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Well now everything dies baby that's a fact
But maybe everything that dies someday comes back
Put your makeup on, fix your hair up pretty
And meet me tonight in Atlantic City
Et bien maintenant tout meurt bébé c'est un fait
Mais peut-être que tout ce qui meurt revient un jour
Maquille toi, fais toi une jolie coiffure
Et retrouve moi ce soir à Atlantic City
(Bruce Springsteen - Atlantic City)
En un peu plus de trente minutes notre statut à Descartes avait considérablement évolué. John n'était plus la petite pédale de service, bon d'accord les autres mecs intérieurement ne pouvaient toujours pas le blairer quand ils ont vu l'effet qu'il pouvait avoir sur leurs petites copines, Jude et moi n'étions plus deux pauvres zonards insignifiants. Tous les trois nous étions de vraies petites stars au sein du lycée. Michèle était devenu LE sex-symbol de Descartes, même si elle n'en faisait pas partie, et Paul… bah Paul en fait je crois que tout le monde s'en foutait. La malédiction du bassiste. Malheureusement nous ne pouvions pas trop profiter de cette nouvelle célébrité tombée du ciel car notre deuxième concert était prévu quinze jours plus tard. Il fallait que nous préparions une dizaine de nouvelles chansons en plus de celles jouées la première fois. Certes John a dû sauter quatre ou cinq nanas durant ces deux semaines, mais ça restait du domaine de l'habituel chez lui, mais fait nouveau dans notre vie, Jude et moi avions eu aussi notre petite part de groupies. Paul, malheureusement pour lui n'avait pas le temps pour la gaudriole. Entre les répétitions et ses petits boulots, il avait à peine le temps pour dormir et manger. Michèle, elle, restait très discrète sur sa vie en dehors de Fœtus. Elle était ravie de nous retrouver mais plus la fin de la session de répétitions approchait plus elle se renfermait sur elle-même. Elle pleurait presque en partant à chaque fois. Ma connaissance de la psychologie féminine était très très limitée (elle n'a pas beaucoup évoluée depuis) et je ne savais pas comment expliquer ce phénomène. J'ai même très orgueilleusement cru qu'elle pouvait avoir de la peine à cause de mes coucheries. Flatter son ego n'a jamais fait de mal à personne n'est ce pas ? Je ne savais pas non plus comment aborder le sujet avec elle. A dix sept ans (car oui maintenant j'avais dix sept ans, quel homme !), un garçon ne s'intéresse pas à une fille pour savoir ce qu'elle pense ou ce qu'elle ressent. A cet âge une fille est à classer dans trois catégories : primo elle est de notre famille (mère, sœur, cousine…) donc forcément elle est nulle, deuzio elle est n'est pas à notre goût physiquement ou elle a une réputation à éviter, tertio on veut coucher avec elle (oui même si elle porte des leggings…). Ce n'est qu'avec l'âge que l'homme évolue mentalement: On comprend que les femmes de notre famille ne sont pas forcément nulles et qu'on peut aussi bien sûr coucher avec les femmes qui ne nous plaisent pas (et puis des leggings ça s'enlève non ?). Alors je faisais ce que n'importe quel mec normalement constitué fait quand il voit qu'une femme (et particulièrement la sienne) ne va pas bien. J'ai fait semblant de ne rien voir, de ne rien savoir, et puis franchement pendant ces deux semaines, j'avais autre chose à penser. Répéter, apprendre les chansons, apprendre à bouger sur scène, me perdre dans les bras (et surtout entre les cuisses) des deux nénettes qui m'avaient élu pour idole, faire des nouvelles affiches et vendre les tickets d'entrée pour le concert. Nous avions fixé le tarif à 20 Francs. Oui vous lisez bien 20 Francs pour voir Fœtus en concert. Aujourd'hui pour un concert de Gang Bang, le ticket à 20 Euros vous donne l'immense honneur d'être parqué dans un enclos, à dix kilomètres de là, où on retransmet notre show sur écran géant. The Times They Are a-Changin'…
A l'approche de ce deuxième concert la pression commençait à monter en moi. Autant la première fois je n'ai eu les chocottes que quand j'ai réalisé que j'étais sur scène, autant cette fois ci je savais que j'étais attendu. Nous avions vendu en quinze jours autour de mille tickets et le soir du concert il y avait encore des jeunes qui venaient acheter un billet pour venir voir Fœtus. Le bouche-à-oreille avait magnifiquement fonctionné. C'était assez surréaliste quand on y pense. Je veux dire autant pour la Fête de la Musique était un évènement qui sortait un peu de l'ordinaire, les gens sont venus histoire d'être dehors et d'investir le lycée un soir, mais là ils venaient NOUS voir. Quinze jours avant nous n'étions rien, juste quelques affiches perdues entre les petites annonces de petits boulots, de vente de mobylettes, de graffitis politiques ou pornos (voire les deux), et puis voilà que le gymnase de Descartes était maintenant presque trop petit pour que nous puissions nous produire. Nous mettions en place quelques rites qui perdurent encore aujourd'hui. L'étreinte en rond avant d'entrer en scène, notre cri de ralliement pour se motiver ("On est un gang les mecs, un putain de gang !"), la réflexion de Michèle, eux quatre qui montent sur scène et démarrent l'intro du premier morceau, la rasade de whisky et mon entrée en scène en jetant un rouleau de PQ dans la foule. Ce qui plus tard nous vaudra un contrat ahurissant avec une marque américaine de papier toilettes.
L'accueil du public fut chaleureux, ça nous a beaucoup aidé je dois le dire. Le trac a disparu à la fin de la première chanson. John semblait voler avec sa Fender, tout n'était pas parfait bien sûr mais après tout ce n'est que du rock'n'roll. Jude, toujours impassible, tapait fort sur ses fûts, Michèle vampait tout le public à coups d'œillades et de tirages de langue, elle se penchait juste ce qu'il faut pour que les mâles en rut se perdent entre ses seins, Paul se démenait pour tenter d'attirer l'attention du public, en vain. Néanmoins son jeu était plein de justesse. Jude et lui faisaient tourner la boutique musicalement. Et moi dans tout ça ? Je faisais ce que je pouvais. Je ne me prenais pas au sérieux, ça se voyait et je crois que c'est ça qui rendaient les gens indulgents à mon égard. J'avais pris le parti de parler au public entre chaque morceau, soit pour présenter la chanson à venir, soit pour apostropher quelqu'un dans la foule, ou pour balancer une vanne sur le proviseur qui était venu assister au concert (et c'était courageux de sa part, mais peut être avait il la frousse pour son gymnase ?). C'est au cours de cette soirée que j'ai pris conscience que j'adorais ça. Les lumières, la puissance du son, les applaudissements, les rires, le bruit de la foule, être le centre du monde pendant deux heures. Voilà ma vie avait un sens. Je voulais faire ça et rien d'autre. Je ne pensais pas que l'école allait m'aider à trouver un boulot mais finalement c'est quand même elle qui m'a mis sur le bon (ou mauvais c'est selon…) chemin.
A la fin du concert, après deux heures de show et trois rappels, nous sommes descendus de la scène, nouvelle étreinte en rond, le cri de ralliement, Michèle a râlé, et nous nous sommes tous tapé dans les mains. Le proviseur est venu rapidement nous remercier d'avoir sauver son gymnase. Rapidement parce qu'une bagarre éclata au moment où la foule est sortie du gymnase. L'alcool, pourtant interdite dans l'enceinte de Descartes, avait manifestement coulé à flot pendant que nous chantions. Il était temps pour nous de rentrer chez John pour fêter notre succès. Les vacances étaient là, nous avions amassé plus de vingt mille Francs, cet été allait être à nous !

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