Vendredi 14 mars 2008

3.1

3

 

 

Then one fine morning, she put on a New York station

and she couldn't believe what she heard at all

She started dancing to that fine-fine music

ahh, her life was saved by rock 'n' roll

 

Puis un matin, elle a écouté une station de New York

Et elle ne put en croire ses oreilles

Elle commença à danser sur cette musique agréable

Aah, sa vie a été sauvée par le rock'n'roll

 

(Lou Reed- Rock'n' roll)

 

 

 

 

 

Je m'en souviendrais toute ma vie, c'était le samedi 15 décembre 1984. Il était onze heures du mat et il ne faisait pas très froid, pas très beau. Non à vrai dire la météo ça doit être le seul putain de truc que je ne me rappelle pas de cette journée. Jude et moi quand on a franchi cette porte nos vies ont définitivement basculé. Première surprise c'est une fille qui  nous a ouvert. Elle avait une taille moyenne, pas spécialement mince, pas rondouillarde non plus mais avec des formes appétissantes. Châtain foncé avec des reflets pouvant frôler le roux, elle avait des cheveux mi longs qui lui recouvraient le cou et s'allongeaient sur ses épaules, des yeux où le marron et le vert se disputaient le leadership, des lèvres fines dessinaient une bouche espiègle. Elle portait une espèce de tunique chocolat sur un jean trop large pour elle, pas de soutien gorge probablement et était pieds nus. Là c'était certain par contre. Ça ne pouvait pas être sa mère vu l'âge qu'elle semblait avoir, entre vingt et vingt cinq ans, John était fils unique, une cousine ? Une copine ? Non elle faisait trop vieille pour être sa nana. Nous apprenions plus tard qu'Angélique, c'était le nom de l'ouvreuse de porte,  était une sorte de fille au pair. Enfin peut on parler de fille au pair quand le gamin à surveiller a seize ans ? Comme les parents de John n'étaient jamais là ou presque, elle maintenait la maison en état et veillait de près ou de loin sur John. On a vite compris que parfois c'était de très près. Ce qui était sympa de sa part c'est que plus tard elle veilla aussi sur nous de très près alors que nos parents ne la payaient pas un centime pour ça, mais nous n'en étions pas encore là, nous ne l'imaginions même pas, quand elle nous fît pénétrer dans l'intimité des Barnes.

Si l'extérieur de la maison ne montrait pas grand-chose, l'intérieur était complètement différent. Angélique nous pria d'attendre dans le salon. Bien avant l'Eurostar nous avions fait Paris-Londres en un temps record. Assis sur un canapé marron clair capitonné en cuir véritable nous n'en menions pas large dans ce décor du plus pur style anglais. Devant nous une table basse assortie au canapé trônait sur un tapis rappelant une scène de chasse à dos d'éléphant aux Indes. Sur cette même table basse se trouvait un service à thé en argent agrémenté d'une aiguière  tellement bien lustrée que je pouvais malheureusement compter les quelques boutons que j'avais sur la tronche. En face de nous une bibliothèque en pin massif vernis dans les mêmes tons que les meubles précités, contenant l'œuvre intégrale de Shakespeare, Dickens ou encore Edgar Allan Poe, en V.O. évidement, des bouquins d'aéronautique, ce qui s'expliquait très bien vu le boulot de Monsieur Barnes, des catalogues de créateurs de mode londoniens, et une pile de 33 tours dont nous ne voyions que la tranche. Juste à coté de la bibliothèque se trouvait un porte journal en bois d’où dépassaient quelques unes du Times. Mes pauvres capacités en anglais m'aidèrent à comprendre qu'on y parlait ici d'un attentat perpétré quelques semaines plus tôt contre la Dame de Fer. Il régnait dans cette pièce un silence malmené par le tic tac de l'horloge victorienne qui se tenait debout à côté de la porte par laquelle nous étions entrés dans le salon. Angélique revint avec un plateau contenant, thé, café, lait et des petites tranches de cake disposés en rond dans une petite assiette et un grand sourire. Il n'y a pas à dire, ça avait de la gueule ici. Chez moi quand on passait à table j'avais l'impression de manger à la cantine de la prison de Fresnes. Mes vieux faisaient la tronche, personne ne se parlait, et la bouffe était dégueulasse.

Voyant que John ne se pointait pas dans le salon Angélique se mit à nous faire la conversation. Les banalités d'usage pour faire un peu les présentations. Jude se tenait en retrait derrière moi et comme d'habitude me laissait aller au feu. J'avais déjà du mal avec les nénettes du lycée alors vous pensez bien avec une fille majeure. J'ai dû bafouiller deux trois phrases d'une haute volée intellectuelle pour faire les présentations et je fus agréablement surpris de savoir qu'Angélique connaissait l'épisode du sauvetage héroïque de John. Le silence commençant à se faire pesant entre deux phrases d'une part et le cake ayant été avalé d'autre part, Jude n'en plaçait pas une mais en plus il s'envoyait ma part de gâteau en douce, Angélique prit la décision qui s'imposât. Elle se mit à hurler pour faire descendre John de l'étage. Après s'être égosillée deux trois fois, Angélique nous dit de monter directement pour le retrouver dans sa chambre.

Nous prîmes un escalier en bois sous les yeux de tous les ancêtres de la famille Barnes depuis le dix-huitième siècle et ceux de sa très gracieuse Majesté Elizabeth II. Elle avait dit quoi, deuxième porte à gauche? Première à droite ? Nous tendions l'oreille, enfin surtout moi parce que Jude était à moitié sourd, pour tenter de déceler le moindre indice sonore sur la présence de John. Je me plaquais contre la porte la plus proche de moi, Jude se collant presque contre moi pour faire de même.  Nous eûmes été deux de plus nous aurions super bien imité les Dalton. Je me risquai à ouvrir la porte. Bien joué bonhomme c'était les chiottes. Au moins je savais ou c'était, ça sert toujours ce genre de renseignement. Puis soudain nous entendîmes une voix aigue. On aurait dit une demoiselle en train de gémir de plaisir. Ouh ouh!…Ouh Ouh!… Je commençais à pester intérieurement en me disant que ce salaud avait oublié que nous devions venir et qu'il était en train de s'envoyer en l'air avec une de ces blondasses qui lui tournait autour au lycée.Ouh Ouh! Ouh Ouh !  Mais très vite un fou rire nous prit. Elle était vraiment ridicule la gonzesse à jouir de la sorte avec ces Ouh Ouh répétitifs. Nous nous dirigeâmes vers la porte d'où sortait la voix. Finalement si nous avions été moins cons nous aurions trouvé tout de suite. C'était marqué John sur la porte… Je laissais les tourtereaux s'ébattre encore quelques instants en même temps que Jude et moi essayions de contenir ce fou rire et retrouver notre sérieux. J'inspirai un grand coup et frappait à la porte. Pas de réponse et toujours les Ouh Ouh. Forcément ils ne nous entendaient pas. Je toquai un peu plus fort mais toujours aucune réponse. J'ai alors regardé Jude qui m'a répondu par un haussement d'épaule qui voulait dire à la fois "démerde toi mon vieux" et "entrons on va se rincer l'œil". Et bien allons y alors. J'ai tourné la poignée et j'ai ouvert d'un coup sec la porte en balançant un " Ah bah je vois qu'on prend du bon temps ici" dans un grand sourire. Certes c'était le cas mais je n'y étais pas du tout. Mais alors pas du tout.

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Mercredi 19 mars 2008

3.2

John était sur son lit, torse nu, une guitare sèche à ses pieds et un gros casque sur les oreilles relié à sa chaîne hi-fi. C'est lui qui poussait ses petits cris de pucelle en chaleur. Quand il nous vit, il se leva instinctivement et du coup son casque se débrancha. Il y'en a qui ont vu un buisson ardent leur parler, d'autres la Vierge au fond d'une grotte, qui ont entendu des voix leur demander de bouter les Anglais hors de France. Moi c'est pas le biais d'un bruit aigu, surpuissant, électrique que j'ai eu LA révélation. Au moment où le jack du casque se décrocha de la chaîne hi-fi le solo de Sympathy for the devil joué par Keith Richards a rempli cette chambre et mon corps à la fois. Je suis resté pétrifié, levant à peine la main pour serrer celle de John qui venait me saluer. Mes oreilles furent envahies, dévastées, conquises par le choc que je venais de me prendre en pleine tronche. A l'époque ma culture musicale s'arrêtait à  peu près à Rose Laurens, Jackie Quartz, Jean Pierre Mader et donc Cindy Lauper (merci les leggings). Bon j'exagère un peu parce qu'évidemment Téléphone je connaissais un peu et le rock ne m'était pas complètement étranger mais bon je vous rappelle pour mémoire que ce 15 décembre 1984 en tête du top 50 on trouvait Peter et Sloane. Besoin de rien, envie de toi. Souvenez vous… magnifique! On nous balançait ça du matin au soir et moi comme tout le monde j'ouvrais la bouche et je gobais. Avouez que passer de Cookie Dingler à Jagger et Richards ça a de quoi déstabiliser un gamin de seize ans. En quelques secondes je saisissais la puissance des Stones, je ne comprennais rien aux paroles mais le message est passé. Les percussions lancinantes, les chœurs mythiques et hypnotiques, le doigté de Keith qui détache chaque note tout en les liant une à une, le piano virevoltant, l'arrogance dans le chant de Mick…Des frissons me parcoururent le corps et quand la ligne de basse s'enfuit définitivement au loin lorsque la chanson s'achevât, la seul chose que j'ai trouvé à faire c'est de dire " John, Encore". Dans un grand éclat de rire John lâcha la main de Jude, me tapa sur l'épaule en passant et vint remettre la tête de lecture sur le sillon au début de Beggars Banquet. Je lui fis remettre la même chanson trois fois de suite, il s'exécuta gentiment mais à la quatrième fois il m'ordonna d'écouter le reste du disque. De temps en temps John prenait sa guitare sèche pour jouer par-dessus les Stones. Il était vraiment doué ce petit con, même si à l'époque je n'avais pas de point de comparaison, j'étais assez bluffé par son aisance technique avec l'instrument. Je voyais ses doigts monter et descendre sur le manche avec une espèce de relâchement qui n'était pas sans me rappeler mes séances de masturbation nocturne. J'ai assez vite saisi la symbolique phallique de cet instrument. Bon évidemment dans les mains d'Yves Duteil ou Guy Béart ce n'est pas flagrant mais remplacez les par Jimi Hendrix ou Prince et ça prend tout son sens. Bien évidemment John Barnes n'était pas et n'a jamais été Hendrix mais j'ai vu de mes propres yeux des groupies venir se frotter l'entre jambe sur sa guitare juste parce qu'il la caressait sur scène. Heureusement sur lui la plupart des nanas ne voulaient pas se frotter uniquement sur le manche de sa guitare. D'ailleurs déjà à l'époque il se levait tout un tas de filles du lycée.

La chambre de John était étrange, un mélange étonnant de classicisme à l'anglaise et de décadence tout aussi british. Aux meubles laqués et visiblement coûteux venaient se greffer un joyeux bordel d'une part et des posters représentant soit des icônes rock, pour la plupart inconnus de ma pomme, soit des messages peace and love ou réclamant la légalisation de la drogue. Des piles de livres et de disques en équilibre jonchaient la moquette blanche immaculée. Des fringues sales éparpillées un peu partout prouvaient que Monsieur et Madame Barnes avaient eu raison d'embaucher Angélique pour tenir la maison en leur absence. Je n'ose imaginer ce que serait devenu leur propriété si John eut été seul lorsque ses parents étaient à l'étranger. Une porcherie ou un baisodrome si j'en jugeais par la présence d'une petite culotte manifestement oubliée (ou volontairement laissée là allez savoir…) près du lit de John. Finalement rétrospectivement cette pièce était nécessaire pour la parfaite représentation de l'Angleterre qu'était la maison des Barnes. De la classe, de l'élégance, de la culture, de la tradition, de l'histoire, et puis de la folie, de l'irrévérence, de la révolte, de l'insolence, du rock'n'roll !

   

Pendant que j'étais en pamoison devant John, sa guitare et les Stones, Jude frappait ses cuisses des mains et tapait des pieds en rythme. Nous avons passé presque toute l'après midi à écouter des disques des Rolling Stones. Nous ne nous sommes même pas aperçus que la nuit était quasiment tombée quand Angélique entra dans la chambre de John avec du thé. Déjà dix sept heures, nous n'avions pas vu l'après-midi passer. Il était largement le temps de rentrer avant que nos parents respectifs n'eussent déclanché le plan ORSEC pour nous faire retrouver. Angélique proposa gentiment de nous ramener chez nous en voiture. Ah les joies de la majorité ! Nous n'étions jamais monté dans une voiture sans nos parents ou quelqu'un de notre famille. Ce fut une grande première qui s'agrémentât  d'un interrogatoire en règle de la part de mes parents quand ils me virent descendre d'une voiture conduite par une inconnue. Ma mère s'inquiétait de me voir traîner avec une étrangère, mon père éprouva au contraire une certaine fierté de voir son fils avec une fille, jolie de surcroît. Mes réponses ont du leur suffire puisqu'ils m'ont laissé tranquille le reste de la soirée. Je l'ai d'ailleurs passé dans ma chambre à écouter religieusement les cassettes que John nous avait prêtées. Malheureusement je n'avais pas de casque et je n'avais pas intérêt à m'aviser à mettre le son aussi fort que chez John. Le précédent poste que je possédais est mort par défenestration un jour où mon père rentré plus tôt que prévu m'avait gaulé en flagrant délit de tapage diurne. Alors croyez moi que je faisais gaffe sur le niveau de décibel qui pouvait s'échapper de ma chambre. J'avais calculé mon coup à l'époque. Si en fermant la porte de ma chambre on n'entendait aucun son c'était le bon niveau et si quelqu'un s'était amusé à toucher le bouton du volume, je ne manquais pas de refaire le réglage moi-même. John nous avait donné quelques albums des Stones bien sûr mais aussi de Led Zeppelin et de Dire Straits. Sans la puissance sonore le plaisir perdait de sa force mais je restais quand même l'oreille scotchée contre l'appareil pour mieux entendre Whole Lotta Love, Heartbreaker, Stairway to Heaven, Sultans of Swing ou encore Télégraph Road.

Le lendemain matin, ô sacrilège, je manquais Téléfoot pour filer chez Jude. Ses parents furent très surpris de me voir débarquer à cette heure là mais néanmoins ravis. Lui aussi avait passé toute sa soirée prostré dans sa chambre et n'en sortit que pour m'accueilli. Monsieur et Madame Niederbacher profitèrent de ma présence pour tenter d'en savoir plus sur notre après midi de la veille mais autant essayer de faire parler Bernardo pour savoir qui était Zorro. Déjà qu'avec moi Jude avait pour habitude de ne sortir que dix phrases à l'heure environ mais avec ses parents c'était encore pire. Après avoir fait bonne figure une bonne demi heure nous sommes sortis pour se poster dans le coin de la résidence que nous avions l'habitude de squatter. Nous échangeâmes nos impressions à propos de la veille, des cassettes que nous avions écoutées chez nous, de John, et d'Angélique aussi. N'allez quand même pas imaginer mon Jude faisant une thèse sur les mérites comparés des différents albums des Stones, mais il avait l'œil pétillant, le sourire aux lèvres et était capable de me balancer trois phrases sans s'arrêter. Excité comme une puce le Jude je vous dis. D'habitude nous attendions les vacances avec hâte pour ne pas aller à Descartes mais là en plus dans une semaine nous pourrions passer nos journées avec John, Angélique, Mick Jagger, Robert Plant, Mark Knopfler et plein d'autres encore. Les six jours précédant les congés de Noël nous parurent encore plus long que d'habitude, car pour une fois depuis longtemps nous attendions quelque chose. Notre vie avait un sens, même si ç'était très dérisoire j'en conviens. Nous avions ressenti la même excitation avant l'Euro 84, comptant les jours nous séparant du début de la compétition, reluquant avec amour notre album Panini complet, et en faisant à l'avance le scénario des matches qui se terminaient invariablement par la victoire des Bleus de Platini. C'est ce qui arriva d'ailleurs. Mais cette fois-ci nous n'étions pas à l'attente de quelque chose où nous ne serions que spectateurs mais acteurs. Ces vacances ne seraient pas pour nous un truc moins chiant que d'habitude mais un moment où nous allions prendre du plaisir. Autrement que tout seul et à la force du poignet en matant les pages lingerie du catalogue de la Redoute.

par Chris publié dans : Chapitre 3
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Mercredi 9 avril 2008

3.3

Ayant pris soin d'intercepter mon bulletin trimestriel dans le courrier, j'ai bénéficié d'une grande liberté de mouvement auprès de mes parents pendant ces vacances là. Ils se sont bien étonnés de ne pas le voir arriver mais j'avais monté un bateau qui tenait la route. Et puis j'étais prêt à subir les foudres de mon paternel après les vacances du moment que j'eusse pu profiter de ces deux semaines chez John. Mes résultats n'étaient pas catastrophiques en soi mais largement insuffisant ce qui n'était pas le plus grave. Par contre les quarante trois absences non justifiées alourdiraient sans doute ma sentence au moment du jugement parental. Jude ayant usé du même stratagème auprès de ses parents, le plan marcha comme sur des roulettes, surtout au moment ou ma mère croisa la sienne et évoquèrent les bulletins de notes. Néanmoins pour assurer le coup j'ai eu une idée lumineuse juste avant les vacances : j'ai fait acheter à ma mère un gros dico anglais. Ingénieux n'est ce pas ? Oui sur ce coup là je n'étais pas peu fier de moi. Vous voyez pourquoi n'est ce pas ? Non ? M'enfin ! Bon je vous la refais au ralenti. Maman, Papa, l'anglais c'est hyper important vous savez dans le monde d'aujourd'hui et avec les vacances je vais avoir du temps. Alors comme vous ne pouvez pas me payer de voyage linguistique en Angleterre ou aux States, je me suis dit qu'un dico vous coûterait moins cher, et je pourrais bosser mon anglais avec John, mon pote londonien, chez lui. Tout ça dit avec un sourire et une jolie raie au milieu c'est passé comme une lettre à la poste. Ma mère, fière comme si elle avait un bar tabac, m'a emmené au rayon livres de Cora avec la même ferveur que s'il me poussait dans la grotte de Lourdes. Un miracle se produisait devant elle et elle voulait croire que son bon à rien de fils était enfin motivé pour les études. Nous sommes ressortis du magasin avec plein d'espoir dans les yeux de ma mère, et un passeport pour des vacances tranquilles entre les mains. Il a suffi que je sorte le même baratin aux parents de Jude avec mon Harrap's sous le bras pour qu'il bénéficiât lui aussi d'une relative liberté.

Bien évidemment les promesses n'engageant que ceux qui les écoutent, il n'était pas question une minutes que nous passions ces quinze jours à bachoter la langue de Shakespeare. Et pourtant… Dès le samedi après midi nous nous sommes jetés chez John avec pour tout bagage ce putain de dico qui pesait une tonne. Arrivés chez les Barnes nous revécurent le cérémonial du thé et des petits gâteaux, mais cette fois ci John descendit nous accueillir. D'entrée de jeu il nous regarda d'un air supérieur, avec un sourire en coin. Nous étions sur son territoire et il nous le faisait sentir. Malgré tout il y avait une certaine bienveillance dans son attitude. Il nous servait du "my friends" toutes les trois phrases, ça en devenait presque gênant. Pourquoi tant d'égards ? Jude et moi nous nous regardions en haussant les sourcils. Instinctivement nous pensions qu'il avait du encore s'envoyer quelques pintes avant notre arrivée ou fumer trois quatre pétards dans sa chambre. Il nous prit par les épaules en nous annonçant qu'aujourd'hui il nous montrerait quelque chose qui nous ferait autant frémir qu'une virée dans un peep-show. J'étais plus que circonspect. N'ayant jamais foutu les pieds et encore moins le reste dans un sex-shop (et croyez moi si vous le pouvez mais je n'ai toujours pas mis les pieds dans un sex-shop), connaissant les penchants lubriques de notre hôte, et n'ayant aucune envie de me retrouver dans une position scabreuse avec John, je peux vous dire que je serrais les miches en descendant le petit escalier obscur dans lequel John nous a introduits. Si j'ose dire.

Nous descendions dans une espèce de cave complètement noyée dans l'obscurité. John nous ordonna de ne pas bouger. Ce qui ne me rassura pas vous vous en doutez. John bougea comme un chat dans ce lieu qu'il connaissait par cœur évidemment. Un petit clic précéda l'arrivée de la lumière. John était ravi de son petit effet. Il avait de quoi franchement. Je crois que ma langue traînait par terre à ce moment là. Exactement comme devant une fille à poil, John avait donc eu raison. Sous la maison des Barnes se trouvait un mini studio de répétition. Dans le fond de la pièce, une batterie jaune sur laquelle était posée deux baguettes brillait de mille feux  sous les néons éclairant la cave. Mais ce qui retint tout de suite mon attention c'était cette  Fender Stratocaster  rouge vif posée sur son trépied. A ce moment là j'ai vu le Graal. J'en avais vu sur les murs de la chambre de John, j'en avais entendu au travers de la musique que je venais de découvrir, mais là c'était différent. Je pouvais toucher du doigt le mythe. J'ai demandé à John si je pouvais la prendre, délicatement j'ai passé la sangle autour de mon cou et j'ai pris le manche de la main gauche. J'ai regardé cette guitare comme on regarde une fille qu'on prend dans ses bras pour la première fois, les contours de l'instrument semblaient être une paire de hanches que j'avais très envie de caresser. J'écartais les jambes, j'avais le bras gauche tendu, et je me décidais enfin. Je fis aller mon pouce droit sur les cordes, je fus déçu du résultat. Pire même je suis passé pour un con de première classe. John me fit justement remarqué qu'une guitare électrique avait besoin d'être branchée pour qu'elle fonctionne correctement. Oui foutez vous de ma gueule, mais j'avais à peine 15 jours de rock'n'roll derrière moi. J'étais comme un puceau de seize ans qui se serait trouvé avec une nana de 40 ans. Je savais que ça procurait du plaisir mais je ne savais pas comment faire. John reprit sa guitare, enfonça le jack dans un ampli, il y avait trois amplis Marshall de taille différente dans cette cave, et accorda la Stratocaster. Je me suis assis sur l'ampli relié à la guitare et Jude trouva le seul siège de la pièce : celui qui était derrière la batterie.

John s'alluma un pétard et tira une ou deux bouffées en regardant le plafond, fit craquer ses doigts, attrapa un médiator et balança un accord grave et saturé. Assis sur l'ampli, une vibration énorme me traversa le corps et je ne pus m'empêcher de tressaillir sous l'effet du son puissant qui venait de sortir de la Stratocaster. La note continuait à s'étirer sous la voûte de la cave mais John enchaîna par un riff très basique et il se mit à chanter. It's been a long time since I rock and rolled. It's been a long time since I did the stroll. Vous avez tous reconnu Led Zeppelin et Rock'n'roll mais à l'époque j'étais un vrai profane et je vais vous dire, j'ai même cru que c'était une chanson composé par John lui-même. L'air n'avait rien de compliqué, les paroles simplettes se répétaient beaucoup. Très basique. Plus tard j'ai compris que le rock qui me plaisait tant c'était justement ça. Il faut que ça prenne directement les tripes, que ça vous colle un direct au menton, que ça vous remue sans artifices. Un riff puissant, une basse en renfort, une batterie qui soutient le tempo et si en plus il y a le solo qui tue… Mais devant moi il y avait un petit blondinet, un joint dans le bec, qui m'hypnotisait avec sa guitare rouge. Je ressentais au plus profond de moi chaque note qu'il balançait sans avoir l'air de forcer. Les vibrations de l'ampli remontaient le long de mon dos, ça résonnait dans ma cage thoracique et si la chanson eut fait plus de trois minutes je crois sincèrement que j'en aurais fait dans mon froc de plaisir. Quand il eut fini de jouer John me regarda droit dans les yeux et se mit à ricaner bêtement. Il me tendit le joint, je l'ai pris. La drogue m'était complètement étrangère. Je n'avais jamais été soul, je n'avais jamais tiré sur une cigarette, mes parents m'avaient bien évidemment dressé un portrait plus que négatif de la drogue et de ses effets. Au fond de moi j'étais d'ailleurs convaincu que la drogue ce n'était vraiment pas le bon plan. Mais voilà John était cool, il ressemblait à un demi dieu avec sa guitare en bandoulière et merde il a failli me donner mon premier orgasme ! Toutes mes réticences se sont envolées d'un coup et j'ai tiré un grand coup sur le pétard. Évidement j'ai toussé comme un vieux tuberculeux. John s'est foutu de ma gueule d'un grand éclat de rire. J'ai quand même repris une bouffé de ce joint et j'ai tenté de contrôler une deuxième quinte de toux, puis je l'ai tendu à Jude. Il m'a regardé en dodelinant la tête et haussant les épaules, l'air de dire " Mon pauvre garçon t'es bien con" et voyant qu'il ne bougeait pas j'ai repassé le joint à John. Il a fini de le fumer en débitant deux trois conneries sur le fait, je cite, " d'être un musicien et la nécessité d'être défoncé pour atteindre un état créatif qui permet de transcender son esprit, d'ouvrir les portes de la perception et entrer dans le Nirvana, bla bla bla…". Complètement allumé le rosbif. Bon je dois dire que sous l'effet de l'herbe je commençais à vaciller sur mon ampli, John me fit une démonstration de ses talents de guitariste en s'exerçant sur Hendrix, Clapton, Led Zep, les Stones et bien d'autre. J'étais comme une chaloupe naufragée en pleine tempête. Je me laissais porter par les vagues électriques qui inondaient la cave. Les sons, tantôt aigus, tantôt graves étaient autant de creux ou de crêtes qui me retournaient les sens. La voix de John me faisait penser aux sirènes de l'Iliade et l'Odyssée - ne croyez pas que j'avais une culture littéraire énorme, j'avais juste vu tous les épisodes d'Ulysse 31, je m'accrochais à l'ampli Marshall pour ne pas sombrer, et ne pas vomir aussi. Ma tête planait, mon corps testait l'herbe pour la première fois et tentait d'y résister. J'étais saoulé de musique, mes oreilles commençaient à bourdonner mais je n'étais pas au bout de mes surprises.  

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 3
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Vendredi 11 avril 2008

3.4

Boum tchak boum tchak boum boum tchak. Jude avait pris les baguettes et il accompagnait John à la batterie. Moi je planais et lui il cognait les fûts. Timidement d'abord, mais avec de plus en plus d'assurance. Il tombait juste dans le tempo le plus souvent et quand mes deux potes entamèrent Jumpin' Jack Flash ça ressemblait vraiment à quelque chose. Quand il eut fini de chanter John demanda à Jude où il avait appris à jouer de la batterie, ce dernier haussa les épaules et marmonna un truc du style " je sais pas, ça me vient comme ça…". C'était sa façon à lui de réagir à la musique, il battait la mesure naturellement. Me voilà stone avec un guitariste shooté à la beuh et un batteur en herbe. Elle était pas belle la vie ? Ils ont continué à jouer une heure tous les deux, John expliquait un peu à Jude le rythme à suivre et ils étaient partis pour un bœuf. Angélique descendit discrètement pour les écouter et accessoirement pour nous prévenir que dehors il faisait nuit depuis longtemps et qu'en prime il avait beaucoup neigé dans l'après midi. Un vrai miracle. J'étais dans les vapes et j'aurais eu du mal à expliquer à mes parents pourquoi j'avais des yeux de lapin atteint de myxomatose. Jude et moi, les pauvres garçons que nous étions, nous étions bloqués par la neige chez John et nous allions être obligés de dormir chez les Barnes. Nous primes la peine d'appeler nos parents pour dire à quel point nous étions embarrassés de la situation, et Angélique, notre ange gardienne, rassura nos géniteurs qui du coup nous savaient chaperonnés par une adulte. S'ils savaient. Nous avons passés la soirée à fumer (sauf Jude), boire (sauf Jude), jouer du rock (sauf moi…) et chanter (même Angélique). John entrecoupait les morceaux par des anecdotes sur les sixties, les seventies. Ce type là avait un an de plus que nous mais en l'écoutant on avait l'impression qu'il avait au moins quarante piges. Ils savaient tant de choses sur ce monde, sur cette époque, il donnait l'impression de l'avoir vécu lui-même. Il jouait de la guitare, il était très à l'aise avec l'alcool - certes il était Anglais mais quand même, le pétard n'avait plus de secret pour lui - à se demander même s'il n'avait pas expérimenté la coke ou les acides, il avait voyagé un peu partout, il était beau comme un dieu grec avec sa chevelure dorée. Ce mec là était mon idole. Il n'y avait plus à discuter là dessus. J'étais prêt à le suivre n'importe où. Pour le plaisir de le voir jouer et pour toutes les nouvelles choses qu'il pouvait me  faire découvrir. Et c'est ce que j'ai fait toute ma vie finalement. Tout du moins tant que John sut tenir son rang de dieu vivant vis-à-vis de moi. Je veux dire, aujourd'hui j'aime ce mec comme un frère, j'ai été témoin de tous ces mariages, et tant que personne ne lui ait soufflé l'idée qu'éventuellement je porterai la poisse je continuerai à le faire, j'adore ses gamins, surtout son aînée comme l'a révélé The Sun il y a quelques années - oh et puis merde elle avait dix-sept ans et une paire de loches dessinée par la NASA, mais John n'est plus mon idole. Il a sérieusement déconné, ce n'est plus que l'ombre du blondinet flamboyant de la fin des années 80 mais jamais un membre du groupe n'a lâché un autre membre du groupe. Alors jusqu'au moment où il montera sur l'Olympe des rockers je serai là pour lui. Aujourd'hui je ne le suis plus, il nous accompagne du mieux qu'il peut.

Mais cette nuit là fut magique. Elle inspira bien évidemment Underground Sun, notre premier grand succès. Les gens ont longtemps cherché des explications alambiquées sur la signification des paroles, mais non c'était juste l'histoire de quatre jeunes gens qui se sont éclatés une nuit de décembre dans une cave. Jude et John se complétaient parfaitement, Angélique et moi nous faisions les chœurs, à moitié en yaourt pour ma part, et nous nous endormirent au lever du jour. Que John sache bien jouer de la guitare n'était pas une surprise pour moi mais que Jude ait assuré à ce point à la batterie me mettait sur le cul. Jude, placide, ne semblait pas s'étonner outre mesure, pour lui il n'y avait rien d'extraordinaire à ça. Il avait eu envide de taper sur les fûts, c'est tout. J'avais beau le complimenter et lui répéter jusqu'à plus soif que ça sonnait vachement bien il s'en foutait et voulait juste que je ferme ma gueule pour pouvoir dormir un peu. Dormir. Quelle idée ! J'avais encore toutes ces chansons qui s'entrechoquaient dans ma tête, j'avais toutes ces images dans les yeux, les volutes de fumées d’où émergeaient John Jude et Angélique. Les effets de la fumette toutefois furent plus forts que mon excitation et finalement je m'endormis.

Le matin j'étais encore surexcité et je trépignais d'impatience pour qu'on remette ça ce dimanche. John était beaucoup moins vaillant que moi. Faut dire qu'il s'était envoyé beaucoup plus d'alcool et d'herbe que moi. Sous la douche, tout comme Claude François, j'ai eu un déclic. Un groupe. Avec John et Jude il fallait monter un groupe. Je les trouvais extraordinaire et en trouvant un ou deux mecs dans le même trip ça pouvait donner quelque chose. J'ai donc saoulé toute la matinée mes deux potes avec ce projet de groupe. Angélique se marrait dans son coin et de temps en temps nous balançait " Oh les Beatles vous voulez un cookie ?", "Eh les Doors vous voulez boire un coup?", "En attendant les Stones ils vont me débarrasser la table avant de retourner en bas…". Ça chambrait dur. John était réticent à mon idée de groupe. Il racontait qu'il avait déjà eu un groupe quand il habitait à Londres. C'est toujours la même chose, man, au début c'est génial et après ça se tire dans les pattes à cause d'une nana. J'essayais d'obtenir le soutien de Jude, mais à quoi bon ? Il était là, tranquille, stoïque, se rangeant ni du côté de John ni du mien. L'éventualité de la création d'un groupe fut vite écartée et le sujet ne revint plus sur le tapis pendant toutes les vacances. L'après-midi fut un peu tendue, nous nous sommes contentés d'écouter des disques dans la chambre de John, nous n'avons pas beaucoup parlé, puis le soir Angélique nous ramena chez nous en promettant de venir nous rechercher le lendemain matin.

Chez moi le soir je baragouinais quelques paroles de chansons qui résonnaient dans ma tête. Mes parents furent agréablement surpris de m'entendre parler anglais et se réjouirent d'avoir un fils qui avait décidé de se reprendre en main au niveau scolaire. Ma mère fit presque ses bagages  pour Lourdes quand elle me vit allongé sur le lit avec un livre dans les pattes et mon Harrap's ouvert à côté de moi. John avait chez lui un recueil de textes écrits par Jim Morrison The Lords and The New Creatures, il me l'avait prêté, et je m'efforçais de traduire pour comprendre de quoi il retournait. Je n'ai jamais rien pigé, à un moment ça parlait de ville avec un sexe en son centre. Imbittable pour moi tout ça, mais j'entretenais l'illusion devant mes parents. Du coup ils étaient très contents que je passe toutes mes journées chez John car mine de rien je faisais de réels progrès en anglais. Tout est relatif ceci dit, car si je commençais à connaître par cœur les paroles des chansons qu'on jouait dans la cave des Barnes, ce n'est pas pour autant que j'en comprenais le sens ou que j'étais capable de parler anglais.

Ces deux semaines furent vraiment fantastiques, je m'initiais au rock'n'roll, aux drogues douces, à l'alcool et Angélique fit de moi un homme un vrai. Se faire dépuceler en entendant John et Jude jouer ensemble restera un souvenir impérissable au plus profond de mon être. Agrippé à ses hanches / Je bougeais mon corps / Les notes sortaient de son manche / J'en voulais encore et encore.

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 3
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