Chapitre 4

Samedi 26 avril 2008

4.1

 

 

 

4

 

 

 

Quand je suis né, j'ai crié
Ebloui par la lumière j'ai crié
Chassé du ventre de ma mère

Pour le meilleur ou pour l’enfer

J’ai crié

 

(Téléphone –Le vaudou (est toujours debout))

 

 

 

 

 

Il a bien fallu que je montre mon putain de bulletin scolaire à mes parents. Evidemment mes vieux m’ont passé une soufflante mais la tempête fût moins sévère que prévue. Le dico d’anglais eut l’effet escompté. Bon ok mes sorties furent réduites au minimum vital et légal, en gros je n’avais le droit d’être qu’à deux endroits : Descartes et ma chambre. En prime ma mère téléphonait deux fois par jour au lycée pour s’assurer que je traînais ma bien ma carcasse jusqu’à la salle de cours. Ce que je faisais avec le même entrain qu’un condamné à mort devait avoir en s’asseyant sur la chaise électrique. Au moins lui par la suite il bougeait sur sa chaise. Sept ou huit heures par jour à passer le cul vissé sur une mince planche de bois à écouter tout un tas de trucs dont on se fout à cet âge là. Thalès, Louis XIII, la littérature du 16ème siècle, le climat en Asie centrale, j’en passe et des meilleures. Pendant ce temps là, John se trimballait dehors dans le parc du lycée avec une ou deux filles à son bras. Jude et moi nous le voyions passer de temps en temps par la fenêtre de la salle de cours. Cet enfoiré ne pouvait s’empêcher de nous regarder en se foutant de notre gueule. Nous on souriant bêtement histoire de garder une contenance, mais intérieurement nous étions verts de rage. Pendant un mois ce petit manège durait. John dehors avec des nanas, Jude et moi en cours. Heureusement John nous refilait de temps en temps un de ces innombrables 33 tours qui composaient la discothèque des Barnes. Au lieu d’apprendre nos leçons ou d’écouter les profs nous lisions et relisions les paroles, nous examinions chaque détail des pochettes, nous recopions sur nos cahiers la calligraphie utilisée sur chaque disque. Finalement le seul cours où nous étions vraiment assidus c’était le cours d’anglais. Notre prof était impressionnée par la motivation que nous affichions, ainsi que par ce bon vieil Harrap’s qui trônait sur notre table. Mais à force de lire et relire les paroles de Dylan, des Doors, des Stones et (oui je dois bien l’avouer aujourd’hui) des Beatles, j’ai découvert qu’il existait autre chose que Rabelais, Balzac, Hugo ou Zola en terme d’écriture. Des mots enfin me touchaient, je me retrouvais parfaitement dans le langage rock. Le vrai déclic ce fut Street Fighting Man des Stones. Cette chanson parle d’un ado qui a des envies de révolte, de rébellion mais qui s’emmerde dans son coin. Alors Jagger crie «  Qu’est ce qu’un jeune peut faire à part chanter dans un groupe de rock ? ». Mon idée de fonder un groupe n’était pas morte. Mais il fallait encore convaincre John !

A croire qu’il y a un type là haut qui m’écoute mais quelques jours plus tard John se jetait sur moi et, excité comme une puce, s’écriait « Il me faut un groupe mec , I need a band ! ». J’étais surpris de son revirement mais l’explication qu’il m’a donné tenait la route. John avait réussi à s’acoquiner avec la fille du proviseur. Visiblement elle et lui se pelotaient pas mal dans les endroits sombres du lycée et apparemment elle lui aurait promis qu’il serait le premier à passer par derrière si elle le voyait chanter sur scène à la Fête de la Musique. Le lycée organisait un concert pour la première fois au sein de l’établissement pour marquer le coup mais le programme n’avait pas encore été établi. A quoi ça tient tout ça finalement ? A une nana qui a eu envie de se faire visiter l’arrière train par un blondinet maigrichon aux cheveux longs. Il avait du la baratiner des heures durant et la faire rêver avec sa guitare. Il fallait donc un groupe à John pour monter sur scène le 21 juin 1985 dans le gymnase de Descartes. Evidemment toutes nos discussions ont tourné autour de ce projet. Il fallait organiser des auditions, trouver un nom de groupe, définir une set-list pour le concert, faire des affiches, prévoir des tenues de scènes. Limite si nous n’étions pas en train de planifier la tournée mondiale de reformation de Led Zep. Nous avions déjà une base solide : John à la guitare et au chant et Jude à la batterie. N’étant doté d’aucun talent je m’étais vu confier le rôle d’intendant et de manager. En gros je devais me coltiner toute l’organisation du futur groupe. Ma première idée fut le nom du groupe. Comme nous n’étions qu’à un stade embryonnaire j’ai trouvé que Fœtus ça nous irait comme un gant. L’idée que ce projet était au stade de gestation, que c’était le tout début d’une histoire m’a mis sur la voie. En plus, allez savoir pourquoi, on trouvait que ça faisait rock et très rebelle. Ceci dit ne riez pas, on a vu par la suite un groupe casser la baraque en mettant sur sa pochette un bébé nageant après un dollar. Finalement mon idée de fœtus n’était pas si mauvaise que ça.

Avoir un nom ça nous donnait une crédibilité même si derrière tout ça il n’y avait pas grand chose finalement. John a fixé le nombre de membres du groupe à quatre, « comme les Beatles ! » répétait il à l’envie. Il voulait que le format soit deux guitares, une basse et une batterie. Et si en plus les deux autres pouvait s’appeler Paul et Georges je crois que ça l’aurait bien arrangé. Il nous a présentés, Jude et moi, à la fille du proviseur pour prouver qu’il avait bien un groupe et qu’elle allait voir ce qu’elle allait voir. Vu le châssis de la demoiselle on pouvait comprendre la motivation subite de notre pote. Une rousse aux cheveux longs avec de grands yeux verts, de longues jambes avec des cuisses fuselées qu’elle cachait peu, des nibards à damner un saint et un cul mes aïeux, déjà rien qu’avec les yeux il valait le détour alors on imaginait très bien avec le reste. Nous avions collé  des affiches un peu partout dans le bahut pour annoncer que nous cherchions un guitariste et un bassiste pour monter un groupe rock. Malheureusement Jude et moi étions écroués chez nous depuis les dernières vacances de Noël. Les premières auditions eurent donc lieu au lycée mais sans ampli il était dur de se rendre compte de quoi que ce soit. Et puis il n’y avait pas moyen que les candidats jouent avec Jude et John en même temps. Heureusement, obligés d’être en cours, nos résultats devinrent un peu meilleur et mes notes furent même excellentes en anglais ce qui donna du grain à moudre à mon moulin lorsque je dus plaider ma cause devant mes parents afin d’obtenir une libération anticipée pour bonne conduite. Jude et moi pûmes de nouveau retourner chez John. Nous replongions dans la cave pour jouer du rock’n’roll et par la même occasion pouvoir tester ceux qui avaient répondu à notre annonce. En tant que manager de Fœtus je pris soin de donner rendez vous à ceux qui m’avaient contacté au lycée. L’organisation des auditions se mettait en place. Avec l’aide de John j’avais monté une sorte de tableau avec plein de cases dans lesquelles je mettrais des croix pour évaluer les candidats. N’y connaissant rien musicalement, mon rôle consisterait à apprécier l’allure des types, et jauger un peu ce qu’ils avaient dans le crâne. Pour le reste je me fierais aveuglément au jugement de John. Jude devait lui se contenter de taper en rythme sur ses fûts pendant les sessions. Nous tentions de paraître le plus sérieux pour essayer d’avoir un minimum de crédibilité. La rondelle de la fille du proviseur était à ce prix pour John. Quant à moi, tout ce que j’espérais c’est m’éclater par procuration et écouter du rock’n’roll. Nous avions quatre mois pour trouver les deux autres futurs membres de Fœtus, répéter une dizaine de chansons et être prêt à jouer sur scène à la Fête de la Musique. Let’s go young men !

 

Par Chris Phénix
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Mercredi 7 mai 2008

4.2

La cave des Barnes devint le ventre chaud et fécond dans lequel Fœtus allait pouvoir se développer et plus tard naître au grand jour. On a vu tout et n'importe quoi dans cette cave. A cette période en France en haut de l'affiche il y avait Téléphone, Jean-Jacques Goldman mais aussi Al Corley, Cookie Dingler, Bronski Beat et surtout Ray Parker Jr. (mais si, souvenez vous… Ghostbusters…). Et je passe sur Frédéric François, Madonna, Prince ou Vivien Savage. Quel éclectisme n'est ce pas ? Et bien visiblement rock pour certains en 1985 ça voulait dire tout ça. On a eu de la nymphette en leggings blancs, du castrat aux cheveux ras, du gars super chic avec sa veste dont les manches s'arrêtaient au coude, du ringard brushingué, du faux rasta survitaminé, du minet au jean avec poutre apparente… Bon quand même on a eu aussi des types mal coiffés en tee-shirt qui sentait, au choix, la sueur, la bière, le tabac, et parfois les trois à la fois, des punks à la crête rouge énervés comme des chiwawas cocaïnomanes qu'on n'a jamais osé rappeler, des types plus brillants que John à la guitare ou qui chantaient mieux que lui (du coup John ne les a pas pris), des mecs tatoués de la tête aux pieds, quelques types qui avait entendu qu'on pouvait se défoncer tranquillement dans cette cave, on a même eu une vielle prof bigleuse qui en lisant l'annonce avait cru qu'on avait retrouvé son chien Rufus. Et puis ce fut le tour de Paul. Rien qu'en entendant son prénom John a eu un éclair. John… Paul… vous voyez le trip. Je n'ai jamais été branché Beatles mais John m'avait tellement monté le bourrichon avec la rivalité Stones-Beatles qu'une fois mon camp choisi je haïssais l'autre de toutes mes forces. John lui appréciait les deux groupes mais si mon dieu était (est encore d'ailleurs) Mick Jagger, le sien s'appelait Lennon (c'est toujours le cas mais mon dieu est vivant lui !). "Quatre comme les Beatles ! On sera les prochains Fabe Four!". Paul Merson avait donc un a priori super favorable quand il brancha le jack de sa guitare dans l'ampli. Deuxième bon point pour lui d'après John : Paul est noir. Ses parents sont venus de Guadeloupe pour trouver du boulot. Son père passait sa vie au cul d'une benne à ordure et sa mère faisait le ménage dans des bureaux. Le cliché tristement habituel. On s'est demandé comment Paul avait pu s'acheter une Gibson Les Paul Studio si belle alors que ses parents avaient à peine les moyens de subvenir aux besoins de quatre gosses (attendez le tableau n'est pas encore complet). Par le biais de quelques sous entendus Paul nous a bien fait comprendre que de temps en temps il se faisait un peu de pognon pas très légalement. Je vous vois venir d'ici. Non il ne travaillait pas au black. Disons que dans la cité où il habitait on n'entreposait pas que du vin dans les caves. Paul n'était pas un mauvais mec, bon ok il prenait ses libertés avec la loi mais ce n'était pas un voyou. Voilà comme ça on l'a l'image d'Épinal du jeune black: un délinquant des bas quartiers. Tout le monde n'a pas des parents pilote de ligne et donc l'article 22 -"chacun se démerde comme il peut", s'applique à ceux qui ont eu moins de chance au départ.

Paul était costaud à l'époque, ce qui devait l'aider à se faire une place dans son milieu, un mètre quatre-vingt cinq, quatre-vingt kilos de muscle, des cheveux courts et crépus (quand on sait ce qu'il est advenu des cheveux de Paul plus tard…), un jean noir et un tee-shirt estampillé U2 époque War. Celui avec le gamin à la lèvre fendue. Paul a commencé son audition en solo par un titre d'Hendrix (Hey Joe, Voodoo Child, Foxy Lady ? Je ne sais plus…) Puis avec John et Jude ils ont admirablement repris You really got me des Kinks et comme il fallait que le deuxième guitariste puisse faire les chœurs de temps à autre Paul nous a convaincu sur Try a Little Tenderness. Bon ok ce n'était pas Otis Redding mais pour Fœtus c'était largement suffisant. J'ai tout de suite compris que Paul serait retenu mais John a fait sa petite pouf (le genre qui s'excite comme une folle à la vue d'un mec au point qu'on puisse faire sortir un litre de flotte en essorant sa culotte et qui, au moment de passer aux choses vraiment sérieuses, devient plus chaste que Mère Térésa sous Lexomil) et d'un ton à la limite du dédain lui a balancé un " Ouais pas mal on te rappellera". John était conquis. A vrai dire moi aussi. Jude lui, que ça soit lui ou un autre, il s'en foutait comme de son premier biberon. Tant qu'on ne lui demandait pas de choisir ça lui allait. John pensait qu'avoir un black dans le groupe ça ferait cool, et puis un mec qui faisait du trafic en tout genre ça ne pouvait qu'intéresser un John toujours à courir après de l'alcool ou de l'herbe. Plus pragmatique, je me disais qu'un type avec sa carrure pouvait nous éviter pas mal de problèmes au sein du lycée. Et puis merde il avait l'air vraiment sympa ce mec. Déjà il était poli, lui au moins n'a pas vomi dans la cave comme le punk, et il n'a pas joué à la star. C'était beaucoup plus simple que ça pour lui. Il aimait le rock, se débrouillait très bien avec sa Les Paul, et cherchait des types avec qui il pourrait faire de la musique. Il était loin d'être con Paul et il voulait faire autre chose de sa vie que de revendre des autos radios, des fringues ou de la drogue dans les caves de sa cité ou de fracturer des rotules aux clients en retard de paiement pour le compte du petit caïd du coin. Pour lui être dans un groupe, le notre en l'occurrence, c'était l'occasion de connaître d'autres personnes qui connaîtraient d'autres personnes et ainsi de suite pour sortir de son univers bétonné qui inévitablement s'il continuait à suivre cette voie l'amènerait au mieux en prison, au pire au cimetière. Il voyait ses parents trimer dans des boulots de merde pour faire vivre leur famille et lui il était partagé par deux sentiments : la fierté de pouvoir les aider en ramenant un peu de fric à la maison et une certaine gène de voir qu'il était obligé de passer du mauvais côté de la barrière pour ça.

Je n'ai pas eu besoin de rappeler Paul. Il nous a quasiment harcelé à Descartes. Ça amusait beaucoup John d'ailleurs. Je l'avais rarement vu frétiller de la sorte avant. Je ne compte pas les fois où on évoquait la porte de derrière de la fille du proviseur bien sûr. Finalement il a fait mariner Paul quelques jours et lui dit de se repointer le samedi suivant car il fallait qu'on trouve maintenant un bassiste. Paul sauta littéralement de joie et promit à John de lui ramener la plus grosse boulette de shit qu'il n'ait jamais vu pour fêter ça.

Jude, John et Paul. Il ne manquait plus qu'un membre à Fœtus. On avait déjà deux bras et une jambe, je faisais office de tête pensante (mais en aucun cas je n'étais le chef du groupe, cette place restait la propriété de John), nous devions trouver la deuxième jambe pour tenir debout. Nous avons refait de nouvelles affiches en précisant que désormais nous ne recherchions uniquement un bassiste. Nous étions déjà début mars et pour le moment personne ne s'était présenté pour le poste. Il faut dire que bassiste ce n'est pas vraiment le pied. C'est vrai quoi, guitariste c'est la classe, bassiste… Tout le monde connaît Jimi Hendrix, Jimmy Page, Éric Clapton, Keith Richards, mais si je vous demandais qui était le bassiste des Who, 99 % d'entre vous seraient infoutus de ma répondre John Entwistle. Ou alors vous avez regardé sur Wikipédia. Comme moi. Pourtant il nous fallait un bassiste. A la limite un singe avec un chapeau ça aurait suffit à John parce qu'il répétait toujours "Quatre comme les Beatles" et puis il aurait pu l'appeler George. Plus qu'à convaincre Jude de se faire appeler Ringo et le tour était joué. Je ne trouvais pas ça une bonne idée de reprendre les prénoms des Beatles. Je savais bien qu'on n'allait pas réinventer le rock mais au moins il fallait qu'on ait une identité propre. John s'appelait John, Paul s'appelait Paul certes, mais ils n'étaient pas des Lennon et McCartney bis. Et Jude devait rester Jude. Quand John abordait le sujet des noms de scène je voyais bien que Jude tiquait. Il ne disait rien mais un haussement de sourcil et une moue plus que dubitative suffisaient pour que je comprenne. Il fallait donc absolument que je trouve un bassiste. Il n'y en avait pas à Descartes, pas de problèmes, j'irais le chercher ailleurs. Je collais des affiches un peu partout en ville, dans les gares, les supermarchés, j'ai même fait mettre des petites annonces dans Best et Rock&Folk. Je vérifiais toutes les cinq minutes si le téléphone marchait bien chez moi, je pressais ma mère quand elle était en ligne pour la faire raccrocher au plus vite. Et puis un dimanche matin, ma mère me réveille aux aurores (onze heures pour un ado le dimanche c'est l'aurore) : "Alain, téléphone !". A ce moment là j'ai failli finir par croire qu'il y avait vraiment quelqu'un là haut qui m'écoutait et qu'il m'avait envoyé un ange.

Par Chris Phénix
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Vendredi 16 mai 2008

4.3

Une fille à l'autre bout du fil. Une voix un peu timide m'extirpait peu à peu de mon sommeil. Elle me posait tout un tas de questions sur Fœtus, nos influences, sur ce qu'on souhaitait faire de ce groupe. Je répondis du mieux que je pus et au bout de quelques minutes je lui ai demandé en rigolant si ça l'amusait de jouer la secrétaire pour son mec, grand frère, cousin rayez la mention inutile. Elle gloussa et me répondit que c'était elle qui voulait faire partie du groupe. Une fille dans un groupe de rock ? N'importe quoi ! Je n'étais pas encore super au courant de l'histoire du Rock mais je savais que les Stones, Led Zep, les Doors et même les Beatles (c'est dire…)  étaient tous des mecs. J'ai pris son numéro de téléphone pour être poli en promettant de soumettre l'idée aux autres membres. Tu parles… Hors de question qu'une nana fasse partie de Gang Bang pensais-je à l'époque. Même pas la peine d'en parler aux autres, de toutes façons John disait toujours que le plus gros danger pour un groupe c'était les filles. Donc exit la fille.

Exit la fille? Elle était bien bonne celle là. J'allais avoir dix sept ans, j'avais goûté deux trois fois au plaisir de la chair avec Angélique et j'avais dans ma poche le numéro de téléphone d'une nana avec une voix suave et délicate qui voulait faire partie de mon groupe. Si son plumage ressemblait à son ramage je n'avais qu'une envie c'est de la ramener dans mon lit. Néanmoins j'ai vite compris que coucher avec Michèle Henri, puisque c'était d'elle qu'il s'agissait, ressemblerait plus au Grand National de Liverpool qu'à une partie de plaisir (ce qui était le but tout de même !). Deux gros obstacles se dressaient sur ma route. Primo John et son immense succès auprès des filles, sans oublier Paul et son physique de décathlonien. Deuzio je ne suis pas musicien. Techniquement je ne fais même pas partie du groupe ! Mais bon qu'est ce que j'avais à perdre ? Je décidais de convoquer Jude et John pour une réunion au sommet. Paul n'avait encore aucune légitimité selon moi pour prendre une décision de cette importance. Je n'attendais pas de Jude un quelconque soutien mais qu'il fasse le nombre devant John. Seul avec ce dernier je n'aurais jamais fait le poids s'il avait été d'un avis contraire. Avec Jude dans les pattes l'issue du débat devenait plus incertaine.

Pour me donner plus de chances de convaincre mon acolyte il me paraissait évident qu'il fallait que je monte un dossier conséquent. Je rappelais Michèle pour la rencontrer et faire connaissance, et par la même occasion avoir un coup d'avance sur John dans l'opération "Michèle sous ma couette". Je lui donnais rendez vous dans un petit bistrot en face de la gare de Massy-Palaiseau. A ce sujet je tiens à indiquer à tous ceux qui ont découvert cet endroit grâce au Tango de Massy-Palaiseau de Renaud, et aux autres, que Massy est une ville, Palaiseau est une ville, mais Massy-Palaiseau est une gare (qui se trouve à Massy) ! Non c'est vrai quoi, combien de fois j'ai entendu "Je connais un tel qui habite Massy-Palaiseau…" et ça a le don de m'énerver à un point…Autant que les leggings c'est vous dire. Bon bref. Je me suis installé juste à coté de la porte pour être sur de voir tout le monde entrer. J'ai attendu une bonne vingtaine de minutes avant de voir débouler une grande gigue habillée tout en noir. Elle avait l'air de faire bien dix centimètres de plus que moi. Elle était brune, les cheveux longs, elle portait une chemise, une veste en jean, une jupe flottante assez courte et des bottes s'arrêtant à mi mollets. Je remarquais seulement plus tard les bottes (je n'ose vous révéler à quelle occasion), et du coup je revis mon estimation de sa taille à la baisse. Par contre j'ai passé les cinq premières minutes de notre rancard à évaluer son tour de poitrine. 95 C. Au moins.

C'est marrant j'avais toujours cru que les anges étaient en blanc mais mon ange à moi est noir. Michèle avait seize ans à peine (quelle gamine j'en avait dix sept dans moins de deux mois), était fan de Cure (voilà l'explication de son accoutrement ridicule), avait ce prénom parce que ses parents sont fan des Beatles (bah voyons), et jouait de la basse et du clavier (frimeuse !). L'entretien d'embauche démarrait très mal de mon point de vue. Mais elle avait des gros seins et de jolies cuisses un peu potelées. Michèle gagnait ainsi le droit de poursuivre ce rancard pour tenter de me convaincre. Ce qu'elle ne savait pas c'est que c'était tout cuit mais je prenais mon rôle de manager très à cœur et je dois dire que cette sensation de puissance que j'avais sur Michèle à cet instant me plaisait assez. Elle avait lu mon annonce dans Rock & Folk et en avait marre de jouer toute seule dans son coin. Comme Paul, elle cherchait aussi à sortir de chez elle pour se distraire. Finalement la discussion fut très agréable, j'ai tenu mon rôle de manager cruel cinq minutes et je me suis laissé embobiner par ses yeux. Le plan "Michèle sous ma couette" se mettait en branle si j'ose dire. J'imaginais toutes les tactiques pour parvenir à mes fins, j'essayais de détecter tous les indices montrant qu'elle n'était pas maquée, par le plus grand des bonheurs elle ne l'était pas, je tentais de décrypter les petits signes qui trahissent  l'état d'esprit dans lequel elle pouvait être (regards, mouvements de mains, sourire, tournure de phrases …), et par tous les moyens je feignais d'être cool et sûr de moi.

Nous partîmes faire un tour en marchant pour continuer cette conversation. Le patron du bistrot nous fit gentiment comprendre qu'il fallait libérer la table si nous ne consommions plus. Je ne sais pas si c'est la bave aux lèvres du doberman attaché à côté du comptoir ou le regard noir et foudroyant qu'il m'a lancé en me demandant si je voulais autre chose qui m'a fait partir de ce rade mais croyez moi je n'ai pas demandé mon reste et réussit une sortie honorable en proposant à Michèle d'aller nous poser dans un terrain vague pour finir l'après midi. C'est là que je me rends compte que les choses ont changé. En 1985 quand je voulais me faire une fille je lui payais un Coca dans un rade minable pour ensuite lui proposer un terrain vague. Aujourd'hui quand je veux lever une poulette on dîne chez Maxim's et je l'emmène en jet privé pour finir la nuit au Hilton de New York.

Nous nous sommes allongés dans l'herbe face au soleil pour papoter. Elle m'a raconté sa vie. Parents divorcés et remariés chacun de leur côté. Elle vivait avec sa mère et son beau père dans une banlieue un peu chicos. Elle s'était mise à la musique en 1983 en devenant fan de, ne riez pas, bon allez y quand même, de Cindy Lauper. Faut dire que la nymphette punkette blondinette avait sorti deux hits monumentaux avec le bondissant Girls Just Want to Have Fun et Time After Time. Une fille, de surcroît fan de Cindy Lauper et donc potentiellement porteuse de leggings, au sein de Fœtus ? Ça s'engageait très mal. Elle m'avoua dans la foulée que cette période lui était passée quand elle avait commencé à apprendre la basse en voyant Corine Marienneau tenir celle de Téléphone. Téléphone ! Mais quel con je faisais ! Une fille dans un groupe de rock c'était donc possible à priori et donc pourquoi ne pas en avoir une avec nous ? Voilà j'avais enfin tous mes arguments pour convaincre John : une jeune et jolie fille qui avait des pare-chocs à faire frémir une Cadillac des années 60, savait jouer de la basse (comme dans Téléphone) et du clavier, possédait une voix douce et donc potentiellement intéressante pour des chœurs, portait des mini jupes, avait forcément le bon CV pour entrer dans notre bande.

Je tombais rapidement amoureux de Michèle, à seize dix sept ans on tombe amoureux de n'importe quelle nana qui vous sourit et qui daigne rester seule avec vous plus de vingt minutes sans avoir l'air de s'emmerder. Le fait d'avoir presque dix sept ans me donnait très bêtement un air supérieur rempli de maturité face à une gamine qui venait d'avoir seize ans il y a quelques semaines. Je me suis aperçu en vieillissant que j'étais aussi immature à cinq ans, à dix sept ans, à trente ans qu'aujourd'hui. A cinq ans je ne pensais qu'à m'amuser, à dix sept ans je ne pensais qu'à essayer de mettre une fille dans mon lit (Michèle ou une autre), à trente ans je ne pensais qu'à mon groupe et aux groupies, aujourd'hui je ne pense qu'à faire tourner notre business, à mon groupe et de temps en temps à sauter une nana par ci par là. Je ne pense pas que tout ça fait de moi un homme mature. Ou alors pas complètement. Ok je brasse une fortune colossale et je suis dur en affaire. Mais à part ça ? Je suis toujours le gamin de cinq ans qui ne pense qu'à s'amuser. Il n'y a que les jouets qui changent. J'ai troqué les Majorettes contre des Jaguar grandeur nature, les Big Jim par des bombasses siliconées, le jus d'orange par la vodka orange et le tipi en toile que mes parents m'avaient acheté par des maisons et appartements disséminés sur les cinq continents. Finalement je ne veux jamais être mûr. Un fruit mûr est prêt à tomber et à pourrir. Je pense que c'est pareil pour les hommes. Et puis les femmes cherchent toujours à se dégotter un homme mûr comme mari pour aller le tromper à la première occasion avec un jeune homme concupiscant. En un seul mot de préférence. J'ai toujours préféré être de se côté-là de la barrière. Même si moi aussi un jour je me suis marié.

Mais laissez moi redevenir cet ado de (presque) dix-sept ans insouciant qui passe une après midi avec Michèle Henri, gothique avant les gothiques (la quincaillerie sur la tronche en moins), qui essaie de se vendre pour forcer la porte de Fœtus. Même si elle m'avait conquis en rentrant dans le bistrot, je voulais au maximum lui sembler ferme et inflexible. Ferme et inflexible je l'étais assurément mais je m'étais allongé sur le ventre pour ne pas qu'elle le remarquât. Nous dûmes nous quittés vers dix huit heures et rentrer chacun chez soi dans nos banlieues respectives. Elle m'avait toutefois donné une cassette à écouter pour savoir ce que j'en pensais. J'ai fait mon blasé, on est souvent blasé quand on est ado alors qu'on a rien connu et moi à l'époque moins que les autres, je l'ai prise sans la regarder. Ce n'est que plus tard dans le train que j'ai compris que je reverrais au moins une fois Michèle. Finalement non, je la reverrais au moins deux fois, car je décidai ingénieusement de ne pas lui rendre sa cassette quand elle auditionnera pour Fœtus.

Par Chris Phénix
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Mercredi 21 mai 2008

4.4

J'ai passé le reste de la journée sur mon petit nuage, un sourire niais sur la tronche. Je me souviens même avoir aidé ma mère à essuyer la vaisselle. Sans lui parler. Faut pas déconner quand même. Je repensais à Michèle, à sa voix, à notre après midi à discuter. Ok à ses seins aussi. Il fallait absolument que j'arrive à convaincre John de la laisser faire partie du groupe. Ma tête bouillonnait, j'étais pressé de voir mon pote le lendemain matin au lycée. Comme d'habitude je partais me coucher de bonne heure pour enfin me libérer de la présence de mes parents. Ils pouvaient alors s'adonner à pratiquer leur sport favori : faire la gueule et s'ignorer. Cette petite chambre restait mon antre, personne n'y mettait les pieds. Ma mère avait fini par renoncer à y entrer, même pour faire le ménage. C'était le lieu de toutes mes réflexions, de tous mes rêves, de tous mes fantasmes, une sorte de temple sacré où se rejouaient les plus grands matches de foot de tous les temps, où se déroulaient des histoires d'amour tantôt romantique (le genre d'histoire où on tombe fou amoureux d'une belle demoiselle en détresse et on s'embrasse sur le quai d'une gare après s'être tant attendus) tantôt graveleuse (la même demoiselle se faisait alors démonter en règle dans les chiottes de la même gare), un endroit où je m'inventais une autre vie (sans mes parents, avec mes parents mais différemment, avec des frères et sœurs, et si j'avais su, et si j'avais pu, et si je faisais ça…), et depuis peu ma chambre était aussi la plus grande salle de spectacle du monde où se produisaient tous les jours les plus grandes stars du rock vivantes ou non. Quand je n'étais pas allongé sur mon lit je regardais accoudé au rebord de la fenêtre, tel une vache (mais qui aurait des coudes), les voitures passer sur la voie rapide au loin. J'ai passé un long moment comme ça à la fenêtre ce soir là en soupirant. Pas le genre de soupir habituel. Enfin je veux dire pas ceux d'avant Noël 1984. Depuis ces vacances chez John je ne ressentais plus cet ennuie et la terrible impression qu'il ne m'arriverait jamais rien dans cette vie là (c'est sans doute parce qu'on s'emmerde qu'on espère qu'il y ait quelque chose après la mort ou qu'on pense avoir une vie de rechange ensuite). Non ce soir là j'avais le même soupir que tous les adolescents qui tombent amoureux.

La nuit étant déjà tombée depuis un moment, je me résolvais à me mettre au lit. En me déshabillant je sentis la cassette de Michèle tomber de mon pantalon. Je la pris dans mes mains très cérémonieusement et lut la liste des chansons enregistrées sur la bande. Je m'en voulais de ne pas l'avoir mise plutôt dans mon poste pour passer cette soirée avec Michèle par procuration. Je me suis jeté sous les couvertures, j'ai mis mon casque sur les oreilles et j'ai appuyé sur "Play".  Je n'entendais que le fameux souffle très caractéristique sortant de la bande magnétique. Cela dura une bonne quinzaine de secondes. Quinze secondes de silence quand on s'attend à une explosion (même musicale) c'est extrêmement long. Je savais que la première chanson était Summertime de Janis Joplin. Michèle, sans doute pour encore mieux défendre sa cause, m'avait préparé une cassette 100% "filles". De mémoire il y avait entre autre Janis Joplin donc, les Pretenders, Blondie, Tina Turner, Patti Smith, Joni Mitchell... Exit Cindy Lauper ! Ouf. Je fermais les yeux, prêt à laisser divaguer mon esprit en écoutant la musique.

Il y a des moments qu'on n'oublie pas dans une vie. Des moments spéciaux. Je veux dire vraiment spéciaux. Des choses qu'on a vécu indirectement comme le 11 Septembre ou pour la génération d'avant l'assassinat de Kennedy ou l'arrivée de l'Homme sur la Lune ou des événements très personnels comme la naissance d'un enfant (enfin j'imagine parce que j'ai jamais assisté à la naissance de mes héritiers, souvent même je ne me souvenais même pas avoir été là a leur conception) ou à la limite. Vous voyez ce que je veux dire, un truc qui vous marque au fer rouge pour le restant de votre vie. Pas un truc dont vous vous souvenez que c'était génial. Comme je sais pas moi, une soirée, un super film, des vacances, une partouze ou la mort de Balavoine. Non je parle d'un truc qui est ancré au plus profond de vous-même. Un truc dont vous êtes capable de raconter vingt, trente ou même cinquante ans après avec précision ce que vous avez ressenti exactement à cet instant. Vous n'étiez plus vraiment le même avant et après ça. Je me souviendrais toujours de mon dépucelage, de mon premier concert, de mon premier million de dollars, du jour où Mick Jagger m'a tapé sur l'épaule devant 100.000 personnes en me glissant "Not bad…" avec son grand sourire carnassier après avoir chanté en duo avec lui Some Girls, de la victoire du Brésil en 1994, des choses qui m'ont rendu très fier ou très heureux mais tout ça n'était rien à côté de ce qui s'est passé pendant cinq minutes ce soir là. Tout ça n'était rien à côté de Janis.

Trois coups de cymbale, une guitare sèche (une mandoline ?) montait dans les aigus, puis la batterie appuyait le rythme et enfin la guitare électrique rentra en scène.  Ouais bon Ok jusque là rien de transcendant. Puis un cri. La lumière dans la nuit. Juste elle et moi. Plus rien ne comptait. Je n’ai pas pu bouger pendant qu'elle me parlait. Je n’ai rien compris. En fait si j’ai tout compris. Qu’importe les mots à ce moment là. Sa voix valait tous les discours. Elle a hurlé, feulé, murmuré, ronronné. Tantôt tigresse, tantôt chatte. Une main de fer dans un gant de velours. Et inversement. Avec ses griffes elle a déchiré la nuit, elle a ouvert mon cœur et elle l’a rempli. Elle est repartie comme elle est venue. Cinq minutes de plaisir suprême et ce foutu silence. Aujourd'hui encore à chaque fois elle me fait le même effet. Évidement ce n’est plus comme cette nuit là. Mais il m’arrive d’avoir les larmes aux yeux quand je l'entends hurler sa peine. Côté pile la femme qui a vécu à deux cents à l’heure pour oublier d’où elle venait.  Elle a fait les quatre cents coups, elle était capable de balancer «  Je baise avec n’importe quel mec du public pour une bière » (et pas un seul crétin pour lui en apporter une…), elle détestait les dimanches parce que c’était le jour de fermeture des bars, capable de tenir tête à n’importe qui, elle a plus apporté pour la libération de la femme que beaucoup de Chiennes de Garde. Elle se comportait comme un mec et alors ? Pourquoi elle ne l’aurait pas fait ? Elle ne voulait pas de chaînes ni de boulet et vivre comme tu elle l’entendait. Coté face, la petite fille qui a souffert d’être différente de ce qu’on attendait d’elle, d’être idolâtrée par des milliers de mecs mais de ne pas être aimée par UN homme. Toute médaille a un revers. Elle a pris l’escalier pour le Paradis. Le jour de l’enterrement de Jimi. Tant que Mick n’est pas là vous êtes le couple royal de mon Olympe. Elle n’est pas partie trop tôt c’est moi qui suis arrivé en retard.  Finalement elle a bien fait de mourir à vingt-sept ans. Vieillir pour quoi faire ?  Finir comme Tina Turner ? Non pas elle. Elle a suivi Marilyn. Aussi belle l’une que l’autre. Marilyn dehors, Janis dedans.

J'ai connu beaucoup de femmes pour qui j'ai eu une réelle affection au cours de ma vie, je suis tombé amoureux des dizaines de fois, toutefois avec l'âge c'était moins souvent. Je crois qu'au final je n'en ai aimé qu'une. Elle est morte quand j'avais deux ans. Il est bien là le drame de vie. Aucune autre sur la longueur n'a pu me faire ressentir ces choses là. Du réconfort, des orgasmes, du soutien, de l'amitié oui j'en ai eu de la part des femmes, mais c'est comme tout au bout d'un moment ça s'effrite, ça s'érode, entre "je veux la voir le plus possible" et " j'aimerais avoir de l'air" la balance finit toujours par pencher du mauvais côté surtout pour un type un peu solitaire dans mon genre. Mais avec Janis c'est différent. Elle me bouleverse encore à chacune de ses visites. Combien de fois je me suis retrouvé au bord des larmes, à frissonner de bonheur, ou à sourire de son enthousiasme communicatif en écoutant un de ses albums ? En réfléchissant, je pense que le fait qu'elle soit morte y fait pour beaucoup. Je l'idéalise sans doute, mais toute ma vie quand je l'entendrai le monde s'arrêtera autour de moi et Janis Joplin aura pris possession de mon âme. Vous pouvez trouver ça ridicule, tout comme je trouve ridicule d'aimer une idole inaccessible (d'autant plus si votre idole c'est moi), mais je n'ai aimé de toute ma vie qu'une morte que je n'ai pas connue. Les psys et les journaux à scandales vont s'amuser cinq minutes en lisant ces quelques lignes. Tant qu'on parle de moi ça fait marcher mon business ceci dit.

Par Chris Phénix
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Mardi 27 mai 2008

4.5

Toute la semaine j'ai saoulé John à propos de Michèle, et lui invariablement répondait à mes plaidoyers par " Oui ok mec mais elle sait jouer ?". J'en savais foutrement rien. Plus on s'approchait du week-end et plus la peur m'envahissait. Et si ce n'était qu'une nunuche pas capable de jouer de la musique ? Il était hors de question que Michèle ruine tous mes efforts pour avoir une place déterminante au sein du groupe. Je ne chantais pas, je ne jouais d'un aucun instrument, John Jude et Paul était indispensable à Fœtus. Moi non. Au moindre couac je risquais de perdre ma place de manager. Finalement le jour fatidique arriva. Nous attendions tous les quatre dans la cave des Barnes. Les trois autres s'échauffaient en jouant et chantant un peu. Je regardais ma montre toutes les deux minutes en me rongeant les ongles. Michèle avait déjà trente minutes de retard. J'étais déjà en train de me dire que finalement c'était peut être mieux qu'elle nous pose un lapin. Au moins elle ne me ferait pas la honte de jouer et chanter comme une casserole. J'aurais pu m'en sortir la tête haute en sortant un couplet machiste sur l'air du " Ah putain on ne peut pas faire confiance aux gonzesses bordel !". Tout ça en me grattant l'entre jambe bien sûr. Je sentais que John commençait à s'énerver, lui aussi s'inquiétait de l'heure et me consultait toutes les cinq minutes. Je rusais en mentant d'un quart d'heure à chaque fois. Et puis miracle on sonna à la porte. Angélique alla ouvrir et aida Michèle à transporter son matériel. Elle avait amené sa basse et un clavier. Michèle avait soigné les apparences. Elle s'était tressé une natte dans les cheveux et avait souligné ses yeux d'un épais trait noir. Elle portait un jean noir moulant et déchiré à quelques endroits stratégiques (à tel point je me suis demandé toute l'après-midi si elle portait une culotte), un tee-shirt à l'effigie de Robert Smith et des Rangers. Plus rock'n'roll tu meurs. Elle me fit un clin d'œil en arrivant qui me valu ensuite en privé les sarcasmes de John. Je fis les présentations et nous descendîmes rapidement dans la cave.

Michèle sortit sa basse de son étui. Elle était noire évidement. Elle commença par quelques gammes et arpèges pour se mettre en jambe et ensuite John démarra l'audition. Il lança des noms de chansons qu'il avait bossé à mort avec Paul et Jude. Michèle ne les connaissait pas forcément. John tendait alors avec dédain les partitions et il fallait que Michèle arrive à suivre. Je ne l'avais jamais vu aussi rude avec les autres candidats. Parce que c'était une fille ? Sans doute un peu. J'avais l'impression qu'il voulait l'écoeurer et la faire renoncer à vouloir être des notre. Pour John une fille devait se contenter d'avoir l'honneur de coucher avec une rock star, mais en aucun cas en devenir une. Michèle faisait du mieux qu'elle pouvait et finalement arrivait à suivre le rythme. Pas trop de couac à dénoter, John semblait être satisfait du niveau de Michèle mais ne lui montrait pas. Je ne cessais de faire passer mon regard sur ces deux là. Jude comme d'habitude ne se préoccupait de rien et Paul m'ayant fait un signe (dans le dos de John) attestant de son enthousiasme de jouer avec Michèle, j'essayais de deviner le moindre signe qui pourrait me faire espérer voir craquer John. Ce signe il est venu un peu plus tard. Michèle donnait l'impression de jouer sa vie au cours de cette audition. John et Michèle se rendaient coup pour coup. Elle était dans les cordes mais ne pliait pas. Il décida de lui faire passer un ultime test. John s'approcha de Paul et Jude pour susurrer un titre. Michèle demanda à être informée mais John ne répondit pas. Ils entamèrent Heartbreaker de Led Zeppelin. Michèle prit le train en marche et n'en descendit jamais. Elle passa toute la chanson à fixer John dans le blanc des yeux en serrant les dents. Elle fut parfaite. C'est lui qui baissa sa garde. Il était prêt pour le coup de grâce. Michèle installa son clavier, le régla en sorte qu'il se transformât en piano et se lança dans une reprise de Thunder Road en acoustique. Elle n'avait pas la voix éraillée du Boss ouvrant son coffret Live bien sûr mais elle nous fit frissonner. Paul, conquis très rapidement, était émerveillé devant Michèle. Qui ne l'aurait pas été ? Qui ne l'a jamais été ? Quand elle eut fini cette chanson elle enchaîna directement avec The Great Gig in the Sky. Juste piano et voix. Jeu set et match. Nous étions sur le cul et John finit par s'avouer vaincu. Il y aurait une fille dans notre groupe. Angélique nous amena boissons et cookies pour fêter ça. John préféra aller chercher des joints et des bières dans sa chambre. Jude fut le seul à rester sobre et partis dans nos délires, Michèle John Paul et moi commencions à échafauder les plans de notre future carrière internationale.

Mais avant de mettre le feu à Bercy, au Madison Square Garden ou au Royal Albert Hall de Londres il fallait penser à ne pas se faire jeter des pierres au gymnase du lycée Descartes de Massy. Les répétitions redoublaient d'ardeur. Mes résultats scolaires s'étaient bizarrement améliorés (oh ce n'était pas l'extase mais j'étais plus souvent au dessus de la moyenne qu'en dessous) et du coup je bénéficiais de permission de sorties plus larges. Il m'arrivait parfois de ne pas rentrer du week-end chez mes parents. Mes vieux pensaient que ce John Barnes avait forcément une bonne influence sur moi puisque j'avais de meilleures notes. Je ne leur avais pas parlé de Fœtus et de ce qu'on faisait vraiment chez les Barnes. Mais qui irait dire à ses parents "Ouais vous voyez quand je vais chez John, on boit, on fume, je me suis fait dépucelé par la fille au pair, mes potes jouent du rock toute la journée et c'est pour ça que j'ai des meilleures notes. Mais bon de toutes façons l'école c'est pas important on va être des rock stars !" ? J'étais jeune, assez ignorant de la vie mais pourtant je sentais qu'il fallait se la boucler à ce sujet là.

Je passais mon temps à écouter de la musique, j'enviais Jude d'être un membre actif de Fœtus. Je voulais moi aussi en être mais j'étais toujours d'une nullité affligeante dès que je touchais le moindre instrument. Il fallait que je trouve ma place et que je prouve toujours et sans cesse mon utilité au sein du groupe. Je décidais donc d'établir un programme à suivre pour être prêt le jour J. Je me renseignais auprès du lycée pour connaître tous les détails de l'organisation du concert prévu le 21 juin. Taille de la scène, matériel à notre dispositions, nombre de groupes présents et les différents styles, ordre de passage (je ne voulais absolument pas qu'on passe en premier), temps alloué à chaque groupe, etc. etc. … je notais scrupuleusement chaque information. Je ne savais pas ce que j'allais en faire mais au moins nous avions tous les éléments en main. Je laissais à John le soin d'établir la liste des chansons que Fœtus allait jouer ce soir là. N'ayant aucune légitimité musicale je ne m'occupais pas de ça. La seule chose que j'imposais fut le nombre de chansons en français. Je tenais absolument que pour ce concert il y ait autant de chansons chantées en français qu'en anglais. Tout simplement pour que le public puisse chanter avec nous. A posteriori j'ai eu une très bonne idée. Encore une fois. Nous avions droit à une demi heure sur scène. Il y avait finalement six groupes de prévus. John opta pour une liste de neuf chansons. Quatre chansons anglo-saxonnes, quatre chansons francophones et le Great Gig in the Sky  (une suite de vocalises) pour Michèle. Pendant deux mois je les ai entendu des centaines de fois ces neuf chansons. De mémoire je peux vous les citer sans aucun souci. Voilà la set-liste du premier concert de Fœtus : La Bombe Humaine (de Téléphone), Twist and Shout (des Beatles), Every Breath You Take (de Police), Antisocial (de Trust), The Great Gig in the Sky (de Pink Floyd),  Purple Haze (de Jimi Hendrix), Encore Un Matin (de Jean Jacques Goldman), Satisfaction (des Stones of course) et nous devions terminer par Un Autre Monde (de Téléphone). Avec ça nous avions l'intention de casser la baraque. John, connaissant beaucoup mieux les us et coutumes du rock, m'envoya en mission auprès du professeur en charge de l'organisation du concert pour que nous passions en dernier. Ce que je fis sans aucun problème en prétextant que l'un d'entre nous avait un petit boulot et ne pouvait pas se libérer avant 21 h. Le passage de Fœtus était désormais fixé à 22h en fin de programme.

Il nous fallait des affiches pour attirer du monde. Maintenant que la machine était en marche il fallait qu'elle roule le mieux possible. C'était mon domaine réservé et je comptais en profiter au maximum. Il me fallait trouver un concept percutant car nous ne disposions pas de moyens extraordinaires. Aujourd'hui avec un simple PC et un ou deux logiciels vous faîtes des trucs fantastiques. En 1985, le summum de la technologie accessible à tous sans trop de frais c'était…la photocopieuse du libraire. Il fallait donc faire un montage avec une ou deux photos et dessiner le fond. Pour la photo pas de problème, je pouvais me débrouiller mais j'étais aussi doué pour le dessin et la calligraphie que pour la danse classique. Heureusement nous avions une fille au sein du groupe et c'est bien connu une fille passe son temps à dessiner en cours en rêvassant à un quelconque prince charmant. Bon le prince charmant de Michèle s'appelait Robert Smith mais elle s'en sortait pas mal un crayon à la main. J'ai eu plusieurs idées pour la photo : des bébés en plastique customisés façon rock, les mêmes bébés avec les instruments, les quatre membres du groupes l'un à côté de l'autre avec les poupées dans les bras. Quand j'ai exposé mes projets aux autres ils m'ont regardé de travers et Paul m'a balancé " Bon Ok Alain, tu n'as pas assez joué à la poupée quand tu étais petit? Tu veux qu'on en parle ?". Et ils se sont tous mis à rire. D'accord je remballe mon idée de bébés rock. Finalement j'ai installé Michèle John Paul et Jude sur un grand escalier en ferraille (respectivement de bas en haut, de façon à ce qu'on puisse légèrement voir sous la jupe de Michèle). Ils regardaient chacun dans une direction différente mais aucun vers l'objectif. Je leur avais demandé de prendre l'air le plus grave possible, ce qu'ils ont fait avec classe je dois le dire. Le reste de l'affiche rappelait le lieu, la date et l'heure de notre passage ainsi que notre style de musique. On a vidé nos poches, fait les fonds de tiroir de nos parents, Paul a récupéré un peu de pognon avec je ne sais quel trafic et John a même décidé de faire une petite coupe dans son budget "pétard" pour que nous puissions nous payer mille affiches photocopiées. Nous n'avions plus qu'à arpenter Massy pour en coller partout et les distribuer aux commerçants.  La campagne de promotion ne s'arrêtait pas là : graffitis sur les tables de cours et les murs du lycée avertirent la population de Descartes que Fœtus allait donner son premier concert.

Par Chris Phénix
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