Chapitre 6

Lundi 18 août 2008

6.1

6

 

 

If there's something you need that you just don't have
Well just don't sit there feeling bad
Come on now get up try and understand
Just raise your hand

 

S’il y a quelque chose dont tu as besoin que tu n’as pas

Ne reste pas assis là à te sentir mal

Allez maintenant lève toi essaie de comprendre

Lève la main

 

(Eddie Floyd – Raise your hand)

 

 

 

 

 

     Petit à petit nous finîmes tous par trouver du boulot. Michèle était serveuse dans un pub, l’Indiana, dans le quartier de Soho. Il appartenait à un Américain qui venait de … l’Oregon. Perdu. Elle avait réussi à y faire embaucher Jude à la plonge, ce qui lui convenait parfaitement vu qu’il était incapable d’aligner dix mots d’anglais. Remarquez, aligner dix mots de français relevait déjà pour lui de l’exploit. Il passait son temps à nettoyer verres, pintes, tasses, couverts et assiettes pour 10 livres par jour, six jours sur sept, huit heures par jour. Quand il n’avait rien à faire il prenait deux cuillers à soupe et s’exerçait sur une batterie improvisée faîte à base de tabourets et de fûts métalliques de bières. Michèle se faisait à peu près le même salaire de base mais elle bénéficiait des pourboires. Et plus elle s’habillait court et plus les clients étaient généreux. Paul faisait le bonheur de diverses entreprises de déménagement. Il travaillait un jour pour l’une, un jour pour l’autre, sa carrure et sa force faisaient largement office de CV. L’argent rentrait assez régulièrement. Quand à moi j’avais trouvé par hasard un job chez un disquaire vers Holloway Road, le Championship Vinyl. Rob, le propriétaire du magasin, avait un peu tiqué quand j’ai évoqué mes goûts musicaux mais il s’était mis en tête de refaire mon éducation musicale et du coup m’avait engagé. Il me refilait une cassette tous les deux jours avec de nouveaux trucs que je devais absolument découvrir. La plupart du temps c’était à chier, mais parfois une petite pépite blues, soul ou rythm and blues – par là j’entends le vrai R’n’B hein, pas Shakira, les Destiny’s Child ou Jennifer Lopez, mais Ray Charles, Aretha Franklin, James Brown, Eddie Floyd, Otis Redding et toute la bande de la Motown, venait éclairer mon trajet dans le métro londonien. Oui Rob m’avait aussi prêté un baladeur pour que j’aie le temps de m’ingurgiter ses abominables cassettes. Je me faisais 300 livres par mois pour réceptionner les commandes, ranger la réserve et nettoyer la boutique. Et John me direz vous ? Et bien John, fidèle à lui même se contentait d’encaisser les chèques que ses parents lui envoyaient, fumait des pétards, s’envoyait quelques pintes, courait après les filles, de temps en temps remplissait ses obligations familiales pour pouvoir continuer à toucher les chèques. John quoi…

     Angélique, qui était toujours au service des Barnes en France, nous fît parvenir nos instruments par avion. Nous pûmes alors rejouer tous ensemble et maintenir Fœtus en vie. Toutefois nous n’étions que très rarement ensemble du fait des horaires de boulot de chacun. Néanmoins chacun progressait dans son domaine. Jude acquérait une meilleure technique et maîtrisait davantage d’enchaînements, il arrivait de plus en plus à dissocier ses bras et ses jambes. Paul apprenait de nouveaux riffs et s’essayait même à en inventer. D’ailleurs la plupart de ceux qu’il créa dans ce petit appartement de Sloane Square se retrouvent sur notre premier album Kick Off.  Ceci dit nous n'étions plus réfugiés dans la cave des Barnes dans la banlieue parisienne. Nous vivions dans un petit deux-pièces sous les toits à Londres et le problème du voisinage ne nous rendait pas les choses faciles. Bon d'accord le problème de voisinage c'était nous et le boucan qu'on pouvait faire une fois les amplis branchés. Les voisins avaient envoyé les flics plusieurs fois chez nous pour mettre un terme à notre expression sonore. Et comme John ne tenait pas à ce que la police pointe trop le nez chez lui, et avec toutes les substances illicites qu'il avait ça pouvait se comprendre, nous avons fini par uniquement jouer en acoustique et sans batterie. Difficile de tenir en vie un groupe de rock dans ces conditions. John avait l'air de s'en foutre. Il était content d'être chez lui à Londres et de se la couler douce. Le reste de la troupe avait un boulot et commençait à s'enliser dans ce train-train. Alors quoi ? Nous étions tous partis si loin de chez nous avec autant d'espoir pour finir serveuse, déménageur, manœuvre ou plongeur alors que nous rêvions de disques d'or et de tournées autour du monde ?

     Encore une fois c'est moi qui ai remis de l'essence dans le moteur. De temps en temps il y avait un busker qui montait dans le métro sur la ligne Picadilly. Il avait une gratte sèche et il chantait deux chansons de Bob Dylan (toujours les mêmes : Mister Tambourine Man et Lay Lady Lay), passait entre les gens pour ramasser deux trois piécettes et redescendait pour aller jouer sur le quai. Il commençait à être connu et souvent les gens qui tombaient sur lui dans une station laissaient passer un ou deux métros pour l'écouter. J'en fis de même un jour et je pris mon courage pour engager la conversation. Avec mon anglais plus qu'approximatif il rigola bien. Il me parla de lui, de sa vie, et je compris à peu près qu'il vivait dans la rue et de la générosité des gens. Parfois en fin de journée il avait ramassé assez pour se payer une chambre d'hôtel avec une douche chaude. Ça représentait pour lui le summum du luxe. L'hiver dans le métro, l'été dans les parcs. Il espérait un jour se faire repérer par un producteur pour devenir un vrai chanteur pro. Bon techniquement il était déjà chanteur pro puisqu'il (sur)vivait grâce à la musique. Je lui confiais que j'avais le même rêve. Il éclata de rire. Sa grosse voix remplie de nicotine et d'alcool me fît frémir. Il me salua et parti avec sa maigre recette à l'assaut d'un nouveau métro. Je ne le revis plus jamais sur la ligne Picadilly.

 

     Le printemps 1986 vivait ses premiers jours et un dimanche matin je réveillais tout le monde aux aurores. Oui même John. Je leur préparais un petit déjeuner à la française (j'ai jamais pu me faire aux flageolets et aux œufs le matin), et je leur exposais mon plan. Sloane Square est une place avec beaucoup de passage où trône une grande fontaine. Fœtus allait squatter cette place pour montrer son talent aux Londoniens et aux touristes. Leur enthousiasme faisait peine à voir. J'ai même eu l'impression à ce moment là qu'il n'y avait plus que moi qui croyait encore à Fœtus. Heureusement leurs esprits n'étaient pas encore rassemblés et ils se sont laissés convaincre. Ou plutôt espéraient ils sans doute que l'expérience serait si négative que dans l'heure ils seraient recouchés. D'autant plus que je n'avais pas pensé à un détail : l'électricité. Un tout petit détail convenez en n'est ce pas ? Nous étions obligé de jouer unplugged sur la place. John profita de cet état de fait pour se rouler un spliff et retourner se coucher. Paul, Jude, Michèle et moi descendîmes le matos nécessaire pour ce concert impromptu (la batterie, une guitare sèche, des maracas) et nous nous installâmes juste devant la fontaine afin que Jude posât son cul sur le bord de celle-ci. Je ne sais plus ce qu'on joua ce jour là, sans doute à peu près les mêmes choses que lors de nos deux concerts à Descartes. Je me rappelle juste que j'ai eu du mal à savoir quoi faire car je n'avais pas de micro ni de public. Michèle dansait et faisait les chœurs, Paul jouait de la guitare, immobile ou assis à coté de Jude, mais moi j'étais comme un con sur cette place, rien dans les mains, perdu comme une gonzesse devant une carte routière. Puis finalement je tapais dans mes mains et je bougeais mon corps de manière… aléatoire. Les badauds me regardaient d'abord d'un air amusé, me pointaient du doigt en se foutant de ma gueule, puis finalement un groupe de jeunes japonais s'arrêtèrent. Trois autres jeunes se mirent devant nous, des bobbies pointèrent le bout de leur nez. A la fin de la deuxième chanson ils vinrent nous parler pour savoir si nous avions une autorisation ou quelque chose dans le genre. Michèle leur fit son plus beau sourire et les amadoua en moins de deux. Un touriste se pointa pour me tendre une pièce d'un air enthousiaste. Je pris la casquette de Paul et la mit devant nous. Nous continuâmes à jouer malgré la présence des flics. Je les voyais parler dans un talkie-walkie, sans doute cherchaient-ils à obtenir des infos et des ordres de leurs supérieurs. Très vite un petit attroupement se créa autour de nous. Et au bout d'une heure nous nous fîmes applaudir une dernière fois en saluant notre nouveau public. Fœtus n'était pas mort.

Par Chris Phénix
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Mercredi 20 août 2008

6.2

     Nous sommes retournés tous les dimanches matin sur cette place pour jouer quelques morceaux. Les bobbies nous laissaient tranquilles, Paul, qui avait eu de temps en temps à faire avec la police en France, avait eu la bonne idée de leur payer une pinte le coup suivant. Du coup les flics fermaient les yeux et organisaient même un semblant de service d'ordre à condition d'avoir leur petite bière. John finit un jour par nous rejoindre pour la simple et bonne raison que j'avais accepté de remettre à l'après midi nos sessions du dimanche sur Sloane Square. L'apparition de notre ange blond nous amena immédiatement un nouveau public. Féminin bien sûr. Je soupçonne encore John d'avoir activé son réseau de prétendantes pour gonfler l'audience. Nous commencions à avoir quelques habitués qui venaient nous écouter tous les dimanches, même les terrasses des pubs situés sur la place nous applaudissaient parfois. Tant est si bien qu'un jour un des propriétaires nous proposa d'étendre un câble depuis son pub pour que nous puissions avoir de l'électricité. Il avait habilement remarqué que quand nous étions là, il y avait plus de monde sur la place et donc plus de clients potentiels. Et vous croyez qu'il nous refila une partie de la recette supplémentaire ? Que dalle oui ! Mais bon la casquette de Paul était de plus en plus remplie chaque dimanche. Ceci dit quand au début les bobbies venaient par deux, ils étaient presque une dizaine quand l'été fut venu et de ce fait notre taxe passait de deux à dix pintes. Le bénéfice restait maigre mais suffisant pour satisfaire nos ego regonflés. Sans nous en rendre compte nous devenions une institution sur cette place. La tradition s'était installé : le dimanche à 15 heures Sloane Square nous appartenait. Mais très vite il fallut renouveler notre stock de chansons. Dans le métro je passais mon temps à écouter des standards du rock et à en apprendre les paroles que j'avais recopiées sur un carnet à spirale, dans la boutique de Rob je chantais du matin au soir. Mon patron fût surpris, agréablement je crois, de m'entendre. Malgré quelques railleries et moqueries bien normales il admit que j'avais un petit talent. C'est à ce moment que je lui révélai l'existence de Fœtus et de ce que je faisais le dimanche après-midi à Sloane Square. Ensuite tous les dimanches je tentais de l'apercevoir au sein du public. En vain. Et puis un lundi matin en arrivant à la boutique il me balança un truc du genre :

"- Dis donc mignonne ta copine !

- Quelle copine ?

- Ce n'est pas ta copine la brunette qui joue de la basse ?"

 

     Pour la première fois, quelqu'un de plus de vingt ans me donnait son avis sur Fœtus, qui plus est un homme passionné de musique au point d'être devenu disquaire. Avec toute la pondération que peut avoir un adulte par rapport à un adolescent Rob me fit l'analyse de ce qu'il avait vu la veille. En résumé, Fœtus était un bon petit groupe de rock, certes qui avait encore du travail à fournir et de l'expérience à acquérir, mais l'enthousiasme dégagé sur scène était communicatif. Néanmoins Rob insista sur le fait que si nous voulions faire autre chose que des concerts dans des pubs ou animer des bals, il fallait composer nos propres chansons. Faire plaisir aux gens en chantant des tubes c'était facile, les convaincre avec ses propres compositions une autre paire de manches. Je pris note de l'avis et des conseils de Rob avec grand intérêt. En rentrant dans notre appartement je rapportais aux autres la discussion que j'avais eu avec mon patron. La décision fut adoptée à l'unanimité : nous allions essayer de faire nos propres chansons. Étant le seul non musicien de la bande j'ai été désigné pour en écrire les paroles. Paul avait des idées de riffs et fut enthousiaste de pouvoir les utiliser. Il proposa d'ailleurs très rapidement une rythmique qui tenait la route, John y ajouta sa guitare et créa un solo pour la fin. Assez vite ils avaient pondu un morceau à l'état brut de trois minutes trente. Il ne restait plus qu'à y introduire la basse et la batterie et la première chanson était née. Enfin presque. Je n'avais toujours pas écrit une ligne. J'avais décidé de faire simple. Deux couplets de quatre phrases, un refrain à répéter deux trois fois et le tour était joué. J'ai un peu tourné en rond au départ, je voulais écrire une chanson du type "I love you baby, baby I love you", mais je déchirais la page avant d'arriver à la fin du premier couplet. Finalement mon esprit partit dans une autre direction et l'évidence se dressa devant moi. Les mots se couchèrent tout seuls sur le papier. We are young / We are strong / We are the new generation / We are the rock revolution, attention les yeux voilà le refrain, We are a gang! We are a fucking gang! (répété trois fois), deuxième couplet : When we'll come in your town / All the girls will be on my own / All the boys will be down / And we're gonna take the crown et refrain ad lib. Et voilà le travail!

     Ah non ce n'était pas de la grande littérature mais je ne concourrais pas pour le prix Goncourt. Non j'écrivais une chanson pour un groupe de rock composé d'ados de dix huit ans et puis ça sonnait bien. Il ne nous restait plus qu'à tester cette chanson sur notre public de Sloane Square. Nous ne pouvions répéter dans l'appartement, les voisins, mais aussi John, voyaient toujours ça d'un sale œil. La solution vint du Championship Vinyl. Rob me proposa de réamenager la réserve afin de faire de la place pour Fœtus. Il nous prit sous son aile, nous aida à transporter notre matériel jusqu'à son magasin pour que nous puissions répéter tous les soirs de la semaine notre chanson et à le ramener le dimanche suivant sur Sloane Square. Nous étions particulièrement tendus ce jour là même si cela ne se voyait pas forcément. Nous avions volontairement choisi cinq chansons que nous connaissions sur le bout des doigts pour être en pilote automatique et ne pas ressentir la pression. Le seul indice visible de ma nervosité était le fait que je jouais moins avec le public. Au lieu de faire des pauses de parfois trois minutes entre chaque chanson pour discuter avec les gens, présenter le titre suivant ou faire le con, mais cet après midi là, je disais juste merci puis je donnais le nom de la chanson suivante et one two three four c'était reparti. "And now this is our first song…We are a gang We hope you'll like it…One two three four!", Jude martela sa batterie, Paul serra les mâchoires et envoya son riff, Michèle se mordillait les lèvres en exécutant sa ligne de basse, John était détendu (après deux joints et six bières personnellement je n'aurais pas été détendu mais cliniquement mort) et souriait bêtement aux demoiselles venus le voir (parce que oui franchement Paul Jude et moi nous n'existions pas pour les deux tiers des nanas qui se massaient devant nous) et moi j'avais les pétoches. Après la peur de chanter en public je passais une nouvelle étape. Avant nous étions jugés uniquement sur notre performance, mais à cela maintenant s'ajoutait la création. Avant nous montrions notre cul, maintenant nous montrions nos tripes.

     Je sentais vraiment que quelque chose se jouait sur cette place à ce moment précis. A Descartes c'était le début de l'aventure mais si nous étions tombés à la première marche de l'escalier nous nous serions relevés aisément. En cas d'échec nous nous serions dits que nous n'étions pas faits pour ça et puis nous serions repartis chacun de notre côté. Mais depuis un an les choses avaient changées. Il y avait eu le succès à Descartes, l'article dans le journal local, l'entrefilet dans Rock&Folk, la nuit de terreur chez la mère de Michèle, l'exil, Sloane Square, Fœtus était même connu par deux trois fanzines londoniens narrant les exploits d'une bande de jeunes ayant investi une place. Si notre chanson ne trouvait pas un bon accueil auprès des habitués de Sloane Square il n'y avait aucune chance pour que nous puissions passer à l'étape supérieure : trouver un label pour nous signer. Je n'en avais pas parler à mes comparses, je crois que j'étais le seul à ce moment à a voir cette vision des choses. Mes quatre potes savouraient le moment présent et pour eux l'enjeu du moment était de savoir s'ils allaient rester les rois de cette place et ne voyaient pas plus loin que ça. Heureusement que les paroles de la chanson sont d'une simplicité consternante (pour être poli) car je croulais sous le trac. J'essayais de dissimuler mon trouble en déambulant de droite à gauche devant le groupe pour aller sentir de plus près le public. A notre grande joie ce fut un triomphe. La foule applaudissait et je vis Rob lever le pouce vers moi pour marquer son approbation. Nous avions gagné la première bataille. Nous n'étions plus seulement des musiciens juste capables de reprendre les chansons des autres. A présent nous savions aussi que nous pouvions composer nos propres titres. Et que ça pouvait avoir du succès. La fin du set fut euphorique, nous volions au dessus du sol. Je crois que je n'avais rien à envier à Mick Jagger ou James Brown tellement j'étais électrisé par la foule. Enfin c'est ce que je me disais en moi. La route était encore longue. It's a long way to the top if you wanna rock'roll.

Par Chris Phénix
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Vendredi 29 août 2008

6.3

Et les filles dans tout ça ? Pas grand-chose à se mettre sous la dent. Soit je travaillais soit je chantais avec Fœtus et sur Sloane Square le sex-symbol c'était une fois de plus John. Oh il y avait bien de temps en temps une ou deux demoiselles qui venaient m'aborder après notre set mais ça ne débouchait sur rien de concret. Si bien sûr on considère que coucher trois quatre fois avec une nana ce n'est rien de concret. Pour un homme mesdames je vous assure que ça ne l'est pas encore. Ça le devient quand on regarde une autre fille sans forcément avoir envie de lui sauter dessus.

Un après midi, pendant un de nos concerts sur la place, je repère une petite blonde assise à une terrasse. Elle avait les cheveux frisés comme un mouton, une jupe écossaise plissée, des petits talons et apparemment des petits seins aussi. J'ai cru déceler un sourire lors d'un échange de regard. J'ai eu une sorte de flash. J'ai continué à chanter en ignorant superbement le public. Il n'y avait plus qu'elle et moi sur cette foutue place. J'avais envie de lui parler mais j'étais coincé à une trentaine de mètres d'elle. J'étais terrifié à l'idée qu'elle puisse partir avant la fin du concert. Pour la première fois j'imposais une pause au beau milieu du set. Les autres membres de Fœtus me regardèrent bouche bée en me voyant poser le micro et fendre la foule. Je me pointai devant la fille aux cheveux bouclés. J'appris qu'elle s'appelait Deborah, qu'elle attendait son mec et qu'elle n'était pas d'humeur à se faire emmerder par le premier branleur venu, même si le branleur en question était le chanteur d'un groupe qu'elle trouvait plutôt cool. Belle approche Jimi. Non vraiment là bravo. J'essayais de me rattraper aux branches en essayant de garder un air détaché et la remerciais pour "le groupe plutôt cool". Je repartais vers mes potes en essayant de garder la tête haute et d'afficher un sourire de façade. J'essuyais les railleries de mes potes et nous nous remîmes à jouer. Je gardais toujours un œil sur Debbie (oui maintenant que nous étions si intimes je me permettais de l'appeler Debbie), ses yeux parcouraient la place, s'arrêtaient sur sa montre, de temps en temps elle plantait son regard dans le mien et quand je lui ai tiré la langue elle sourit. Finalement Debbie se leva de sa chaise, sans doute en avait elle marre d'attendre un mec qui visiblement n'arrivait pas. J'étais déçu de la voir partir, je la suivais du regard jusqu'au coin de la rue. Deux minutes plus tard elle surgit à nouveau sur la place et vint déposer un bout de papier dans l'étui à guitare qui servait à récupérer l'argent que les gens nous donnaient. Elle me tira la langue et se retourna. "Vulgaire… beau cul". Jude venait de me donner son avis avec la concision qui le caractérise.

Le lendemain soir je composai le numéro laissé par Debbie. Le "Allo" que j'ai alors reçu me faisait penser à ces cons de chiens qui aboient dès que vous passez devant la grille de leur maison. Après m'être présenté, et donc avoir certifié que je n'étais pas celui qu'elle attendait la veille à Sloane Square, la voix se fit plus douce. Voyant que je n'étais pas très dégourdi Debbie me proposa de nous revoir dans un pub pour faire connaissance. J'acceptais de bonne grâce. J'étais très tendu pour ce rancard. D'habitude les nanas gloussaient en me voyant chanter et leurs intentions étaient claires. On s'envoyait en l'air et on discutait après. Du coup très rapidement on ne s'envoyait plus en l'air. Pour la première fois de ma (courte) vie j'avais rancard avec une nana qui ne voyait pas forcément le chanteur de Fœtus avant l'ado que j'étais encore. Debbie avait vingt ans, venait de mette son petit copain à la porte et avait visiblement très envie d'en discuter. J'ai passé la soirée à l'écouter raconter sa vie, à parler de ses parents, de son boulot (elle était caissière chez Marks & Spencer), de ses amis, de ses amours (notamment de Carl, son désormais ex, l'absent du dimanche après midi) et de ses emmerdes. J'ai pris une leçon de vie en trois heures. C'était mon premier cours sur les sentiments amoureux et les relations à deux. En France j'avais juste eu le temps de perdre mon pucelage et à Londres je baisais, régulièrement certes, mais je sondais plus l'intérieur des petites culottes des demoiselles que de leur esprit. A l'époque je ne pouvais pas encore prétendre avoir eu une petite copine, une amoureuse, une meuf, une chérie, bref quelqu'un avec qui on se promène dans la rue deux par deux, les yeux dans les yeux et la main dans la main. Debbie avait deux ans de plus que moi mais j'avais l'impression qu'elle vivait dans un autre monde. Elle avait son propre appartement et vivait avec Carl. Enfin jusqu'à la veille. Ok moi aussi j'avais mon propre appartement (encore que techniquement c'était celui de John) mais je le partageais avec des potes et pas avec ma nana. Vivre en couple ça représentait pour moi le passage à l'âge adulte, la première étape vers le mariage, la création d'une famille, les traites pour payer la maison, la retraite, devenir grand père et enfin réunir tous ses héritiers (et les pièces rapportées) autour de sa tombe. Finalement j'avais saisi le truc. Avoir une relation avec une fille c'est la fin de l'insouciance, on arrête de penser à soi et on pense à l'autre. Messieurs les quadras et plus je vous vois rire dans le fond. Je vous rappelle que 95 % d'entre vous ont cru au Père Noël aussi avant de savoir que ce n'est qu'une supercherie. A dix-huit ans j'avais toujours mes illusions.

Les rancards avec Debbie se faisaient plus fréquents et je suivais alors tous les épisodes de sa vie tumultueuse avec Carl. Il était revenu à l'attaque et parfois arrivait à squatter une heure ou deux la chambre de Debbie. On ne parlait pas que de ça, et on apprit à se connaître. Debbie et moi n'avions pas beaucoup de points communs (ni de goût commun) mais justement c'est notre différence qui nous plaisait. Ne dit-on pas que les opposés s'attirent? Certes mais qui se ressemble s'assemble. Comme quoi les proverbes… Debbie buvait pas mal, fumait pas mal, était assez excentrique, avait une sexualité (très) intense et (encore plus !) débridée, elle avait eu une dizaine de petits copains réguliers, elle aimait le reggae (vois ai-je dit qu'elle ne fumait pas que des Marlboro ?) et regarder la télé, elle suivait les modes vestimentaires (ouf les leggings étaient dépassés pour elle), elle lisait Vogue et Cosmopolitan, n'aimait que les comédies romantiques, avait toujours les ongles rouge flamboyant et enfin, petit détail qui a son importance, ne portait pas de culottes les jours en I et ne s'habillait jamais le dimanche (sauf pour sortir évidemment). Moi, je buvais peu, je fumais très peu (et jamais de Marlboro, je n'aimais que le rock et le foot, ma vie c'était Fœtus et mon boulot dans le magasin de disques. Elle était un tourbillon permanent. Si on considère que nos concerts dominicaux étaient devenus, malgré tout, routiniers, ma vie était un long fleuve tranquille. Imaginez Jack Bauer et Derrick qui se rencontrent. Debbie et moi c'était la même chose. C'est ma normalité et le calme que je pouvais dégager qui lui a plu. Quant à moi c'était la même chose que j'avais ressenti lorsque j'ai connu John : avec cette fille il peut se passer un nouveau truc dans ma vie. Plus nous nous voyions et plus nous étions complices et plus je sentais monter en moi quelque chose qui m'était jusqu'alors inconnu. J'étais amoureux. Pour de vrai cette fois ci.

Carl avait toujours un pied dans la vie de Debbie. Comme il était là le premier il avait une sorte de droit de préemption sur elle et même s'ils étaient officiellement séparés Carl considérait que Debbie était encore à lui. Ses incursions dans le lit de Debbie le renforçaient dans sa position. Un soir, alors que nous prenions un verre au pub, je vis débarquer un type qui fonça droit sur moi. Il m'attrapa par le col et me souleva aisément. Je valsai contre un mur et pris un beau crochet du gauche en plein sur le menton. En retombant j'ai vaguement entendu une bordée d'injures, des cris, et il me sembla même avoir reçu un crachat au visage. Je venais de faire connaissance avec Carl. Pas commode le gars. Et encore je ne faisais que parler avec Debbie. Imaginez le châtiment qui m'aurait été destiné si j'avais couché avec elle.

Comme avec John, faire la rencontre de Debbie m'avait valu une branlée. C'était bon signe. Pendant toute la fin de la soirée Debbie fût aux petits soins pour moi et se rapprocha petit à petit de moi. Je ne m'en rendais pas compte sur le coup, mais elle me caressait le visage pour voir mes blessures ou me prenait la main. Elle porta le coup de grâce en m'embrassant fougueusement  en sortant du pub. Leçon numéro deux : les femmes aiment les hommes qui se battent pour elles. Debbie disparut de la circulation pendant deux mois. Elle ne répondait plus à mes appels et elle ne fréquentait plus le pub où nous avions l'habitude de nous retrouver. Je devenais mélancolique, cyclothymique, je me renfermais sur moi même. J'écrivais alors des textes noirs, limites suicidaires, des chansons d'amour espéré, attendu, fantasmé, magnifié, je tombais dans le mélo. Sur Sloane Square le dimanche après midi, je faisais le boulot mais sans plus. Je ne dégageais plus d'enthousiasme, je chantais les yeux dans le vague, les autres étaient obligés de me mettre des coups de pieds au cul pour que je me bouge un minimum. Ça se ressentait dans l'étui à guitare. Les recettes diminuaient, le public était plus épars.

Et puis à la fin de l'été elle est revenue. A la même terrasse, à la même table. Elle m'a tiré la langue. Je lui ai tiré la langue et j'ai mis le feu à Sloane Square, le clou du spectacle fut mon imitation de Jagger sur Satisfaction, mimiques et chorégraphie comprises. Je courus vers elle comme un dératé, je l'arrachais de sa chaise pour la faire voler dans mes bras. Devant toute la place je lui roulais une galoche d'enfer. J'abandonnais mes amis pour aller directement chez elle. Je n'étais jamais venu dans son appartement, je dois vous avouer que je n'ai pas eu le temps d'en faire la visite. Nous avons fait l'amour toute la soirée et une bonne partie de la nuit. C'était la première fois que je faisais l'amour à une femme.

Par Chris Phénix
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Mardi 2 septembre 2008

6.4

Nous continuâmes à nous voir régulièrement et petit à petit je n'étais plus son ami mais son petit ami. Je passais de moins de moins de temps avec les autres dans l'appartement. En semaine je n'étais là qu'un jour sur deux et le week-end j'apparaissais uniquement le dimanche à quinze heures sur Sloane Square et je disparaissais jusqu'au lundi soir. Autant vous dire que la cohésion en prenait un coup au sein de Fœtus. Résumons la situation. On avait un chanteur en vadrouille la moitié du temps avec sa nana, un guitariste la moitié du temps avec ses nanas et l'autre moitié du temps dans les vapes, un batteur muet comme une carpe obnubilé par sa batterie, le deuxième guitariste travaillant très dur qui ne pensait qu'à se reposer une fois rentré chez lui et une bassiste qui essayait de maintenir un semblant d'ordre dans le capharnaüm qui servait de logement à ces cinq là. Voilà l'armée mexicaine qui voulait conquérir le monde.  Madonna, Prince et Michael Jackson pouvaient dormir tranquilles. Néanmoins à cette époque là je ne voyais pas les choses comme ça. Je ne voyais rien d'autre que Debbie. Pour vous dire dans quel état je pouvais être, Wham! les Bangles et Bananarama avaient remplacé les Stones ou Led Zeppelin dans mon baladeur. On ne soupçonne jamais assez l'emprise que peuvent avoir les femmes sur nous les hommes. Rob a failli même un jour me licencier sur le champ quand il s'aperçut, en voulant encore me faire écouter un de ces groupes soul au nom improbable, qu'il y avait une compilation de, j'ose à peine vous le dire, de… franchement j'aurais préféré vous confesser une relation sexuelle avec un pélican, donc une compile de Kim Wilde. Oui je sais c'est moche. Mais votre Honneur j'étais amoureux et complètement accro de Debbie. Elle faisait de moi pratiquement ce qu'elle voulait, bon d'accord j'avais de très agréables compensations, mais j'étais trop heureux de vivre cette histoire. J'avais l'impression d'être passé de l'autre côté de la barrière et de ne plus être tout à fait un ado : je sortais avec une fille depuis deux mois ! Oui on est con quand on est jeune. L'hiver approchait et il faut bien reconnaître que l'appartement de Debbie était mieux chauffé que celui de Fœtus. Tout doucement, insidieusement, mes affaires changeaient d'endroit et sans en avoir l'air je déménageais chez Debbie.

L'hiver avait aussi une autre conséquence sur la vie de Fœtus. Plus question de jouer sur Sloane Square. La température ambiante retenait les gens à l'intérieur ou au moins les empêchait de rester plantés comme des piquets devant cinq jeunes trous du cul qui faisaient de la musique. Je me souvenais de ce que m'avait dit le gars du métro. L'été dans les parcs, l'hiver en sous sol. Mais ce qui est possible seul l'est parfois beaucoup moins en groupe. Il fallait renoncer pour un moment à nos concerts hebdomadaires. Toutefois si les grandes stars de la chanson peuvent se permettre un silence de plusieurs années avant de revenir en pleine gloire, je savais que Fœtus retomberait dans l'oubli le plus total si nous hibernions tout l'hiver. Et je vais vous dire, ça ne me faisait presque rien. John avait raison, une nana peut être une plaie mortelle pour un groupe de rock. Comme les compagnons d'Ulysse, j'étais détourné de mon but par une sirène : Debbie. Je m'éloignais petit à petit des autres, je ne voulais plus sortir pour rester avec elle, comme nous ne jouions plus avec Fœtus je n'avais plus de raison valable. Un jour j'ai eu la surprise d'avoir Jude au téléphone. Jude avait pris la peine de m'appeler pour deux choses. Premièrement j'avais trois heures pour ramener mon cul à l'Indiana. Deuxièmement il fallait que je fasse un choix au plus vite. Je n'ai pas trop compris où il venait en venir avec cette histoire de choix. Je ne savais pas pourquoi je devais aller à l'Indiana, mais étant donné le caractère exceptionnel de cet appel, je pris mes cliques et mes claques et déboula dans le pub.  

 En entrant je vis Jude, Paul et John assis à une table. Je me suis assis avec eux et commanda une bière. Je leur demandais pourquoi il m'avait fait venir. Ils se regardèrent tous les uns les autres puis leurs regards fuyaient dans la même direction. Je me tournais dans la direction qu'ils fixaient. Je vis Michèle en train de discuter avec un mec qui visiblement avait l'air déçu. J'essayais de comprendre ce qui se passait. Étions-nous tous réunis ici pour jouer les chaperons ?  Les gars se taisaient et finalement Michèle, sentant quatre paires d'yeux sur elle, se leva et vint nous rejoindre. Son visage se métamorphosa en chemin et ouvrit grand la bouche pour un sourire imparable. Elle m'annonça que ce soir nous avions un concert à donner ici même. Le groupe qui devait jouer ici, Bang d'après le programme affiché au mur, a appelé son patron trois jours auparavant afin d'annuler leur venue. Une histoire de guitariste avec le bras dans le plâtre, a moins que ce ne soit un chanteur aphone. Bref ce soir Bang c'était plutôt Pshit. Comme la nature a horreur du vide, Michèle avait suggéré à son boss d'engager Fœtus à la place à moitié prix, cent livres tout de même. Visiblement les autres le savaient déjà depuis un petit moment et n'avaient pas l'air de sauter de joie. Ma première réaction fut de féliciter Michèle pour son esprit d'initiative et puis mon cerveau se mit à démarrer. Il fallait que je fasse un choix d'après Jude. Les autres faisaient à moitié la gueule et ne savaient pas où se mettre quand je suis arrivé. Michèle qui parlait avec un inconnu dans un coin. D'ailleurs ne l'ai-je pas vu à travers la vitre avec les autres dans la rue ? J'avais l'impression d'être devant un puzzle avec un trou au milieu. Problème, j'avais une bière dans le cornet et les engrenages dans mon cerveau patinaient. Je descendis aux chiottes et en remontant, je croisai Jude qui partait faire la vidange. Il me regarda droit dans les yeux en me disant "T'as bien fait de venir Jimi…" et il est parti aérer le menhir. Le trou dans le puzzle se rétrécissait. J'ai attendu Jude dans l'escalier qui menait à la salle du pub. Je me suis assis sur les marches, les coudes posés sur les genoux et le visage dans les mains.

- Jude tu peux m'expliquer ce qui se passe ?

- T'as bien fait de venir

- Oui je sais tu me l'as déjà dit mais pourquoi ça ? Fœtus donne un concert normal que je sois là non ?

- Ouais… sauf que ça fait des semaines qu'on ne te voit plus alors bon…

- Alors bon quoi ?

- Bah on s'était dit que tu ne viendrais peut être pas, t'es très occupé visiblement ces derniers temps…

- Tu parles de Debbie c'est ça ?

- Ouais

- Et alors il est où le problème ? J'ai une nana ? Et alors ? J'ai emménagé avec elle ? Et alors ? Ça vous fait plus de place dans l'appartement non ? Je ne vois pas le problème avec Debbie.

Jude souffla, regarda ses pompes et finalement cracha le morceau.

- T'as vu le grand dadais qui parlait à Michèle tout à l'heure…

- Oui vite fait…

- C'est ton remplaçant. Si tu n'étais pas venu il aurait chanté avec nous à ta place.

Intérieurement je rageais mais devant Jude je tentais de garder mon calme.

- Mais vous êtes cinglés ou quoi ? Vous alliez jouer avec un type que vous ne connaissez pas, sans avoir répéter, vous allez droit dans le mur bande de truffes !

- Ça fait deux mois qu'il répète avec nous. Ça devait être son premier concert avec Foetus. On t'a laissé une chance. Il était là au cas où…

J'étais sur le cul.  Mes potes voulaient me virer de Fœtus. Moi qui avais tout fait pour mettre ce groupe sur pied, qui en était le chanteur et le manager (intendant serait plus approprié), moi Jimi Simpson j'étais sur le point de me faire lourder comme une merde de mon propre groupe. Jude est remonté voir les autres, je suis resté sur les marches, sans bouger. Je me posais une seule question. J'y vais ou je n'y vais pas ? Il me restait une grosse demie heure pour me décider. Quelle bande d'enfoirés ! J'avais envie de les laisser là, de rentrer chez Debbie et de passer la soirée au lit avec ma nana. D'ailleurs ma décision était prise : j'allais me casser. Je redescendais vers le sous-sol pour me diriger vers la cabine téléphonique. Le patron avait installé trois fameuses cabines rouges typiquement londoniennes à côté des toilettes. Je composai le numéro de Debbie pour la prévenir que j'allais rentrer. Elle était furax quand elle a décroché. Le volume monta encore d'un ton quand elle connut le motif de ma sortie. Elle me raccrocha au nez dans un ultime hurlement. Debbie avait du caractère. Je le savais déjà, j'aimais bien ça. Quand ça ne me tombait pas dessus. D'un côté j'avais mes quatre potes qui voulaient me virer de mon groupe et qui m'avaient généreusement accordé une ultime chance pour rester le chanteur de Fœtus. De l'autre côté la première femme de ma vie qui me chiait une pendule parce que - pour fois! , je passais une soirée avec mes amis, et encore c'était professionnel. Si Debbie m'avait rencontré lors d'un de nos concerts à Sloane Square, et finalement c'est sans doute ce qui lui avait plu au départ, elle était maintenant complètement réfractaire à l'idée que je puisse faire une carrière dans le rock. D'une jalousie maladive elle ne supportait pas que je regarde les autres femmes, et c'est limite si je ne me faisais pas pourrir parce que Kim Basinger passait à la télé. Mais ça ne la dérangeait visiblement pas de mettre des jupes aussi courtes que les shorts de Johan Cruijff pour tenir la caisse de Mark & Spencers. Et je vous rappelle que les jours en I…J'étais assis dans la cabine téléphonique perdu dans mes pensées quand je vis sortir un mec des toilettes, le temps que la porte se referme derrière lui un détail m'accrocha l'œil. Je secouai la tête pour me remettre les idées en place et je me levai d'un bond. Malheureusement un autre type, visiblement la vessie pleine, me devança et entra dans le chiotte avant moi. Avais-je vraiment vu ça ? Je tambourinais sur la porte pour presser le gars qui avait du boire au moins cinq pintes vu le bruit qu'il faisait et surtout le temps qu'il mettait à pisser. Quand j'entendis le verrou se débloquer, j'arrachai pratiquement la porte de ses gonds, j'attrapai le pauvre type par le bras et je l'éjectai de là. Il me prit pour un dingue et ne demanda pas son reste. J'avais donc bien lu. Le mur des chiottes était plus couvert de graffiti que sur la pochette de Beggars Banquet. Entre les sexes géants, les petites annonces lubriques et les tags à caractère politique j'y ai trouvé l'énergie pour remonter là haut devant ces quatre salopards.


FŒTUS RULES! SLOANE SQUARE ROCKS!


Avoir eu deux trois articles dans la presse underground ok, avoir réussi à fidéliser un petit public pendant un paquet de dimanche ok, mais avoir un graffiti à sa gloire dans les chiottes d'un pub ça c'était la grande classe! Ils veulent me virer ? Debbie me chiait une pendule parce que j'allais chanter dans un pub ? Allez vous tous faire foutre ! Je suis remonté voir Jude John Paul et Michèle, je feignis de ne pas voir Michèle hausser les épaules en faisant la moue en direction de mon ex-futur remplaçant et j'ai tout donné ce soir là. Il y avait une scène de 6 mètres carrés à l'Indiana. Jude était adossé contre le mur du fond et avait presque les enceintes sur les genoux, Michèle occupait tout un côté avec son clavier et sa basse, John et Paul étaient obligés de jouer avec le manche de leur guitare sur les joues et il me restait en gros un carré d'un mètre de coté pour m'exprimer. J'ai mis le feu à l'Indiana. Je jouais avec le public, lançais des œillades aux demoiselles, chambrait leurs mecs, dansait sur place, ma voix se jouait des graves et des aigus. Je me réjouissais de voir le grand blond rapetisser de quelques centimètres à la fin de chaque chanson. Il faisait tellement la gueule que son nez tombait presque sur son menton, et je ne sais pas ce qu'il y avait dans ses poches, des pièges à loups sans doute, mais ses mains n'ont pas quitté son futal pendant quatre vingt dix minutes. En deux fois quarante cinq minutes, le temps d'un match de foot, j'ai remis Fœtus dans ma poche et j'ai fait un tabac à l'Indiana. Le patron vint me voir pour me demander si nous étions d'accord pour rejouer dans son pub le samedi soir. J'ai accepté. A condition qu'il payât désormais le triple. Il réfléchit deux minutes, vit la foule dans son pub, les gens qui s'étaient agglutinés sur le trottoir entre temps, il calcula mentalement et rapidement la recette de la soirée et me tendit la main dans un grand sourire. Ce soir il y avait bien eu un licenciement : celui de Bang.

Par Chris Phénix
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Mercredi 24 septembre 2008

6.5

J’ai passé la fin de la soirée et toute la nuit dans l’appartement de John. Nous revivions alors les premiers instants de Fœtus. La flamme qui nous avait carbonisés de bonheur après les concerts de Descartes était de retour. Mes amis étaient gênés vis-à-vis de moi. Ils ne savaient pas trop où se mettre. Certes ils avaient voulu me virer mais deux Guiness et un joint plus tard je leur pardonnais royalement leur tentative de putsch. Finalement je m’endormis sur le canapé la tête contre l’épaule de Paul. Le lendemain matin je me réveillais avec un mal de crane aussi tenace que si j’avais tenu douze rounds face à Mike Tyson. J’eus à peine le temps de prendre une douche, de piquer deux trois fringues à Jude et de filer au Championship Vinyl. Je dormais à moitié dans le métro quand un inconnu me tapa sur l’épaule. Je tentais d’émerger mais le type m’attrapa la main pour me la secouer vigoureusement. Il m’avait vu faire mon show la veille au soir à l’Indiana avec Fœtus et tenais à me féliciter. C’était bien la première fois que ça m’arrivait ce genre de truc. Je ne manquais pas de m’en vanter avec moult détails auprès de Rob. Plus je racontais l’histoire, plus je brodais, à midi j’avais signé cinq autographes en venant et à quinze heures les gens m’avaient fait une haie d’honneur quand je suis descendu du métro. Rob s’intéressait plus au concert lui-même et me conseilla également de rajouter des titres soul dans notre set-list. Il m’encourageait aussi à composer d’autres chansons car d’après lui cette série de concerts à l’Indiana était l’endroit idéal pour tester de nouveaux titres. Dans l’euphorie et le métro du retour j’écrivais les paroles de Leggings, une chanson dans laquelle je me moque d’une fille qui porte des leggings. Monomaniaque vous avez dit ? D’ailleurs ça m’amuse toujours autant de chanter Leggings devant un troupeau de nanas non anglophones portant des leggings et se trémoussant en beuglant « I wanna shit in your leggings ». Pourtant on a foutu dehors des camions de groupies qui s’étaient cru malines en venant attifées comme ça backstage. Mais non il y en a toujours, même encore maintenant, qui tentent leur chance. Au mieux elles se tapent un roadie, au pire elles se gèlent les miches pendant des heures en espérant nous voir alors que la plupart du temps vingt minutes après la fin d’un concert, j’ai le cul bien au chaud dans un jacuzzi avec une ou deux poulettes payées grassement par Gang Bang Records. Paul et John se sont chargés une nouvelle fois de composer un rock percutant, limite punk, pour accompagner mes paroles si poétiques. On répéta un peu dans la réserve du Championship Vinyl et deux semaines plus tard nous testions Leggings à l’Indiana. Notre public essentiellement masculin, et parfois parfumé au houblon, lui fît un excellent accueil.

 

Si ma position au sein de Fœtus s’est retrouvée consolidée à la suite de ce premier concert à l’Indiana, il en fut complètement différent en ce qui concerne ma relation avec Debbie. Ayant découché et n’ayant pas eu le temps de lui téléphoner depuis la veille au soir, j’ai eu droit à un accueil très chaleureux. Debbie m’attendait sur le canapé, les dents serrées et le regard noir. Je planais depuis la veille et je souriais en m’avançant vers elle. Visiblement je n’aurais pas du. J’ai pris une gifle. Pour commencer. Ensuite vint le flot d’injures, les cris, les pleurs, la scène de ménage classique. Et moi comme un con j’ai présenté des excuses. Tout en sachant bien que le vendredi suivant j’allais remettre ça avec Fœtus. M’excuser de quoi après coup je ne vois pas bien mais je me sentais coupable d’avoir fait pleurer et mis dans cet état celle que j’aimais. Au bout de la quatrième crise du même type, je proposais à Debbie de venir avec moi à l’Indiana un samedi soir. Au retour ce fut pire. Je n’ai pas pris de gifle cette fois ci mais elle me fit la gueule pendant quinze jours. Quand le volcan explosa j’entendis de tout. Sa jalousie maladive la poussait à m’accuser de tous les maux de la Terre alors que je ne faisais que chanter avec mes amis dans un pub le samedi soir. Certes je faisais le malin devant les filles qui s’aventuraient à l’Indiana mais à aucun moment je ne tentais de séduire une autre femme que Debbie. J’avais de plus en plus de mal à supporter cette situation. Si au début je culpabilisais et faisais amende honorable, en y réfléchissant je ne voyais pas ce que j’avais à me reprocher. J’en avais marre de rentrer pour retrouver une Debbie silencieuse, passant ses soirées à regarder la télé ou à écouter Berlin (Take My Breath Away) en boucle. Un soir j’ai pris mes cliques et mes claques et je suis retourné à l’appartement de Sloane Square. Mes potes m’ont accueilli à bras ouverts et Michèle me prépara une bonne blanquette de veau pour l’occasion. Avec mon retour dans le petit deux pièces, Fœtus connut un regain de forme. Je me remis à écrire des textes pour de futures chansons. Nos concerts à l’Indiana devinrent de plus en plus courus. Les gens arrivaient une heure avant notre montée sur scène pour être sûrs de pouvoir assister à nos prestations. Fœtus apparaissait de plus en plus souvent dans les fanzines, on eut même droit à un entrefilet dans le New Musical Express. Pas de photo encore mais grâce à ça notre popularité augmenta encore d’un cran. Ça me permit aussi de renégocier notre contrat à la hausse  auprès du patron de l’Indiana.

Rob était disquaire depuis un bon moment et avait quelques contacts dans le métier. Un jour il me prit à part au magasin. Il m’expliqua qu’il connaissait un type qui connaissait une nana qui couchait de temps en temps avec un gars qui bossait à Caroline Records. Caroline Records était une sorte de filiale de Virgin. Ce label produisait des artistes débutants ou n’ayant pas un fort pouvoir commercial. On y retrouvait surtout des groupes de rock progressif ou de jazz. C’était aussi une porte vers la maison mère Virgin en cas de succès inattendu. Rob avait donc réussi à ce que le nom et la réputation de Fœtus arrivent aux oreilles des gens de Caroline Records. Sans que nous le sachions un directeur artistique du label était venu nous voir à l’Indiana. Lorsque Rob me racontait tout ça mon cœur se mit à accélérer.

-  Et alors ? Il a dit quoi ? Il a dit quoi ?

-  Il t’attend dans mon bureau.

 

Je retenais mon souffle, passais ma main dans mes cheveux et essayais de retirer les plis qui ornaient ma chemise. Je toquais à la porte du bureau de Rob et une voix me dit d’entrer. Je vis un type pas beaucoup plus vieux que moi, portant un tee-shirt noir délavé, un jean élimé, des baskets blanches et des lunettes rondes en train de boire un café. Il se présenta et me tendit la main. Ray Parlour, le bonhomme aux lunettes rondes, aimait beaucoup notre groupe et voyait en Fœtus un talent à éclore. En clair il espérait pouvoir se faire un peu du pognon sur notre dos, mais il était tellement enthousiaste et moi tellement inexpérimenté que je n'ai vu qu'un mec qui nous prenait pour les nouveaux Rolling Stones et qui nous entrouvrait les portes de la gloire. Nous fumes convoqués tous les cinq dans les bureaux de Caroline Records. Nous discutâmes avec trois clones de Ray Parlour qui nous caressèrent tellement dans le sens du poil que nous étions prêts à laver leurs slips sales à la main pendant deux mois juste pour enregistrer une maquette. On se voyait déjà tous les cinq en studio à jouer les rocks stars. Au lieu de ça on nous a descendus dans une salle sans fenêtre, avec un micro à moitié rouillé, des amplis d'un autre âge et une table de mixage rudimentaire. Cela ne gâchait pas notre plaisir et même si les trois loustics nous avaient demandé cent livres pour payer les frais d'enregistrement (à la question "nous ne sous serions pas fait entubés par hasard ?" la réponse est "oui et bien profond"), nous étions excités comme des puces à l'idée d'enregistrer nos propres chansons. Nous avons fait deux prises de We are a gang et de Leggings, ça nous a pris trente minutes et on s'est gentiment fait raccompagné jusqu'à la porte de Caroline Records sans avoir pu récupérer une copie de la maquette. En remontant vers la surface on a croisé un autre groupe "absolument génial qui porte en lui le renouveau du rock anglais". Que c'est beau un argumentaire connu sur le bout des ongles. À cents livres la demi-heure d'enregistrement de jeunes groupes en herbe c'était une belle affaire. On a entendu le célèbre "On vous écrira" et nous sommes rentrés à l'appartement les têtes pleines de rêves et d'espoirs, les poches plus légères de cent livres. On a attendu, un jour, trois jours, une semaine, quinze jours, un mois…

Et puis début avril alors que nous n'attendions plus rien, une lettre à l'en-tête de Caroline Records, coincée entre un prospectus et une facture, invitait Fœtus à un nouveau rendez-vous dans les locaux du label. Finalement a posteriori cette lettre était plus qu'une convocation. C'était un faire part de naissance. Fœtus donnera son dernier concert le samedi 11 avril 1987 à l'Indiana, mais à ce moment là nous ne le savions pas encore.

Par Chris Phénix
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