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If there's something you need that you just don't have
Well just don't sit there feeling bad
Come on now get up try and understand
Just raise your hand
S’il y a quelque chose dont tu as besoin que tu n’as pas
Ne reste pas assis là à te sentir mal
Allez maintenant lève toi essaie de comprendre
Lève la main
(Eddie Floyd – Raise your hand)
Petit à petit nous finîmes tous par trouver du boulot. Michèle était serveuse dans un pub, l’Indiana, dans le quartier de Soho. Il appartenait à un Américain qui venait de … l’Oregon. Perdu. Elle avait réussi à y faire embaucher Jude à la plonge, ce qui lui convenait parfaitement vu qu’il était incapable d’aligner dix mots d’anglais. Remarquez, aligner dix mots de français relevait déjà pour lui de l’exploit. Il passait son temps à nettoyer verres, pintes, tasses, couverts et assiettes pour 10 livres par jour, six jours sur sept, huit heures par jour. Quand il n’avait rien à faire il prenait deux cuillers à soupe et s’exerçait sur une batterie improvisée faîte à base de tabourets et de fûts métalliques de bières. Michèle se faisait à peu près le même salaire de base mais elle bénéficiait des pourboires. Et plus elle s’habillait court et plus les clients étaient généreux. Paul faisait le bonheur de diverses entreprises de déménagement. Il travaillait un jour pour l’une, un jour pour l’autre, sa carrure et sa force faisaient largement office de CV. L’argent rentrait assez régulièrement. Quand à moi j’avais trouvé par hasard un job chez un disquaire vers Holloway Road, le Championship Vinyl. Rob, le propriétaire du magasin, avait un peu tiqué quand j’ai évoqué mes goûts musicaux mais il s’était mis en tête de refaire mon éducation musicale et du coup m’avait engagé. Il me refilait une cassette tous les deux jours avec de nouveaux trucs que je devais absolument découvrir. La plupart du temps c’était à chier, mais parfois une petite pépite blues, soul ou rythm and blues – par là j’entends le vrai R’n’B hein, pas Shakira, les Destiny’s Child ou Jennifer Lopez, mais Ray Charles, Aretha Franklin, James Brown, Eddie Floyd, Otis Redding et toute la bande de la Motown, venait éclairer mon trajet dans le métro londonien. Oui Rob m’avait aussi prêté un baladeur pour que j’aie le temps de m’ingurgiter ses abominables cassettes. Je me faisais 300 livres par mois pour réceptionner les commandes, ranger la réserve et nettoyer la boutique. Et John me direz vous ? Et bien John, fidèle à lui même se contentait d’encaisser les chèques que ses parents lui envoyaient, fumait des pétards, s’envoyait quelques pintes, courait après les filles, de temps en temps remplissait ses obligations familiales pour pouvoir continuer à toucher les chèques. John quoi…
Angélique, qui était toujours au service des Barnes en France, nous fît parvenir nos instruments par avion. Nous pûmes alors rejouer tous ensemble et maintenir Fœtus en vie. Toutefois nous n’étions que très rarement ensemble du fait des horaires de boulot de chacun. Néanmoins chacun progressait dans son domaine. Jude acquérait une meilleure technique et maîtrisait davantage d’enchaînements, il arrivait de plus en plus à dissocier ses bras et ses jambes. Paul apprenait de nouveaux riffs et s’essayait même à en inventer. D’ailleurs la plupart de ceux qu’il créa dans ce petit appartement de Sloane Square se retrouvent sur notre premier album Kick Off. Ceci dit nous n'étions plus réfugiés dans la cave des Barnes dans la banlieue parisienne. Nous vivions dans un petit deux-pièces sous les toits à Londres et le problème du voisinage ne nous rendait pas les choses faciles. Bon d'accord le problème de voisinage c'était nous et le boucan qu'on pouvait faire une fois les amplis branchés. Les voisins avaient envoyé les flics plusieurs fois chez nous pour mettre un terme à notre expression sonore. Et comme John ne tenait pas à ce que la police pointe trop le nez chez lui, et avec toutes les substances illicites qu'il avait ça pouvait se comprendre, nous avons fini par uniquement jouer en acoustique et sans batterie. Difficile de tenir en vie un groupe de rock dans ces conditions. John avait l'air de s'en foutre. Il était content d'être chez lui à Londres et de se la couler douce. Le reste de la troupe avait un boulot et commençait à s'enliser dans ce train-train. Alors quoi ? Nous étions tous partis si loin de chez nous avec autant d'espoir pour finir serveuse, déménageur, manœuvre ou plongeur alors que nous rêvions de disques d'or et de tournées autour du monde ?
Encore une fois c'est moi qui ai remis de l'essence dans le moteur. De temps en temps il y avait un busker qui montait dans le métro sur la ligne Picadilly. Il avait une gratte sèche et il chantait deux chansons de Bob Dylan (toujours les mêmes : Mister Tambourine Man et Lay Lady Lay), passait entre les gens pour ramasser deux trois piécettes et redescendait pour aller jouer sur le quai. Il commençait à être connu et souvent les gens qui tombaient sur lui dans une station laissaient passer un ou deux métros pour l'écouter. J'en fis de même un jour et je pris mon courage pour engager la conversation. Avec mon anglais plus qu'approximatif il rigola bien. Il me parla de lui, de sa vie, et je compris à peu près qu'il vivait dans la rue et de la générosité des gens. Parfois en fin de journée il avait ramassé assez pour se payer une chambre d'hôtel avec une douche chaude. Ça représentait pour lui le summum du luxe. L'hiver dans le métro, l'été dans les parcs. Il espérait un jour se faire repérer par un producteur pour devenir un vrai chanteur pro. Bon techniquement il était déjà chanteur pro puisqu'il (sur)vivait grâce à la musique. Je lui confiais que j'avais le même rêve. Il éclata de rire. Sa grosse voix remplie de nicotine et d'alcool me fît frémir. Il me salua et parti avec sa maigre recette à l'assaut d'un nouveau métro. Je ne le revis plus jamais sur la ligne Picadilly.
Le printemps 1986 vivait ses premiers jours et un dimanche matin je réveillais tout le monde aux aurores. Oui même John. Je leur préparais un petit déjeuner à la française (j'ai jamais pu me faire aux flageolets et aux œufs le matin), et je leur exposais mon plan. Sloane Square est une place avec beaucoup de passage où trône une grande fontaine. Fœtus allait squatter cette place pour montrer son talent aux Londoniens et aux touristes. Leur enthousiasme faisait peine à voir. J'ai même eu l'impression à ce moment là qu'il n'y avait plus que moi qui croyait encore à Fœtus. Heureusement leurs esprits n'étaient pas encore rassemblés et ils se sont laissés convaincre. Ou plutôt espéraient ils sans doute que l'expérience serait si négative que dans l'heure ils seraient recouchés. D'autant plus que je n'avais pas pensé à un détail : l'électricité. Un tout petit détail convenez en n'est ce pas ? Nous étions obligé de jouer unplugged sur la place. John profita de cet état de fait pour se rouler un spliff et retourner se coucher. Paul, Jude, Michèle et moi descendîmes le matos nécessaire pour ce concert impromptu (la batterie, une guitare sèche, des maracas) et nous nous installâmes juste devant la fontaine afin que Jude posât son cul sur le bord de celle-ci. Je ne sais plus ce qu'on joua ce jour là, sans doute à peu près les mêmes choses que lors de nos deux concerts à Descartes. Je me rappelle juste que j'ai eu du mal à savoir quoi faire car je n'avais pas de micro ni de public. Michèle dansait et faisait les chœurs, Paul jouait de la guitare, immobile ou assis à coté de Jude, mais moi j'étais comme un con sur cette place, rien dans les mains, perdu comme une gonzesse devant une carte routière. Puis finalement je tapais dans mes mains et je bougeais mon corps de manière… aléatoire. Les badauds me regardaient d'abord d'un air amusé, me pointaient du doigt en se foutant de ma gueule, puis finalement un groupe de jeunes japonais s'arrêtèrent. Trois autres jeunes se mirent devant nous, des bobbies pointèrent le bout de leur nez. A la fin de la deuxième chanson ils vinrent nous parler pour savoir si nous avions une autorisation ou quelque chose dans le genre. Michèle leur fit son plus beau sourire et les amadoua en moins de deux. Un touriste se pointa pour me tendre une pièce d'un air enthousiaste. Je pris la casquette de Paul et la mit devant nous. Nous continuâmes à jouer malgré la présence des flics. Je les voyais parler dans un talkie-walkie, sans doute cherchaient-ils à obtenir des infos et des ordres de leurs supérieurs. Très vite un petit attroupement se créa autour de nous. Et au bout d'une heure nous nous fîmes applaudir une dernière fois en saluant notre nouveau public. Fœtus n'était pas mort.

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