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I have spoke with the tongue of angels
I have held the hand of a devil
It was warm in the night
I was cold as a stone
J'ai parlé la langue des anges
J'ai serré la main d'un démon
C’était brulant dans la nuit
J'étais froid comme une pierre
(U2 – I still haven’t found what I’m looking for)
La trouille. La vraie trouille. L’Hammersmith Odeon rempli à la gueule et Gang Bang écrit en énormes lettres rouges sur le fronton du célèbre édifice. Et à l’intérieur cinq gamins d’à peine vingt ans qui allaient se jeter dans la fosse aux lions. Dans la loge j’entendais les dents de John qui claquait. J’entendais ça et un reniflement toutes les deux minutes. Les lignes de coke s’évaporaient dans son nez à une vitesse folle. Michèle râlait à chaque nouvelle prise mais ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter pour lui. Jude faisait bouger ses baguettes entre ses doigts et de temps en temps tapait en rythme sur une chaise ou un mur. Paul se recoiffait frénétiquement, réajustait ses dreadlocks, demandait toutes les cinq minutes si ça allait. Et moi dans tout ça ? Au lieu de m’échauffer la voix, j’étais silencieux, je me demandais dans quelle merde je m’étais foutu. Mais pourquoi je n’étais pas resté bien tranquillement en France ? J’aurais raté mon bac, je me serais inscrit à l’ANPE, j’aurais galéré pour trouver un boulot de merde à quatre mille balles par mois mais au moins je n’aurais pas eu à affronter ça. Bien sûr jouer en public je connaissais, Sloane Square résonne encore de nos accords et l’Indiana s’enorgueillit encore d’être le premier endroit à Londres ou Gang Bang s’est produit (le patron a même surnommé son pub la Cavern de Londres), lors de nos deux premiers concerts à Descartes la foule était déjà conséquente mais ça n’avait rien à voir avec ce soir là. Pour la première fois, Londres et l’Angleterre tout entière avaient les yeux braqués sur nous. On allait bien voir ce qu’on avait dans le ventre. Je ne voulais pas y aller, mais je ne pouvais pas reculer. Si un seul d’entre nous avait dit « Je n’y vais pas », tous les autres l’auraient sans doute suivi en courant. Mais voilà le hic c’est que personne ne pensait à se sauver. Personne sauf moi. Mais impossible de se défiler maintenant. Gang Bang allait monter sur scène et pas de bol, parce que pratiquement trois ans auparavant John Barnes s’était pissé dessus sur scène, le chanteur de ce groupe c’était moi. Je me revoyais aussi assis dans cette cabine téléphonique de l’Indiana le jour où j’ai déjoué le putsch qui prévoyait mon remplacement par un grand blond sans chaussure noire. A ce moment là j’aurais pu partir de ce pub en courant, fuir le plus loin possible, loin de ce qui à l’époque était Fœtus, loin de Debbie, loin de Londres. Et pour faire quoi ? Reprendre le ferry dans l’autre sens ? Retourner au lycée en France, rater mon bac et avec un peu de bol avoir un boulot de merde à quatre mille francs par mois ? Merde et puis quoi encore ? Je ne voulais pas revenir en arrière et la seule solution c’était de foncer droit devant. Je sentis mes mâchoires se serrer et j’étais prêt à en découdre.
Cherry Apple était une petite minette de vingt-deux ans. Chanteuse de son état, c’était la réponse de Virgin à Warner pour contrer le succès de Kylie Minogue. Il fallait absolument une petite anglaise, jolie, un peu sexy mais surtout ingénue pour balancer de la soupe aux boutonneux britanniques. Et ça marchait pas trop mal pour elle, son single Hug me Kiss me Love me flirtait avec le Top 10 cette semaine là. Virgin avait donc bien joué le coup. Ouais, mais ils avaient encore quelques trucs à mettre au point chez Virgin. Cherry Apple avait été programmé en première partie de notre concert. La pauvrette était en train de se faire huer par le public de l’Hammersmith Odeon. Problème de cible. Il y avait là dedans trois mille cinq cent kids plutôt porté sur le rock’n’roll qui attendait un groupe adoubé par John Peel en personne et sur scène il y avait une nana qui chantait de la soupe pour adolescentes en mal de prince charmant. Depuis la loge on entendait le public gronder, quelqu’un dans les coulisses parlait même de jets de projectiles sur scène. Cherry Apple devait faire quatre chansons. Elle eut toutes les peines du monde pour finir la première sans se faire éborgner. Alors que nous pensions avoir encore une demi-heure avant de monter sur scène, Beardsley vint nous chercher dans notre loge et nous annonça que nous allions monter sur scène dans deux minutes. On s’est tous regardés, Michèle nous a sourit, Paul pestait et nous prévint que si quelqu’un essayait de monter sur scène il goûterait à ses Doc Martens, John sniffa une dernière ligne de coke. Jude consentit à nous faire un de ses discours dont il a le secret. Un discours à la Jude c’est quelque chose vous savez. Ce soir là ça a donné. « Bon bah là les gars, je crois que c’est pas compliqué. Soit on les tue soit ils nous tuent ». Amen. Pour nous mettre en confiance il ne pouvait pas faire mieux. En sortant de la loge je croise dans le couloir Cherry Apple en train de pleurer et de jurer ses grands dieux qu’elle n’avait jamais vu des gens aussi mal élevés. Son guitariste avait la tête en sang, la rencontre fortuite avec une canette de bière sans doute. Bienvenue dans le monde du rock’n’roll baby.
Résumons la situation. La salle était chauffée à blanc, sur scène les techniciens étaient en train d’installer le matériel en essuyant la bière renversée et en balayant les tessons de bouteille, nous avions une quinzaine de chansons à jouer dont cinq que personne n’avait jamais entendu, et je me battais contre mes sphincters pour ne pas souiller mon froc. Impeccable. Les premières notes d’ I Can’t Turn You Loose d’Otis Redding retentissait dans l’Hammersmith Odeon et le speaker annonçait notre arrivée sur scène. Une clameur incroyable emplissait la salle. Tous les cinq nous avons formé le cercle sacré, j’ai hurlé le cri de guerre, ils sont montés dans le noir, Michèle John et Paul ont accroché un jack à leur guitare. Le speaker dans un dernier souffle explosa « …and now Ladies and Gentlemen… Gaaaaaaaaaaang Baaaaaaaaaang ! ». Jude entrechoqua quatre fois ses baguettes et John gratta sa guitare. La puissance du son nous surprit tous, nous n’avions pas l’habitude de tout ce barnum. Nous ne jouions auparavant que dans un pub et sans vouloir offenser le lycée Descartes de Massy, le gymnase qui porte désormais mon nom n’a rien à voir l’Hammersmith Odeon. John Barnes, très pro sur ce coup là, ne s’arrêta pas de jouer et les trois autres baissèrent la tête mais assurait parfaitement l’intro. Une première fois et ils s’arrêtèrent, une deuxième fois et ils stoppèrent à nouveau, trois fois c’eût été dangereux alors j’ai avalé trois gorgées de whisky et j’ai déboulé sur le devant de la scène en jetant mon rouleau de PQ dans la fosse sur un public enthousiaste.
Nous avions décidé de démarrer le concert par une nouvelle chanson. Il nous fallait un truc fort pour démarrer, un bon rock bien énergique histoire de mettre tout le monde d’accord. Et puis surtout vocalement un truc facile à chanter. Vous allez voir, je m’étais encore cassé la tête pour trouver un titre. Bon alors une chanson pour démarrer un concert, un truc qui lance la soirée…Un match de foot ça commence comment ? Par le coup d’envoi. Ok en anglais ça donne quoi ? Kick off. C’est génial l’anglais non. Vous vous voyez appeler une chanson « Coup d’envoi » ? Alors que Kick off franchement tout de suite ça a de la gueule.
“Let’s kick off the night
Thanks for coming you’re so nice
You will enjoy we’re so bright
We are the cats you are the mice
We’ll take you to the sky
You had never been so high
Let’s kick, let’s kick let’s kick
Let’s kick, let’s kick, let’s kick
Let’s kick off the night(…)”
L’accueil du public fut très bon. Je n’osais affronter le public directement lorsque Jude frappa une dernière fois les cymbales de sa batterie pour terminer Kick Off. J’essayais rapidement de croiser le regard de mes comparses. A part John qui avait ce regard vide et bovin qui fait fantasmer visiblement la moitié des femelles de cette planète, les autres souriait et n’attendait plus que mon signal pour attaquer la deuxième chanson. Je savourais quelques secondes encore ces applaudissements nourris et les cris du public, puis sans même remercier les gens, « One two three four… ».
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