état plus disponible et d’autre part nous étions épuisés de tout cet été passé sur la route dans ce foutu bus Kodak. Le tragique épisode de Las Vegas nous poussait également à fuir ce pays pour le moment. Mais avant de partir il fallait que nous passions l’épreuve ultime : New York. Comme dit la chanson « si je peux le faire ici, je le ferai n’importe où ». New York est la capitale du monde, si vous êtes une star là-bas, vous serez une star partout dans le monde. Bourré d’amphétamines je montais sur scène avec la même peur et la même fureur qu’un poilu de 14 montant au front. C’est à la baïonnette, les yeux dans les yeux que j’étais venu chercher la gloire et les dollars sur la scène du Madison Square Garden. Pas de quartiers, nous ne ferions pas de prisonniers. Vaincre ou périr. Le combat paraissait déloyal : cinq fois vingt mille américains le poing dressé contre cinq jeunes européens, chemises ouvertes et torse offerts à la foule. Nous avons tirés les premiers, dès l’intro de Kick Off je sentais les autres au sommet de leur art. John, pour une fois plus sobre que moi, semblait ailleurs, seul sur sa planète. Chacun de ses gestes étaient millimétrés, sûr de lui il abattait les premiers rangs avec sa Fender et sa gueule d’ange. Paul le couvrait sur les côtés et lui préparait le terrain avec une rythmique carrée, limpide ainsi John pouvait balancer tous ses solos et étourdir le public.  In the Wind dura vingt minutes à New York, John soula de coups l’auditoire, tantôt lent, tantôt rapide, parfois presque inaudible, parfois assourdissant, je reconnus à peine le petit branleur du lycée Descartes qui gratouillait une guitare pour séduire les filles. J’avais devant moi un pur génie de la six cordes, qui non seulement jouait admirablement bien mais en plus qui savait composer une musique incroyable. Je n’ai jamais revu John atteindre ce degré de perfection et si le film tiré de ces shows au Madison Square Garden n’avait pas existé j’aurais cru toute ma vie que ces cinq soirs n’eurent jamais existé. Michèle était incapable de se battre avec quelqu’un, elle n’a jamais eu besoin de la violence pour conquérir quoi que ce soit. Son charme naturel lui suffisait mais croyez moi qu’à New York, sa basse fut maltraitée comme jamais. Ses doigts sautaient d’une corde à l’autre plus vite que d’habitude, Michèle ne regardait le public uniquement entre deux chansons car le reste du temps elle fixait son instrument pour pouvoir le mater. Quand ce fut son tour de chanter elle ensorcela tout le Madison Square Garden avec The Great Gig In The Sky. Ce morceau me fait frissonner à chaque fois mais je crois que dans mon coin, dans l’ombre des projecteurs, en regardant Michèle seule au piano dans la lumière chanter comme une sirène, oui moi, Jimi Simpson, je crois bien que j’ai pleuré. Le seul à être serein dans cette fabuleuse arène c’était Jude of course. Décontracté comme toujours, il martelait sa batterie et c’est lui qui nous indiquait la marche à suivre, c’est lui qui nous poussait en ne baissant jamais le pied et nous imprimait un rythme d’enfer. La fin des concerts fut une véritable tuerie. Nous terminions par Drive Me All Night, Big Mistake No Regret ensuite les rappels avec une reprise du King (Hound Dog ou That’s All Right) et pour achever les derniers survivants We Are A Gang. Torse nu et en sueur je quittais la scène après avoir salué le public avec mes quatre potes. La bataille était terminée et nous avions remporté la victoire. New York était à nos pieds.

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Lundi 20 juillet 2009

     Nous rêvions de nous envoler vers le Vieux Continent, mais Cobi Jones nous en empêcha. Les Etats-Unis ne parlaient plus que de nous et des Guns & Roses qui venaient de sortir leur double album Use Your Illusion I & II. Les médias avaient déclaré la guerre entre les Guns et Gang Bang. Bien qu’en Europe tout le monde savait désormais que nous n’étions pas un groupe anglais, les Américains nous considéraient comme tels. Rien de mieux pour vendre du papier que de monter une opposition entre deux groupes. La Guerre Froide étant finie et Saddam renvoyé dans ses vingt deux mètres il fallait de nouveau trouver un adversaire à l’Amérique. Comble de l’ironie c’est tombé sur nous, alors que quelques mois auparavant nous étions mis en avant pour notre soutien aux soldats américains. Enfin bon j’exagère quand même, nous n’étions pas devenus honnis aux States, c’est juste que Axl Rose avec son bandana sur le front était celui qui pouvait empêcher des Anglais de régner les charts. Que ce même Axl Rose se baladât sur scène en kilt ne leur posait aucun souci. Ah les grandes joies des paradoxes de l’être humain. Sur MTV nos fans respectifs s’écharpaient pour dire que leur groupe était meilleur que l’autre, nos clips passaient en rotation ultra lourde du matin au soir. Les Guns avaient un avantage certain sur nous : deux nouveaux disques dans les bacs. Le problème était que nous n’avions pas de nouvel album en préparation, pas même d’ébauches de  nouvelles chansons. Nous avions déjà sorti un album live et il nous paraissait inconcevable de tenter le coup du Greatest Hits après deux disques studio seulement. La marge de manœuvre était mince mais quand une porte est entrouverte ça veut dire qu’elle est grande ouverte. Nous avions une image underground et rebelle non ? Alors il fallait aller dans ce sens là et par ici la monnaie. Le plan établi par Cobi Jones était d’une simplicité et d’un machiavélisme à toute épreuve.

     Première phase de l’organisation : monter un concert au CBGB’s. Ce très célèbre club new-yorkais était le temple du rock underground, c’est là qu’ont joué les Ramones, les New York Dolls, Blondie et j’en passe. Underground certes mais à 150 dollars le ticket d’entrée pour les happy few qui ont eu la chance de voir Gang Bang sur scène ce soir là. On a fait le boulot. Tellement bien que ce concert eut une répercussion énorme dans tout le pays. Je portais une chemise noire et un jean blanc. Au moment de reprendre Sometime It Snows In April de Prince, je voulais remettre ma chemise dans mon futale. Je me déboutonne et pas de bol je n’avais rien en dessous. Ça n’a pas loupé, le lendemain ma bite était dans le journal. Scandalous ! Outrageous ! Pendants une semaine tous les médias se sont relayés en surenchérissant à chaque fois pour qualifier mon geste. Cobi Jones avait beau juré ses grands dieux que ce geste n’était pas prémédité, qu’il présentait ses excuses au nom du groupe, rien n’y faisait. D’ailleurs au bout de vingt quatre heures, je lui intimais l’ordre de ne plus répondre à la presse. A quoi bon, puisque de toutes façons j’étais coupable d’avoir choqué l’Amérique parce que j’avais oublié de mettre un slip, que quelques dizaines de personnes n’avaient rien raté du spectacle, qu’un type avait pris la photo de mon petit oiseau à l’air et que tous les journaux ne parlaient que de ça. Quelle attitude puérile non ? Remarquez bien que là bas si dans un film on tranche un sein, le film sera interdit au moins de douze ans, alors que si on embrasse ce même sein, le même film sera interdit au moins de dix huit ans. Mais ne comptez pas sur moi pour me trancher le bout ! Voilà comment ce concert fit polémique, ce qui commercialement est toujours bon pour un groupe de rock.

     Deuxième phase et c’est là que ça nous a rapporté du pognon. Le concert au CBGB’s fut intégralement enregistré en prenant soin de ne pas avoir une trop grande qualité de son. Quel intérêt vous allez me demander ? Elémentaire mon cher Watson. Quelques semaines plus tard des enregistrements « pirates » du concert apparurent sur le marché. La couverture était toute rouge avec juste une inscription en haut à droite. GB at CBGB’s. La rumeur évoquant l’existence de cet enregistrement parcourut d’abord tout le pays puis ensuite traversa l’Atlantique. Nous sommes d’abord passés par des disquaires indépendants et des petits dealers à la sauvette pour diffuser ce disque pirate. Forcément comme GB at CBGB’s était un disque supposé pirate il n’en avait que plus de valeur et donc se négociait au prix fort, environ trois fois le prix normal pour un disque. Rolling Stone fit la critique du disque, l’encensa et du coup la demande devint croissante. Tout le monde voulait ce « red album » parce qu’il était une sorte de témoin sonore de cette affaire d’exhibition pénienne. Ce qui a autant d’intérêt que de photographier un lit dans lequel aurait baisé… je ne sais pas moi… JFK et Marylin. Je veux dire ce n’est pas parce que vous écouterez ce disque que vous me verrez à poil juste au début de Sometimes It Snows in April, d’autant plus que cette chanson n’est même pas sur l’album. Enfin passons, nous augmentâmes donc progressivement la production sans changer de moyen de distribution. Bien évidement Gang Bang Records ne communiquait en aucune sorte sur ce disque. Quand en interview un journaliste abordait ce sujet je bottais en touche : «  C’est le rock’n’roll mec, il y a toujours eu des disques pirates, tu ne peux pas empêcher un mec de t’enregistrer, il fait noir dans la salle, on ne peut pas tout contrôler, bla bla bla bla… ».  Par contre en Europe et dans le reste du monde la stratégie commerciale fut différente. Pas de publicité non plus mais le « red album »  se retrouva directement dans les bacs au rayon Import des grandes enseignes.  Et voilà comment on a vendu dans le monde au cours de l’année qui a suivi la sortie de GB at CBGB’s dix millions de copies d’un album finalement pas très différent du précédent, Live and Alive. Pendant longtemps Gang Bang détint le record du disque pirate le plus vendu jusqu’à ce que la vérité éclatât en 1995, par le biais d’une fuite savamment orchestré par Gang Bang Records, ce qui nous permit ensuite de le diffuser plus largement et donc d’en vendre encore davantage. Gang Bang venait de franchir une étape avec succès. Nous étions surs désormais d’être commercialement très rentable sans avoir besoin de publicité. Les perspectives de faire du fric devenaient super intéressantes mais il allait falloir penser à mieux nous vendre. Et oui le marketing du futur album devenait aussi important que sa conception. Bienvenue dans l’industrie du disque. Nous n’étions plus des artistes mais des commerçants. Gang Bang devenait d’abord une pompe à fric.

     Finalement les poches pleines de dollars je décidais de revenir m’installer à New York. J’étais le seul à refranchir l’océan dans l’autre sens. Jude rentra dans son manoir anglais, Paul retourna près de Paris, John décida de passer du (bon) temps en Scandinavie et Michèle partit au Japon pour quelques mois. J’achetais un appartement à Soho, sans doute inconsciemment pour me la jouer artiste bohème mais surtout pour être présent auprès des médias américains. Je pensais qu’il était temps de s’afficher aux States pour me rendre encore plus désirable sur le marché européen. Mais finalement je m’emmerdais assez vite à New York et ce qui me plaisait beaucoup au début, être une rock star, commençait à me gonfler de plus en plus. Avoir du monde toujours en bas de chez moi, que ce soit une dizaine de fans ou deux trois paparazzis, ne pas pouvoir me balader tranquillement dans cette ville - songez qu’en vivant un an là bas je n’ai même pas pu aller à la Statue de la Liberté, j’ai du faire deux footings à Central Park, parce que oui il m’arrivait d’avoir envie de courir de temps en temps, tout ça m’exaspérait. Alors certes j’ai côtoyé (parfois de très près) quelques célébrités, participé à des pinces fesses en ville, assisté à toutes les grandes premières de Broadway, sauté des dizaines de poulettes (a partir de vingt ça fait des dizaines non ?) mais je me sentais vide, minuscule et pas à ma place dans cette ville immense. J’avais besoin de faire quelque chose, pour me sentir vivant il fallait que je me lance dans des projets. Par chance au cours d’une soirée organisée pour je ne sais qu’elle occasion, sans doute le lancement d’un nouveau produit, je rencontrais Eddie Pope. On a très vite sympathisé, ce type là avait été nominé aux Oscars pour son court métrage Them dans lequel un mec se faisait éconduire par des nanas ou une histoire de poulpe tueur dans le lac Michigan, je ne comprenais pas très bien. Sympa mais complètement barré le Pope. On s’est revu deux ou trois fois, on a picolé pas mal à chaque fois. Un matin, le téléphone sonna, j’avais l’impression qu’un marteau piqueur m’explosait le crane. J’ai décroché et j’ai entendu : « Hé mec c’est Eddie, je suis chez toi dans quinze minutes, on va pouvoir s’y mettre ». Mais de quoi parlait-il ? Déjà j’étais ravi d’avoir entendu s’y mettre et pas se mettre, j’ai toujours eu des doutes sur la sexualité de ce jeune homme.  Qu’avais-je donc décidé de faire avec cet Eddie Pope ?


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