Chapitre 8

Lundi 17 novembre 2008 1 17 /11 /2008 12:59

8.1

 

 

 

8

 

 

I have spoke with the tongue of angels

I have held the hand of a devil

It was warm in the night

I was cold as a stone

 

J'ai parlé la langue des anges

J'ai serré la main d'un démon

C’était brulant dans la nuit

J'étais froid comme une pierre

 

(U2 – I still haven’t found what I’m looking for)

 

 

 

 

 

     La trouille. La vraie trouille. L’Hammersmith Odeon rempli à la gueule et Gang Bang écrit en énormes lettres rouges sur le fronton du célèbre édifice. Et à l’intérieur cinq gamins d’à peine vingt ans qui allaient se jeter dans la fosse aux lions. Dans la loge j’entendais les dents de John qui claquait. J’entendais ça et un reniflement toutes les deux minutes. Les lignes de coke s’évaporaient dans son nez à une vitesse folle. Michèle râlait à chaque nouvelle prise mais ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter pour lui. Jude faisait bouger ses baguettes entre ses doigts et de temps en temps tapait en rythme sur une chaise ou un mur. Paul se recoiffait frénétiquement, réajustait ses dreadlocks, demandait toutes les cinq minutes si ça allait. Et moi dans tout ça ? Au lieu de m’échauffer la voix, j’étais silencieux, je me demandais dans quelle merde je m’étais foutu. Mais pourquoi je n’étais pas resté bien tranquillement en France ? J’aurais raté mon bac, je me serais inscrit à l’ANPE, j’aurais galéré pour trouver un boulot de merde à quatre mille balles par mois mais au moins je n’aurais pas eu à affronter ça. Bien sûr jouer en public je connaissais, Sloane Square résonne encore de nos accords et l’Indiana s’enorgueillit encore d’être le premier endroit à Londres ou Gang Bang s’est produit (le patron a même surnommé son pub la Cavern de Londres), lors de nos deux premiers concerts à Descartes la foule était déjà conséquente mais ça n’avait rien à voir avec ce soir là. Pour la première fois, Londres et l’Angleterre tout entière avaient les yeux braqués sur nous. On allait bien voir ce qu’on avait dans le ventre. Je ne voulais pas y aller, mais je ne pouvais pas reculer. Si un seul d’entre nous avait dit « Je n’y vais pas », tous les autres l’auraient sans doute suivi en courant. Mais voilà le hic c’est que personne ne pensait à se sauver. Personne sauf moi. Mais impossible de se défiler maintenant. Gang Bang allait monter sur scène et pas de bol, parce que pratiquement trois ans auparavant John Barnes s’était pissé dessus sur scène, le chanteur de ce groupe c’était moi. Je me revoyais aussi assis dans cette cabine téléphonique de l’Indiana le jour où j’ai déjoué le putsch qui prévoyait mon remplacement par un grand blond sans chaussure noire. A ce moment là j’aurais pu partir de ce pub en courant, fuir le plus loin possible, loin de ce qui à l’époque était Fœtus, loin de Debbie, loin de Londres. Et pour faire quoi ? Reprendre le ferry dans l’autre sens ? Retourner au lycée en France, rater mon bac et avec un peu de bol avoir  un boulot de merde à quatre mille francs par mois ? Merde et puis quoi encore ?  Je ne voulais pas revenir en arrière et la seule solution c’était de foncer droit devant. Je sentis mes mâchoires se serrer et j’étais prêt à en découdre.

     Cherry Apple était une petite minette de vingt-deux ans. Chanteuse de son état, c’était la réponse de Virgin à Warner pour contrer le succès de Kylie Minogue. Il fallait absolument une petite anglaise, jolie, un peu sexy mais surtout ingénue pour balancer de la soupe aux boutonneux britanniques. Et ça marchait pas trop mal pour elle, son single Hug me Kiss me Love me flirtait avec le Top 10 cette semaine là. Virgin avait donc bien joué le coup. Ouais, mais ils avaient encore quelques trucs à mettre au point chez Virgin. Cherry Apple avait été programmé en première partie de notre concert. La pauvrette était en train de se faire huer par le public de l’Hammersmith Odeon. Problème de cible. Il y avait là dedans trois mille cinq cent kids plutôt porté sur le rock’n’roll qui attendait un groupe adoubé par John Peel en personne et sur scène il y avait une nana qui chantait de la soupe pour adolescentes en mal de prince charmant. Depuis la loge on entendait le public gronder, quelqu’un dans les coulisses parlait même de jets de projectiles sur scène. Cherry Apple devait faire quatre chansons. Elle eut toutes les peines du monde pour finir la première sans se faire éborgner. Alors que nous pensions avoir encore une demi-heure avant de monter sur scène, Beardsley vint nous chercher dans notre loge et nous annonça que nous allions monter sur scène dans deux minutes. On s’est tous regardés, Michèle nous a sourit, Paul pestait et nous prévint que si quelqu’un essayait de monter sur scène il goûterait à ses Doc Martens, John sniffa une dernière ligne de coke. Jude consentit à nous faire un de ses discours dont il a le secret. Un discours à la Jude c’est quelque chose vous savez. Ce soir là ça a donné. « Bon bah là les gars, je crois que c’est pas compliqué. Soit on les tue soit ils nous tuent ». Amen. Pour nous mettre en confiance il ne pouvait pas faire mieux. En sortant de la loge je croise dans le couloir Cherry Apple en train de pleurer et de  jurer ses grands dieux qu’elle n’avait jamais vu des gens aussi mal élevés. Son guitariste avait la tête en sang, la rencontre fortuite avec une canette de bière sans doute. Bienvenue dans le monde du rock’n’roll baby.

     Résumons la situation. La salle était chauffée à blanc, sur scène les techniciens étaient en train d’installer le matériel en essuyant la bière renversée et en balayant les tessons de bouteille, nous avions une quinzaine de chansons à jouer dont cinq que personne n’avait jamais entendu, et je me battais contre mes sphincters pour ne pas souiller mon froc. Impeccable. Les premières notes d’ I Can’t Turn You Loose d’Otis Redding retentissait dans l’Hammersmith Odeon et le speaker annonçait notre arrivée sur scène. Une clameur incroyable emplissait la salle. Tous les cinq nous avons formé le cercle sacré, j’ai hurlé le cri de guerre, ils sont montés dans le noir, Michèle John et Paul ont accroché un jack à leur guitare. Le speaker dans un dernier souffle explosa « …and now Ladies and Gentlemen… Gaaaaaaaaaaang Baaaaaaaaaang ! ». Jude entrechoqua quatre fois ses baguettes et John gratta sa guitare. La puissance du son nous surprit tous, nous n’avions pas l’habitude de tout ce barnum. Nous ne jouions auparavant que dans un pub et sans vouloir offenser le lycée Descartes de Massy, le gymnase qui porte désormais mon nom n’a rien à voir l’Hammersmith Odeon. John Barnes, très pro sur ce coup là, ne s’arrêta pas de jouer et les trois autres baissèrent la tête mais assurait parfaitement l’intro. Une première fois et ils s’arrêtèrent, une deuxième fois et ils stoppèrent à nouveau, trois fois c’eût été dangereux alors j’ai avalé trois gorgées de whisky et j’ai déboulé sur le devant de la scène en jetant mon rouleau de PQ dans la fosse sur un public enthousiaste.

     Nous avions décidé de démarrer le concert par une nouvelle chanson. Il nous fallait un truc fort pour démarrer, un bon rock bien énergique histoire de mettre tout le monde d’accord. Et puis surtout vocalement un truc facile à chanter. Vous allez voir, je m’étais encore cassé la tête pour trouver un titre. Bon alors une chanson pour démarrer un concert, un truc qui lance la soirée…Un match de foot ça commence comment ? Par le coup d’envoi. Ok en anglais ça donne quoi ? Kick off. C’est génial l’anglais non. Vous vous voyez appeler une chanson « Coup d’envoi » ? Alors que Kick off franchement tout de suite ça a de la gueule.

 

“Let’s kick off the night

Thanks for coming you’re so nice

You will enjoy we’re so bright

We are the cats you are the mice

We’ll take you to the sky

You had never been so high

 

Let’s kick, let’s kick let’s kick

Let’s kick, let’s kick, let’s kick

Let’s kick off the night(…)”

 

     L’accueil du public fut très bon. Je n’osais affronter le public directement lorsque Jude frappa une dernière fois les cymbales de sa batterie pour terminer Kick Off. J’essayais rapidement de croiser le regard de mes comparses. A part John qui avait ce regard vide et bovin qui fait fantasmer visiblement la moitié des femelles de cette planète, les autres souriait et n’attendait plus que mon signal pour attaquer la deuxième chanson. Je savourais quelques secondes encore ces applaudissements nourris et les cris du public, puis sans même remercier les gens, « One two three four… ».

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 8 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Vendredi 28 novembre 2008 5 28 /11 /2008 14:40

8.2

Nos nouvelles chansons furent assez bien accueillies même si nous n’avions pas eu beaucoup de temps pour les répéter. John Barnes et Paul Merson s’étaient démenés pour pondre cinq chansons en aussi peu de temps. Certes elles se ressemblent assez mais John avait assez de talent pour en modifier les solos ce qui les rendaient chacune reconnaissable les unes des autres. Pour les paroles je m’en étais chargé comme d’habitude, écrivant dans l’urgence sur des thèmes qui nous ont toujours accompagnés : les filles, la fête, les voitures, ma pomme. Même si le sexe est plus que sous-jacent dans You’re Just A Girl (And I Need A Woman) je n’osais pas encore trop aborder ce terrain. Et puis mon expérience personnelle était encore très loin de ce que j’ai pu connaître par la suite. Je veux dire à l’époque la levrette devait être le truc le plus excentrique auquel je m’étais adonné. Et puis j’allais avoir vingt ans, à cet âge là les sujets les plus importants sont les plus légers. Néanmoins dans Am I Mad ? je commence à me poser des questions sur le monde qui m’entoure et sur la place qu’un jeune adulte peut y occuper. Michèle fut formidable dans son interprétation du célébrissime The Great Gig in the Sky des Pink Floyd et cloua au sol les trois mille cinq cents personnes attroupées devant nous. Même si elle était habillée comme une pinup postmoderne, la seule chose qui était dressée chez tous les mâles en rut qui la reluquaient de haut en bas c’était leurs poils. Nous finîmes le concert sur les chapeaux de roues avec Dogs And Cats (l’histoire d’un couple qui ne peut plus se sentir), la reprise traditionnelle des Stones (Brown Sugar) et enfin notre tube Underground Sun. Nous avançâmes tous les cinq sur le devant de la scène, Michèle au milieu des quatre garçons qui commençaient à être dans le vent. Elle se pencha pour faire des courbettes et des révérences au public qui par la même occasion put contempler avidement son 95 C. Les applaudissements étaient maintenant plus que nourris, les sifflets d’approbations fusaient de toutes parts. Il était temps de quitter la scène pour mieux se faire désirer. Nous avons filé en coulisses, nous hurlions de bonheur, enfin quand je dis nous c’est tout le monde excepté Jude bien sûr, nous avions passé l’examen avec brio. Nous étions montés sur scène, nous n’avions pas reçu de projectiles, les gens avaient aimé notre prestation et ils n’attendaient plus que nous pour un rappel. La salle restait éteinte, ce qui indiquait au public que nous allions revenir, ce qui eut pour conséquence d’amplifier les cris des spectateurs. Nous avions démarré très fort, puis, comme Beardsley nous l’avait suggéré, nous avions intercalé une ou deux chansons lentes pour reprendre un peu de jus, et maintenant il fallait finir à fond. Nous sommes revenus sur scène où j’ai braillé plus que chanter Twist And Shout et enfin nous avons mitraillé la salle avec notre We Are A Gang. Fermez le ban. Triomphe à la romaine, les gens debout en train de hurler notre gloire. Plus de vingt ans après j’en ai presque une érection juste en y repensant. Certes l’Hammersmith Odeon ce n’était pas Wembley, ni même le Madison Square Garden, mais se faire ovationner par tant de gens… Tout le plaisir qu’on a donné en une heure et demie à tout ce monde on le reçoit en pleine gueule pendant quelques secondes. Quel sentiment de puissance ! Au cours de ma vie, j’ai expérimenté beaucoup de choses, matériellement j’ai pu avoir tout ce que je désirais, mais nulle part ailleurs que sur une scène à la fin d’un concert réussi je n’ai pu ressentir ça.

Cette nuit fut magique, nous étions vidés physiquement, mais la tête pleine d’images. Nous ne voulions pas partir de l’Hammersmith Odeon. Dans les loges avaient défilé quelques photographes, des journalistes radio et de la presse, les gens de chez Virgin. Et Cherry Apple. Elle était venue nous féliciter et comme la plupart de la gente féminine avait jeté son dévolu sur John Barnes, le jeune bellâtre à la Stratocaster. John semblait ailleurs quand Cherry déboula parmi nous. Il ne répondait pas à ses gloussements et ne restait concentré que sur sa guitare qu’il n’avait pas encore lâché depuis notre retour en coulisses. Il redescendait doucement de l’endroit où la coke l’avait porté et je ne sais même pas si finalement il avait remarqué la présence de la chanteuse pop. Cherry repartit déçue de sa visite. Finalement nous nous retrouvâmes seuls dans notre loge. Nous faisions le debriefing du concert, hilares, survoltés, nous nous tapions dans les mains, Michèle nous serrait dans ses bras toutes les deux minutes, je vais même vous dire j’ai cru entendre Jude s’esclaffer lorsque j’ai évoqué la rouquine qui avait passé son temps à relever son tee-shirt pour montrer ses seins à John qui je crois n’a pas daigné poser ses yeux une seule fois sur elle. Alors que Jude, lui, n’en perdit pas une miette.

Il a fallu quand même au bout d’un moment que nous quittions les lieux. Vers deux heures du matin, les rues autour de l’Hammersmith Odeon étaient redevenues calmes, vides, paisibles. Virgin avait bien fait les choses et c’est en Limousine que nous sommes rentrés dans notre antre de Sloane Square. Nous tombâmes de sommeil les uns après les autres. Le téléphone ne sonna pas très tôt mais trop tôt tout de même. Un détail nous avait échappé la veille au soir : il y avait un deuxième concert à donner. Pas question de nous reposer sur nos lauriers il fallait remettre notre titre en jeu le soir même. Beardsley nous tirait du lit pour que nous nous pointions immédiatement à l’Hammersmith Odeon. Les retombées du concert de la veille furent excellentes et une certaine nervosité régnait autour de la salle de concert. Le marché noir commençait à se mettre en place. On voulait voir les petits nouveaux. A tel point que très vite les revendeurs furent à court de billets à revendre. La tension montait à nouveau d’un cran. Backstage ça grouillait de partout. Entre les roadies, les gens de Virgin, les journalistes, les photographes, quelques cameramen faisant un reportage pour MTV ou la très vénérable BBC, quelques vedettes venues se montrer et les premières groupies (John s’est régalé merci pour lui), nous avions le sentiment qu’il fallait encore moins se rater que la veille. Dehors quand il apparût que d’une part ceux qui voulaient entrer dans la salle ne pourraient pas tous le faire et que d’autre part les forces de l’ordre n’étaient pas assez nombreuses et débordées pour maintenir la sécurité ce fut un beau bordel. Ça a commencé à se bastonner un peu partout et les flics ont vite été débordés. Les portes de l’Hammersmith Odeon cédèrent sous les coups de ceux qui voulaient rentrer sans billets. Jets de gaz lacrymogènes, charges de la police montée, il ne manquait plus que les canons à eau et les hélicoptères. Le plus haut gradé vint dans les coulisses pour nous présenter la situation et son désir de faire annuler le concert. Beardsley le lui déconseilla fortement pour éviter que les échauffourées se transforment en émeutes. Finalement nous trouvâmes un compromis. La meilleure solution était à l’évidence une combinaison de trois choses : laisser les portes ouvertes (tant pis pour ceux qui avaient payé), démarrer le concert le plus tôt possible pour calmer tout le monde et surtout ne pas mettre sur scène cette pauvre Cherry Apple qui risquerait sa peau dans cette cage aux lions. Cherry était rassurée qu’on lui interdise de monter sur scène. Je parlais un peu avec elle, histoire de ne pas trop gamberger avant d’aller affronter la meute. Elle ne me parlait que de John, et un peu de sa carrière qui semblait prometteuse. La pauvre. Enfin la pauvre…façon de parler.

Veni vidi vici. On a assuré comme des bêtes. Très sympa ce concert, aucune agressivité dans la salle, j’ai même vu quelques flics taper dans leur mains pendant que nous faisions le spectacle. Même notre reprise des Cactus de Dutronc, en français s’il vous plaît, est passée comme une lettre à la poste. Par contre ensuite ça s’est gâté.

" Des troubles d’une violence indécente se sont déroulés autour de l’Hammersmith Odeon avant et après le concert du groupe de rock Gang Bang. Des hordes de jeunes gens ont pris à partie les forces de police pour pénétrer sans billet dans la salle. On estime qu’il y avait au moins six mille jeunes gens dans la salle qui ne peut contenir que trois mille cinq cents personnes. La totalité des sièges de l’Hammersmith Odéon ont été arrachés et jetés sur la police qui a malheureusement dû faire usage de gaz lacrymogènes pour reprendre le contrôle de la situation. Lors du concert en lui-même aucun incident notable à signaler. Mais ensuite le trafic sur les lignes Picadilly et District a du être interrompu toute la nuit suite au saccage de trois rames de métro. On dénombre cent sept interpellations et une centaine de blessés dont treize policiers. "

The Times, 16 février 1987

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 8 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Jeudi 4 décembre 2008 4 04 /12 /2008 10:56

8.3

     Nous n’avons rien vu de tout ça. Une party était organisée dans l’Hammersmith Odéon par Virgin. Petits fours, alcools en tout genre, substances illicites, vedettes, journalistes spécialisés, businessmen et nous cinq au milieu. Je crois qu’on ne m’a jamais fait autant de lèche que cette nuit là. Si on excepte ces jumelles brunes croisées dans un hôtel de Prague lors d’une tournée. Tout le monde tenait absolument à nous saluer et à nous féliciter pour notre concert. Les têtes défilaient sans que nous sachions finalement qui était qui. Beardsley nous présentait toutes les dix minutes « someone you really have to met » en traînant quelques secondes sur la première syllabe de « really ». Bienvenue au marché aux esclaves. Beardlsey voyait dans chaque personne présente à cette partie une rentrée d’argent potentielle. J’attendais le moment où il allait leur montrer mes gencives et me faire baisser mon froc pour que je montre mes cuisses. Je souriais à tout le monde en remerciant ceux qui venaient me féliciter, je répondais deux trois banalités aux journalistes, Beardsley en rajoutait une couche devant les micros et les caméras. Je cherchais du regard les autres pour essayer de partager ce moment de gloire avec eux. Je voyais John complètement hagard, un verre à la main, les yeux dans le vide. A coté de lui Cherry Apple gloussait et tentait d’établir un dialogue avec le guitariste en chef de Gang Bang mais John n’était mentalement plus là depuis au moins quatre ou cinq verres. John s’éclipsa pour aller … se repoudrer le nez dirons nous, et on ne le revit plus de la soirée. Cherry Apple se alors rapprocha de moi. Classique, pour atteindre un homme elle jetait son dévolu sur un de ses meilleurs potes. Elle ne me lâcha plus de la soirée et le lendemain matin je me suis réveillé à ses côtés dans un hôtel londonnien. Et c’est ainsi, quasiment sur un malentendu, qu’a commencé ma relation avec Cherry Apple. Elle était, était malheureusement, très jolie, elle était dans le milieu musical et pouvait donc comprendre mon rythme de vie, elle était sans ex qui lui tournait autour, et on ne se voyait que pour les bons moments. Que demander de plus ? Peut être que quand nous n’étions ni en train de dormir ni en train de batifoler qu’elle arrêtât de me parler constamment de John. Avec le recul on se rend compte de certaines choses et Cherry Apple a toujours été amoureuse de John Barnes. Son grand malheur, à part m’avoir épousé, fut que ce sacré John lui accordait autant d’importance qu’un alcoolique peut en donner à une bouteille de Vittel.

     Après la folie des deux soirs à l’Hammersmith Odeon, nous n’avions pas le temps de nous reposer sur nos lauriers. Notre nouveau contrat nous imposait de terminer l’enregistrement de l’album pour la fin mars. Richard Branson, grand patron de Virgin, venait de racheter les fameux studios Olympic où étaient passés les plus grands. Les Stones, les Beatles, Led Zeppelin, Jimi Hendrix, les Who, entre autres avaient enregistré un ou plusieurs albums dans ces studios. Ces prestigieux studios étaient mis à notre disposition pour une semaine et pas une minute de plus. Glyn Johns, qui a travaillé avec à peu près tous les groupes cités précédemment, nous accueillit et nous annonça que c’est avec lui que nous allions travailler pendant ces sept jours. Nous avions déjà sorti trois singles il ne restait plus qu’à enregistrer en studio les cinq chansons que nous avions joués seulement à l’Hammersmith, à savoir, Kick Off, House of Fun, You’re Just A Girl, Come In My Car, Am I Mad ? et Dogs and Cats. Malheureusement les deux concerts n’avaient pas été fixés sur bande magnétique et nous ne pûmes laisser une trace de ces deux soirs sur notre premier album. Les sessions d’enregistrement se sont très bien déroulées. Finalement en cinq jours Glyn Johns décréta que le travail était terminé et qu’il avait le matériel nécessaire pour finir le disque. Nous enregistrions chacun nos parties séparément après avoir d’abord joué chaque chanson ensemble une fois pour avoir une trame à suivre. Jude profitait des instants où il ne jouait pas pour se réfugier de l’autre côté de la vitre. Il ne parlait pas à Glyn Johns mais ne ratait aucun de ses gestes, aucune de ses paroles. Il regardait le maître à l’œuvre et apprenait les bases du boulot. De l’autre côté de la vitre, John Barnes, incroyablement sobre, mettait le feu à sa Stratocaster et donnait tout ce qu’il avait dans le ventre. Paul Merson et Michèle Henri était fidèle à eux même et assurèrent avec brio à la guitare rythmique et à la basse. Quand à moi je restais la nuit pour poser ma voix sur leurs instruments. Je ne remarquais pas qu’un soir Cherry, autorisée à être là de par sa qualité de petite amie du chanteur, était partie en même temps que John. C’est elle qui le lendemain me le fit gentiment remarquer dans un sourire narquois. J’allais trouver John immédiatement qui confirma les propos de ma petite amie. Il me raconta en détail comment elle lui avait fait du gringue toute la soirée.

     -  Jimmy t’aurais du voir ça, elle se frottait à moi avec une telle insistance que j’en ai eu la trique à faire péter mon froc.

     -  C’est délicat ça tiens. Et ensuite ?

     -  Bah t’es mon pote Jimmy et puis franchement ta bourgeoise moi je m’en fous, c’est qu’une petite chanteuse de mes deux.

     -  Je ne te permets pas de parler comme ça de la fille que j’aime.

Et je lui ai mis une droite. Puis je suis retourné voir Cherry pour lui faire une sacrée scène de jalousie. Elle s’est mise à pleurer en me jurant ses grands dieux qu’au contraire c’est John qui l’avait dragué. John toujours un peu sonné par le premier coup de poing, eut la désagréable surprise de me revoir débouler et lui envoyer cette fois un bon vieux coup de pied dans les couilles. A présent je ne lâchais plus Cherry d’une semelle et je me tenais à distance de John. Michèle dans son rôle d’eternel médiatrice au sein du groupe avait réussi à maintenir un certain calme au sein de Gang Bang, tout du moins pendant les deux derniers jours de studio. Puis nous nous sommes éparpillés pendant quelques temps. Les quatre autres vécurent encore à Sloane Square pendant quelque temps et se mirent en quête de trouver leur propre appartement. Pour ma part, Cherry, étant dotée d’un meilleur contrat que moi, avait déjà un compte en banque bien rempli et vivait dans une chambre d’un grand hôtel londonien. Je squattais cette chambre avec elle.

     Notre album, Kick Off, est sorti fin juin 1987 comme prévu précédé d’une belle campagne de promotion. Nous tournâmes un clip pour Kick Off qui fut le single choisi pour lancer l’album du même nom. Clip classique : une petite salle, une centaine de figurants qui font youhou, Gang Bang sur scène, quelques travellings, des plans sur deux trois jolies nénettes, un zoom sur le décolleté de Michèle, une contre-plongée sur ses jambes, coupez c’est dans la boîte et rotation intensive sur MTV. Du coup Kick off (le single), sorti un mois avant l’album, grimpa très vite dans les charts et se hissa à la première place le 20 juin en détrônant Whitney Houston et son I Wanna Dance With Somebody. Du coup quand l’album sort nous sommes dans une bonne dynamique, et un mois après sa mise dans les bacs, Kick Off (l’album), pique également la première place du classement des albums à Whitney Houston. Passer derrière Whitney on était nombreux à en rêver à l’époque. Gang Bang restera tout le mois d’aout en tête des deux classements détrôné seulement par le Bad de Michaël Jackson. Par contre on était moins nombreux à rêver que Michaël passe derrière nous. Du coup nous étions en une de tous les journaux musicaux, John et moi étions même en couverture  des magazines pour ados. Génial…Beardsley et les gens de Virgin voulant surfer sur la vague de notre succès nous envoyèrent en tournée dès le mois d’aout 1987. Concerts dans tout le Royaume Uni six jours par semaine. A nous Liverpool, Bristol, Sheffield, Birmingham, Cardiff, Glasgow, Edimbourg, Dublin mais aussi Bournemouth, Gateshead, Luton, Aberdeen, Inverness, Swansea, Derry City et des coins encore plus paumés et des salles parfois minuscules. On pouvait jouer trois fois dans la même journée pour rentabiliser une petite salle. On se trimballait en car d’une ville à l’autre et on dormait dans des petits hôtels. Les premières groupies pointaient le bout de leur nez et de leurs tétons parfois pas complètement formés. John se servait dans le tas, Jude et Paul prenait les restes. Il y avait aussi des mecs qui en voulaient à Michèle mais ils trouvaient porte close. S’ils savaient qu’elle n’aimait que les filles…et bien oui bon d’accord ça les aurait encore plus excité. Quant à moi, il y avait Cherry, et même si j’avais toujours en tête l’histoire avec John, j’étais assez attaché à elle pour ne pas profiter de toutes ces petites abeilles qui venaient butiner autour de moi. D’autant plus que Peter Beardsley avait soufflé à la presse que Cherry et moi filions le parfait amour.

     La tournée fut épuisante mais couverte de succès. En quarante jours, pauses incluses, Gang Bang avait joué cinquante concerts devant presque deux cent milles personnes. Un million de livres de chiffres d’affaires pour Virgin, bénéfice net cinq cent mille livres. Nous étions très rentables pour notre maison de disques. Et Beardsley avait trouvé un bon moyen de garder Gang Bang dans les sommets. Très sournoisement mais d’une habileté exemplaire, et ça je l’ai appris bien plus tard, Peter Beardsley mit dans la tête de Cherry l’idée que je devais l’épouser. Ça, évidemment, un mariage pour une nana de vingt-deux ans et qui en plus chante de la pop pour adolescente c’est le conte de fées qui se réalise. Si en plus son prince charmant est jeune, pas trop vilain (si si) et célèbre, comment voulez vous qu’elle résiste ? A ça rajoutez le fait que John Barnes, le garçon le plus sexy d’Angleterre (de l’été 87 seulement, le titre change de propriétaire tous les six mois…) faisait partie de Gang Bang et vous imaginerez aisément comment Cherry Apple m’a harcelé pour que je l’épouse. Fin septembre dans Woman, magazine féminin hautement culturel, Cherry faisait la couverture pour annoncer notre mariage prévu le 8 novembre. A l’intérieur du magazine, un grand article avec quelques photos, dont une de moi tout de même, la montrant radieuse de bonheur. La question d’un possible héritier en cours de route était même posée par Woman. Opération marketing réussie. En tout cas pour Cherry qui voyait ses ventes de disques remonter. Sauf que moi je n’avais encore rien décidé à propos de ce mariage et encore moins arrêté de date. Et comme un con je me suis fait avoir, je n’ai pas osé fuir. J’aurais pu pourtant, j’aurais dû surement. La presse vint me trouver pour me féliciter et je n’eus plus d’autre choix que de confirmer la « bonne » nouvelle.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 8 - Communauté : melting pot
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Vendredi 12 décembre 2008 5 12 /12 /2008 16:07

8.4

         Jeune, célèbre, presque beau, presque riche, amoureux (mais berné), presque marié, on pouvait penser que pour Jimi Simpson tout allait bien. Vu comme ça évidement il n’y avait pas de raison de s’en faire. Vous me voyez venir à dix kilomètres n’est ce pas ? Le mais il arrive quand le mais ? Là tout de suite. Car bien sûr il y avait un mais. La nouvelle de mon mariage avec Cherry Apple s’était répandue comme une trainée de poudre. On en parlait plus que ça jusqu’au fin fond du Commonwealth, alors à Londres vous vous imaginez… Rob se débrouilla pour me faire passer un message dans lequel était stipulé que je devais rappeler Debbie au plus vite. Debbie Smith, celle que j’aimais avant Cherry. Je m’aperçois que c’est la première fois que je cite son nom de famille dans ce livre. Peut être parce qu’à ce moment de ma vie elle prendra une place déterminante. Si Rob me demandait de rappeler Debbie, je n’avais aucune raison de ne pas le faire. Des souvenirs me remontèrent à la surface, sa tignasse blonde sur Sloane Square, quelques nuits endiablées, l’engueulade dans la cabine téléphonique à l’Indiana le soir du putsch avorté… A ce moment là une vaguelette de tendresse vint s’écraser sur les rives de mon cœur. Ne rigolez pas merde, c’est vrai j’ai eu un cœur. Si si je vous jure. J’appelai donc Debbie.

- Salut Debbie. Rob m’a dit de te rappeler, alors voilà…je te rappelle.

Merci Jimi, fit elle d’une petite voix.

Pas de quoi. Alors comment ça va depuis le temps ?

Je suis enceinte Jimi, lâcha-t-elle dans un souffle.

      -  Et ben t’as pas perdu de temps, rigolais-je. Félicitations Debbie par contre j’espère que tu es moins chiante avec le futur papa que tu ne l’étais avec moi.

      -  Je suis enceinte de huit mois Jimi, dit Debbie dans un reniflement.

      -  Cool, c’est pour bientôt alors… Mais tu m’as remplacé vachement vite petite garce, répondis-je en rigolant. Ah heureusement que je me marie dans quelques semaines sinon je tombais dans la dépression.

      -  Jimi ?

      -  Oui ?

      -  T’es con ou tu le fais exprès ?

      - 

      -  Huit mois ! Fais le calcul, je suis tombé enceinte fin janvier…C’est toi le père.

 

      Le téléphone m’est tombé des mains. J’entendais vaguement Debbie dire mon nom dans l’écouteur. Un bébé. J’allais être papa dans moins d’un mois. Et je devais me marier quelques jours plus tard. Je me suis laissé glisser contre un mur, le téléphone se balançait au bout du fil torsadé, je mis mes mains autour de ma tête et j’essayais de réaliser ce que je venais d’apprendre. Mon ex-petite amie était enceinte et j’allais me marier avec une autre femme. Dans quoi je m’étais encore fourré ? Que ceux qui ont envie de répondre « dans Debbie » avec un sourire narquois se retiennent s’il vous plaît. Déjà que j’étais pas forcément super à l’aise dans le fait que ma nana annonce notre mariage sans avoir donné préalablement mon accord avant, mais que mon ex nana soit enceinte de huit mois sans que je sois au courant…J’avais l’impression d’être au fond d’un trou de plusieurs mètres et qu’on m’envoyait des pelletées de terre pour m’ensevelir. Mais pourquoi avait elle gardé ce bébé ? Nous n’étions plus ensemble, nous nous étions séparés pour la deuxième fois, alors quoi, jamais deux sans trois selon elle ? Mais ensuite elle a bien vu que c’était fini, que je continuerai ma route sans elle. J’étais devenu une vedette. Je n’avais renoncé à rien pour elle, alors pourquoi avoir gardé ce… fœtus ? Quelle ironie dans cette pensée. Quand une femme ne veut pas avoir d’enfant elle prend la pilule, elle se fait poser un stérilet, au pire elle peut avorter. Mais nous les mecs on fait quoi ? Oui d’accord on peut mettre des préservatifs mais à un moment on les enlève parce qu’on a confiance, pour prouver que c’est du sérieux, parce que merde c’est mille fois mieux sans capote ! Je n’avais jamais demandé à avoir de gamin avec Debbie Smith, et pourtant dans son ventre il y avait mon gosse. Par quel moyen aurais-je pu empêcher cela ? J’avais dix-neuf ans et on, en l’occurrence Debbie, avait décidé pour moi qu’il était l’heure que je devienne père, que je devais m’occuper d’un gamin, lui changer les couches, prendre soin de lui, assurer son éducation, lui apprendre à devenir quelqu’un alors que je n’étais même pas encore moi-même adulte. J’avais dix-neuf ans et on, en l’occurrence Cherry, avait décidé qu’il était l’heure que je devienne un mari, que je devais jurer fidélité et assistance à une femme, que je devais fonder une famille, acheter une maison, un chien et devenir quelqu’un de respectable. J’avais dix neuf ans, je n’étais qu’un gamin et on avait décidé que je devais être un homme. J’ai erré dans Londres en retournant la situation dans tous les sens. Debbie, Cherry, Gang Bang. J’étais au centre de ce triangle et chaque pointe me faisait de l’œil. Annuler son mariage quand on est un quidam c’est déjà pas simple. Il faut prévenir les invités, décommander le traiteur, perdre la moitié de ses amis, se brouiller avec sa famille. C’est le bordel. Mais quand toute l’Angleterre est au courant que vous épousez une chanteuse du top 10 en étant vous-même numéro 1 c’est beaucoup plus critique. Tout de suite vous pensez aux journaux qui vont vous tomber dessus, aux fans de Cherry Apple qui vont vous harceler, à votre groupe qui risque de ne pas résister à la tornade médiatique. Et puis un mariage ça peut être temporaire. Etre père c’est a priori définitif. J’excluais assez rapidement l’idée de ne pas me marier avec Cherry.

           Normalement quand on se marie c’est pour le meilleur et pour le pire, mais vous vous voyez allez voir votre promise et lui dire : « dis donc Chérie, il faut que je te dise un truc, oh rien de grave, on se marie dans un mois mais je vais être papa dans quinze jours… non ce n’est pas une blague…oui je sais très bien que tu n’es pas enceinte, non je ne t’ai pas trompé (si à ce moment là de la conversation la discussion n’est pas close ou la demoiselle n’est pas devenue hystérique filez chez votre buraliste pour jouer à la loterie), figure toi que mon ex était enceinte et ne me l’a pas dit. Mais ça ne change rien entre nous n’est ce pas ? Dis tu m’aimes ?  Qu’est ce qu’on mange ce soir ?». Non ça ne se passe pas comme ça et vous le savez bien. Si je voulais être tranquille il fallait que j’épouse Cherry Apple. Il fallait donc que personne n’apprenne que Debbie Smith allait accoucher de mon premier héritier.

Je réunissais Michèle, John, Paul et Jude pour leur apprendre la nouvelle. Les seules personnes en qui je pouvais compter à coup sur étaient concernées par cet heureux événement. Nous avions conquis l’Angleterre mais Gang Bang pouvait s’écrouler devant l’arrivée d’un bébé de trois kilos. John fumait un pétard et nous écoutait en planant. Paul proposait des solutions…radicales pour régler le problème, Michèle se tortillait sur place et ne savait pas trop quoi me conseiller. Il ne me restait plus que Jude.

- Alors Jude on fait quoi ?

- Bah moi rien, c’est toi qui es dans la merde mon pote

- Merci t’es un ami Jude.

- Elle t’as juste dit qu’elle était enceinte ?

- Oui Debbie m’a juste dit ça.

- Elle ne t’a rien demandé ?

- Non.

Jude s’est gratté le menton, a relevé ses lèvres vers son nez et a dit :

      - Du pognon Jimi, ce qu’elle veut c’est du pognon. Si elle avait voulu que tu joues un rôle de père ou quoi que ce soit elle t’aurait demandé de revenir auprès d’elle. Donc pour étouffer l’affaire il va falloir que tu craches au bassinet Jimi. Rappelle là et essaie de savoir combien elle veut pour rester discrète.

      - Ca ne coûterait rien de la coincer dans un coin et de la faire disparaître, cria Paul. Jimi elle va te faire chier toute ta vie cette nana ! T’as rien demandé mec, tu ne le voulais même pas ce môme.

      - Paul, calme toi, ai-je dit. Personne ne va tuer personne. On va se faire du blé, j’aurais de quoi verser une pension à Debbie. Je vais aller la voir, personne ne doit savoir pour ce gamin. Je me marie bientôt, on fait comme si tout allait bien. Je vais payer. Je vais payer. Pour un gamin que je ne verrai jamais.

 

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 8 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Mardi 16 décembre 2008 2 16 /12 /2008 13:57

8.5

        Michèle a bien tenté de me faire changer d’avis à propos de ce gamin. L’instinct maternel ou un truc dans ce genre je suppose.  Elle voulait absolument me traîner à l’hôpital le jour où Debbie a accouché. Je n’y suis pas allé. Je ne voulais pas que ce môme entre dans ma vie. J’avais rompu avec sa mère, je n’avais jamais voulu qu’il arrive, nous n’avions même pas évoqué le fait d’avoir un jour des enfants. Merde j’avais dix-neuf ans ! Dix-neuf ans… Gang Bang avait fait son trou certes mais combien de groupes illuminent un été voire même une année et retombent dans l’ombre bien plus rapidement qu’ils n’ont gravi la montagne ? Maintenant que j’avais gouté à ça il était hors de question que j’y renonce. Ce bébé qui allait surgir des entrailles de Debbie me ramènerait sans aucun doute à la case départ. Quand Debbie m’a téléphoné pour me dire qu’elle partait à l’hôpital, je n’ai rien dit. Si, je lui ai souhaité une bonne journée d’un ton glacial et je suis retourné me planter devant la télé à côté de Cherry. Ma future femme était toute excitée par ce mariage qui approchait à grand pas. Il ne restait plus que deux semaines avant la date fatidique. Nous avions négocié avec quelques journaux la vente des photos de la cérémonie et de la fête prévue ensuite. Toujours ça de pris pour payer les fleurs, la robe de mariée, le banquet…Cherry voulait un mariage de princesse et moi je me contentais de dire oui à tout ce qu’elle demandait. Bon en même temps moi je m’en foutais de tout ça. J’allais me marier, tout ce qui m’importait c’est que ce jour là Jude, John, Michèle, Paul et Rob soient présents. Je n’avais personne d’autre à inviter à mon mariage. Même si j’étais officiellement anglais, né à Workington, je n’en restais pas moins un Français orphelin né à Massy dans l’Essonne. Jimi sans famille. Le jour du mariage il y avait trois cents personnes dans le château loué à cet effet. Sur les trois cents personnes je n’en connaissais vraiment à peine une douzaine. Et encore dans les douze il y avait les parents et le frère de Cherry que je voyais pour la troisième fois seulement. Sur les photos du mariage, parfois je souris, souvent j’ai un verre à la main, mais toujours je pense à mon fils. Debbie l’avait appelé Tommy. Michèle avait vu Tommy, il était magnifique selon elle. Plus tard j’ai vu des photos. Magnifique tout de suite… c’était un bébé, juste un bébé. Pas de quoi se relever la nuit non plus. Plus Cherry venait se coller à moi pour montrer à tout le monde à quel point elle était heureuse, plus je pensais à Tommy. J’avais un fils, je ne voulais rien savoir de cet enfant mais j’étais obsédé par cette idée. Et quand je ne pensais pas à lui, j’imaginais ce qui pouvait se passer si on apprenait que j’avais un fils. Curieux cocktail qui remuait en moi. J’étais en colère que Debbie m’ait fait un gamin dans le dos, j’étais fier d’être père, j’étais frustré de ne pas pouvoir montrer à quel point je l’étais, je ne voulais pas avoir de relation avec Tommy, et je flippais à l’idée que cela se sache. Et avec tout ça il fallait que je fasse illusion devant tout le monde puisque j’étais sensé vivre le plus beau jour de ma vie. Et ben je le plains le gars qui a vraiment vécu le plus beau jour de sa vie le jour de son mariage. J’ai bu, j’ai bu et j’ai encore bu. A tel point que je ne me souviens absolument pas de la fin de la soirée et encore moins de ma nuit de noces. A en juger par la tronche de six pieds de long de Cherry au matin et de l’odeur délicate que dégageait mon costume plein de vomi séché dans la salle de bain de notre suite j’imagine que j’ai été très loin du prince charmant romantique. Après tout on ne se refait pas.

        Mon mariage fut chaotique dès les premiers mois. Après un voyage de noces de trois semaines aux Bahamas, qu’est ce que je me suis emmerdé, Cherry et moi (enfin surtout Cherry) achetions une maison victorienne à Notting Hill. J’essayais par tous les moyens de m’échapper de cette maison. Cherry voulait que nous restions toujours ensemble, que nous fassions chaque chose à deux, m’emmenait voir ses amis (mais ne voulait pas voir les miens, même John Barnes c’est vous dire) et pire enfin : Cherry avait des envies de bébé. Pour échapper à tout ça je ne voyais qu’une solution : travailler. Travailler ! Voilà que déjà je ne considérais plus la musique comme un loisir mais comme un boulot. Gang Bang était mon issue de secours. Je mettais en chantier un deuxième album, j’organisais des répétitions et pour être sûr d’être tranquille je demandais à Peter Beardsley d’organiser une tournée européenne. Une fois encore je fuyais. La grande différence c’est que j’étais parti de Paris parce que j’avais donné la mort, cette fois il me fallait quitter Londres parce que j’avais donné la vie. Je m’étais entendu avec Debbie et j’avais acheté son silence pour cinq mille livres par mois. Mais pour ça il me fallait gagner de l’argent, un paquet d’argent. Le contrat précédent étant très défavorable pour nous il nous en fallait un nouveau. Nous avons renégocié notre pourcentage sur les ventes en Europe (hors Royaume Uni) et signé pour une tournée de six mois à travers tout le continent. Nous étions payés au concert, ce qui fait qu’à chaque fois qu’une date supplémentaire était ajoutée au programme notre banquier se frottait les mains.

        La première date du Kick Off Tour fût Zurich, grande ville rock s’il en est n’est ce pas. Pourquoi Zurich ? Très simple, à partir du moment où il fallut que je verse une pension à Debbie je me devais d’avoir un compte occulte, j’ai bien dit occulte, d’où partirait l’argent nécessaire à l’éducation de Tommy. Cinquante pour cent de tout ce que je gagnais partais sur ce compte en Suisse. Lorsque Cherry apprit les clauses officielles de notre contrat avec Virgin elle ne put s’empêcher de me pourrir sous prétexte que d’après elle pour ce prix là ça ne valait pas le coup de sortir de son lit. Je trouvais que pour échapper à son emprise c’était largement suffisant. La caravane du Kick Off Tour serpenta au travers de toute l’Europe occidentale : Suisse, Allemagne, Belgique, Pays Bas, Scandinavie, retour en Allemagne, Autriche, Grèce, Italie, Espagne et enfin la France. Nous ne restions jamais plus de deux soirs au même endroit, une semaine tout au plus dans chaque pays. Si nous étions à présent des stars en Angleterre, Gang Bang jouissait d’un statut bien moindre dans le reste de l’Europe. Ok dans le nord de l’Europe nous étions grimpés dans les charts avec Underground Sun et Kick Off mais jamais à la première place. Nous jouions la plupart du temps dans des salles de mille ou deux mille places, parfois nous ne faisions pas le plein mais à chaque fois l’ambiance était au rendez vous. J’ai vraiment aimé cette tournée, je découvrais de nouvelles villes, de nouveaux décors, la vie sur les routes, pas d’attache, mes potes auprès de moi et les acclamations du public à chaque fois. Toutefois de temps en temps j’étais loin de tout ça, je pensais à Tommy, j’appelais Debbie au téléphone mais je raccrochais avant de prononcer le moindre mot. Juste dans l’espoir d’entendre brailler le bébé et d’avoir un lien, si infime soit il, avec Tommy. Et pourtant je refusais toujours de reconnaître cet enfant et de le faire entrer dans ma vie.

        Cherry venait parfois me rejoindre sur la tournée. Elle semblait vraiment fière de moi lorsqu’elle me regardait depuis les coulisses. Bon d’accord elle tentait par tous les moyens d’être auprès de John, ce qui le gonflait prodigieusement. A Stockholm il décida que ce petit jeu avait assez duré. Après un concert nous étions tous dans un hôtel dont j’ai oublié le nom. Une party était organisée comme d’habitude, il était impossible de s’endormir avant l’aube de toute façon une fois descendus de scène. Le schéma classique c’était cocktail et open bar avec la presse spécialisée et des représentant de radios locales, parfois deux trois vedettes du coin et quelques bombasses inaccessibles pour agrémenter tout ça. Puis quand on avait fini de papoter je remontais seul dans ma chambre et les quatre autres finissaient parfois (John toujours !) la nuit avec une nana. Ce soir là il y avait un peu plus d’effervescence qu’à l’accoutumée car en plus de Gang Bang, nos hôtes bénéficiaient en plus de la présence de Cherry Apple. J’ai perdu de vue ma femme et tout ce qui s’est passé ensuite je ne l’ai appris qu’après son départ de la tournée. J’ai vaqué à mes obligations médiatiques, j’ai serré des mains, souri à des gens qui ne parlaient pas une autre langue, féliciter des artistes dont je ne connaissais pas le travail, je remerciais ceux qui me léchaient les bottes et je retournai dans ma chambre quand Cherry me le demanda, pour pas dire ordonna. Nous bûmes un dernier verre et je m’endormis comme une masse. Le lendemain matin ma chère et tendre épouse était d’une humeur massacrante et fit ses valises sur le champ. Je ne comprenais pas pourquoi les autres étaient morts de rire. John vint me trouver et me raconta tout. Pendant la party, Cherry avait encore fait du gringue à l’Anglais et l’avait supplié de pouvoir le rejoindre dans sa chambre pendant la nuit. Elle lui avait assuré que je n’en saurais rien. D’où le gout un peu bizarre du dernier verre. Profitant de mon sommeil Cherry vint toquer à la porte de John, qui lui cria d’entrer sans ouvrir. Elle vit John et deux roadies en train de besogner deux suédoises de premier choix. « On n’attendait plus que toi pour avoir chacun la sienne. Ted commençait à s’ennuyer. Ted une petite pomme pour le dessert ? ». Cherry claqua la porte et revint se coucher auprès de moi. Jude me confirma cette version de l’histoire car il avait croisé ma femme dans le couloir à ce moment là. Cherry ne revint plus jamais sur la tournée. A croire que ce n’était pas pour moi qu’elle venait. Oui bon ça va, évidement que ce n’était pas pour moi qu’elle venait !

        La tournée s’est continuée dans une frénésie sans nom. Mes compagnons de Gang Bang respectaient mon attitude d’homme marié et se cachaient plus ou moins pour s’adonner à toutes sortes de débauches. Je crois qu’inconsciemment je leur ai donné le feu vert. A partir de là j’ai vraiment commencé à boire. Le matin j’avais la gueule de bois, le soir je donnais tout sur scène mais je picolais pendant le concert. Plus les chansons défilaient et moins j’étais capable d’articuler les paroles. Des photos ont commencé à circuler dans les journaux me montrant dans un état d’ébriété avancé. A Athènes le concert a dû être interrompu au bout de cinq chansons parce que je me suis écroulé sur scène après avoir balancé une bouteille de whisky dans le public. A Milan j’ai passé deux nuits au poste de police pour avoir montré ma queue sur scène. A Rome, rebelote pour avoir détruit de fond en comble ma chambre d’hôtel. Les journaux se faisaient une joie de rapporter tous ces évènements en n’oubliant aucun détail sordide. Oui le vase rempli de merde c’était vrai, oui j’ai pissé sur une femme de chambre, non on ne m’a pas retrouvé au lit avec un chien (ou alors je n’en ai plus aucun souvenir), oui il y avait de la drogue près de mon lit. Gang Bang était devenu le synonyme parfait de décadence et Jimi Simpson de toxico et alcolo. Les gens parlaient de nous avec dégout, les jeunes avaient les yeux qui brillaient dès qu’une nouvelle histoire à notre propos était rapportée. Ça tombait bien c’étaient eux qui achetaient les disques et qui venaient aux concerts. Les salles étaient désormais pleines à craquer, notre réputation n’était plus à faire. Il suffisait qu’on soit là et c’était le bordel. Une fois sur deux le concert se finissait en bataille rangée. J’étais souvent dans le cirage, je ne m’apercevais même pas que les coups pleuvaient au sein du public. Des dealers en tout genre rodaient autour des salles et de nos hôtels pour y faire des affaires. Les groupies et les fans étaient de plus en plus nombreux autour de nous. Beardsley avait engagé une équipe pour sécuriser la tournée, une dizaine de gros bras qui étaient sensés nous garantir une certaine intimité et protection. Je ne me gênais plus pour faire monter des filles dans ma chambre. Jamais une seule à la fois. Me retrouver seul avec une femme me donnait cette impression de couple et je ne voulais plus de ça. Mentalement je revoyais Cherry dès que je me retrouvais dans une pièce avec uniquement une femme. C’était au dessus de mes forces, alors il fallait que j’en fasse monter plusieurs pour me sentir bien. Mais jamais plus de trois, parce que…parce que je ne peux pas être partout non plus. Parfois je couchais avec elles, parfois non. On buvait, je parlais de ce qui n’allait pas, et plus je buvais moins ça allait. De temps en temps les gonzesses se barraient bien avant que j’eus terminé de raconter ma vie, parce que finalement Jimi Simpson était un mec triste et ennuyeux bien loin du diable nocturne qu’on dépeignait dans tous les journaux. J’étais devenu une star dépressive. Pendant ce temps les autres s’en donnaient à cœur joie. John Barnes assurait l’avenir des familles de certains dealers sur trois générations, Paul tentait de suivre le rythme mais il n’était pas capable d’encaisser aussi bien que le guitariste leader de Gang Bang. Très sagement il limita sa consommation d’alcool et de drogue à un niveau pas trop déraisonnable dirons-nous. A son plus grand regret Paul Merson n’arrivait pas non plus à suivre John Barnes sur le plan sexuel. Michèle se prit de passion pour le dessin et pour le nu en particulier. Elle faisait monter de jeunes gens dans sa chambre et les croquait toute la nuit. Artistiquement j’entends. Tous les mecs repartaient frustrés mais pourront se vanter d’avoir passé la nuit à poil avec Michèle Henri. Qu’ils embellissent la vérité avec des détails salaces et imaginaires n’étaient pas pour nous déplaire. Encore une publicité gratuite. Peu importe que ce que vous dîtes soit vrai ou pas, l’important est que vous parliez de nous. Jude a toujours été plus mesuré dans son attitude. Doux euphémisme. Il ne touchait pas à la drogue et très rarement à l’alcool,  un peu plus aux filles. Jude était au milieu de l’ouragan qui déferlait sur cette tournée mais restait très stable au centre de tout ça. C’est lui qui le matin venait nous réveiller, c’est lui encore qui s’assurait que rien de répréhensible pouvait nous être reproché après notre départ de l’hôtel. Il était devenu plus ou moins le grand intendant de la tournée. Jude n’était pas un saint, il profitait des plaisirs que pouvait procurer son statut de batteur de Gang Bang, mais il n’était pas dans l’excès.

        Quand nous sommes arrivés en Espagne, imperceptiblement j’ai senti que quelque chose se passait au sein du groupe. Une certaine forme de calme avait pris le pouvoir au sein de la tournée. Nous parlions moins, l’activité dans l’hôtel était réduite à néant. Je ne savais dire pourquoi tout était devenu paisible. Je continuais à boire la nuit, mes idées n’étaient toujours pas très claires. Néanmoins Michèle avait rangé ses fusains et passait ses nuits avec moi. Oui Messieurs, je partageais le lit de Michèle. Jaloux hein ! Mais bon moi j’étais souvent à moitié soul et habillé en prime. Michèle tentait de contrôler ma consommation d’alcool et me parlait beaucoup pour que je pense à autre chose. Que je ne pense pas à Cherry ni à Tommy ou Debbie. Et puis que je ne pense pas … à la France. L’Espagne était la dernière étape avant la France et nous n’y avions plus foutu les pieds depuis notre fuite. C’est ça que les gars avaient. Nous revenions sur les lieux du crime. Paris nous revoilà !

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 8 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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