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‘Cause I gonna make you see
There’s nobody else here, no one like me
I’m special, so special
I gotta have some of your attention give it to me!
Parce que je vais vous faire voir
Qu’il n’y a personne d’autre que moi, personne comme moi
Je suis spécial, si spécial
Je dois avoir votre attention, donnez la moi !
(The Pretenders – Brass In Pocket)
Début juillet 1990, il était évident que nous ne serions pas prêts à démarrer une tournée américaine. Nous en avons fait part aux gens de chez Virgin. Leur réponse ne se fit pas attendre. Des articles parurent dans la presse et comme par hasard, aucun en notre faveur : les maquettes pour un troisième album étaient désastreuses, la tournée européenne était un échec commercial, l’incendie du Süllberg n’était pas dû à une mauvaise installation, Paul était drogué au moment de l’accident, des filles s’étaient faites violer par des personnes gravitant autour du groupe, j’en passe et des meilleures. Certes pour le coup de l’incendie l’information était exacte, mais pour le reste ce n’était que mensonge et calomnie. Il n’existait pas de maquettes du troisième album étant donné qu’il n’y avait encore rien d’écrit, et de toute façon ce n’était pas du tout en projet pour le moment. Il serait bien assez temps de s’occuper de ça après la tournée américaine. Si tournée américaine il y avait car finalement fin aout, Virgin nous mettait à la porte. Notre réputation devenait trop sulfureuse et pour ne pas mettre en péril son image la maison de disques préférait se séparer de Gang Bang. Physiquement diminués, mentalement atteint par cette affaire, peu de gens donnaient cher de notre peau. Nous faisions encore quelques couvertures de magazines mais à chaque fois les articles ressemblaient plus à une necro qu’autre chose. Jude avait beau déclarer dans une interview (Jude et interview dans la même phrase, laissez moi reprendre ma respiration je viens d’avoir un four rire en imaginant le concept) qu’il n’était pas du tout d’actualité que nous nous séparions, les mêmes qui nous avaient portés en tête d’affiche nous clouaient désormais au pilori. C’était sans compter sur notre capacité de réaction.
Puisque nous ne pouvions pas occuper physiquement le devant de la scène il fallait reprendre la main sur le plan médiatique. Nous venions de donner une centaine de concerts à travers toute l’Europe devant des salles pleines il fallait à présent récolter ce que nous avions semé. Sans que Virgin ne soit au courant nous avions fait enregistrer quelques concerts. Les bandes étaient jalousement gardées secrètes. Merci à toi Jane. Si à l’aller elle arrivait les poches pleines de substances en tout genre, au retour elle rentrait en Angleterre avec des masters qui filaient directement dans le coffre fort de la Baronne Adams. Nous avions à peu près une trentaine d’heures d’enregistrement qui serviront ensuite de base à la création de Live and Alive. Une fois nos problèmes avec l’administration française réglés, nous nous sommes installés à Paris. John réintégra la maison familiale en banlieue, il y vivait seul puisqu’Angélique était partie sous d’autres cieux, Michèle loua un petit appartement vers Bastille, Jude retourna tout simplement chez ses parents dans la résidence de notre adolescence, Paul se fit loger chez des anciens amis à lui qui avait réussi le double exploit de n’être ni tués par balles ni en prison, et moi j’avais pris une chambre au Méridien à Montparnasse. Certes nous avions ramassé pas mal de monnaie grâce à la tournée européenne mais il ne fallait pas s’endormir sur nos lauriers. Il fallait à tout prix sortir un album pour faire rentrer l’oseille. Mais comment faire alors que notre maison de disques nous avaient foutu dehors et que nous étions tricards un peu partout ? Très simple monter notre propre label et tout faire de A à Z. Il fallait pour ça trouver des fonds afin de pouvoir démarrer l’aventure. Jude se donna corps et âmes auprès de la Baronne tant et si bien qu’elle se porta caution pour nous auprès des banques. Cela s’avéra très utile au moment de négocier un prêt de dix millions de francs pour fonder Gang Bang Records et ainsi produire et distribuer Live and Alive. L’avantage de tout faire nous-mêmes était qu’il n’y avait pas d’intermédiaire à rémunérer, tous les bénéfices tombaient directement dans notre poche. Le temps de refaire quelques parties de guitare ou de chants pour rendre les morceaux choisis de meilleure facture, de faire mettre sous presse les CD et les vinyles et l’album était juste prêt à temps pour sortir en décembre 1990. Pile poil pour Noël.
Mais avant ça il a fallu mener bataille contre Virgin. Notre ancienne maison de disques voulait faire empêcher la sortie de Live and Alive sous prétexte que ces enregistrements eurent lieu pendant que nous étions sous contrat avec eux d’une part et qu’ils ont été effectués sans leur autorisation d’autre part. Nous avons d’abord été d’une totale mauvaise foi en arguant du fait que le disque avait été enregistré aux cours de concerts donnés dans des boites une fois le contrat résilié avec Virgin. En vain. Cet argument ne tint pas longtemps quand il apparut que Virgin réussit à se procurer une copie de l’album. Ensuite en épluchant notre contrat, nous notâmes qu’à aucun moment il n’était question d’enregistrement de concerts. Néanmoins il était dangereux de se lancer dans une bataille juridique car nous n’avions ni les moyens de tenir tête à Virgin, ni de temps à perdre si nous voulions être présent dans les bacs à Noël. Finalement nous avons trouvé une autre solution beaucoup plus amusante pour faire parler de nous, vendre notre album et ramasser de la monnaie. Puisque Virgin menaçait de faire interdire la diffusion de notre album il fallait contourner ce problème. A chaque problème sa solution. Nous avons commencé une campagne dans les médias, il en restait encore un peu de notre côté, en jouant les Caliméro contre les majors. Ça marche toujours ce coup là auprès des jeunes. Votre serviteur en tête, nous avons joué la grande scène de l’opprimé face au système, salauds de capitalistes, vieux cons qui n’écoutent pas la jeunesse, censurent vis-à-vis de ceux qui ne vivent pas comme eux, il y’en a un peu plus je vous le mets quand même ? Et puisque c’était ainsi nous rentrions en résistance, et pour défendre la liberté nous invitions tous les kids à acheter notre album par correspondance. Il suffisait d’envoyer un chèque à une société du Liechtenstein, trop heureuse de pouvoir envoyer des millions de disques à travers toute l’Europe. Ah ça oui il leur aura coûté plus cher l’album live de Gang Bang, presque deux fois le prix normal, mais il fallait bien que les gamins fassent ce petit effort pour sauver la liberté et l’esprit rock n’est ce pas ? Nous devenions les premiers révolutionnaires du Liechtenstein. La grande classe. Autre paradoxe : étant donné que nous ne vendions pas notre album via le circuit traditionnel, Live and Alive ne pouvait pas être classé dans les différents charts européens et nous devenions du coup des icones du mouvement underground. Nous annoncions tout de même certains chiffres de ventes, jamais les bons. Nous faisions très régulièrement circuler des chiffres gonflés pour donner une impression de succès et garder un statut de rock stars, mais quand un journaliste évoquait ces chiffres je m’empressais de les démentir dans un grand sourire en avançant en général un total équivalant à la moitié. Oui parce que du coup notre argent était aussi au Liechtenstein et comme Gang Bang touchait un gros pourcentage sur chaque disque vendu, il valait mieux en dissimuler le plus possible. « Salauds de capitalistes » qu’il disait.

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