Chapitre 2

Samedi 26 janvier 2008

2.1

2



 
 
Now when I was a young boy, at the age of five
My mother said I’ll gonna be the greatest man alive
 
Quand j’étais enfant, à l’âge de 5 ans
Ma mère m’a dit que je serai le plus grand 
 
(Muddy Waters - Mannish Boy)
 
           
  

       1967 , le Summer of Love, Raymond Michaud, tourneur fraiseur chez Renault de son état, vingt deux ans et toutes ses dents, rencontra par hasard Monique Chautard, vingt et un an mais pas de seins, sur une plage normande. Il faisait sans doute beau, en Normandie ça veut dire entre deux averses. Raymond repéra Monique, lui fit son numéro de charme, et lui donna rendez-vous le soir même au dancing. Tout l’histoire a démarré pour moi à ce moment précis

 Raymond Michaud est issu d’une famille d’ouvriers de générations en générations. Un père charpentier, une mère au foyer élevant ses huit gosses dont Raymond est l’aîné, vous imaginez le tableau. Il est brun, atteint péniblement le mètre soixante, râblé et le regard dur. Raymond n’a pas encore quitté le domicile familial et cette semaine de congés payés bien mérités il a voulu en profiter pleinement. Il s’est loué une chambre dans un petit hôtel de bord de mer, il a passé sa semaine a reluquer les gonzesses sans succès. Faut dire que le Raymond il a une tronche aussi avenante qu’un guichet de la SNCF un jour de grève. Sourire était un effort quasi insurmontable pour notre homme, ou alors avec deux bibines dans le cornet. Ce qui pour lui était une dose l’amenant pas loin du coma éthylique. Comme quoi tous les ouvriers ne sont pas des alcooliques. Remarquez bien que tous les alcooliques ne sont pas ouvriers non plus. Donc Raymond passait sa semaine, le journée assis sur sa serviette à mater les nanas, deux trois tentatives d’approches foireuses j’imagine, et le soir il écumait les bals en espérant que la nuit serait plus propice aux jeux de l’amour. C’était l’été, c’était les vacances, Raymond voulait tirer sa crampe, mesdames et messieurs allez vous lui reprocher ? Surtout que là au moins sorti de son milieu naturel il avait une petite chance. C’est vrai quoi, chez lui dans sa banlieue ouvrière, pas une nana ne voulait de lui. C’est pas qu’il était complètement affreux, mais bon en quinze minutes il avait dévoilé sa personnalité et du coup c’était mort. Bas de plafond, Raymond possédait le romantisme d’un Cro-magnon et en prime une pingrerie à toute épreuve. Il aurait fallu lui dire à Raymond qu’avec les femmes c’est comme au poker : soit t’as du jeu soit tu payes pour voir. Il n’avait ni l’un ni l’autre et ne savait pas bluffer.
A part ça, parce qu’il n’y pas que les nanas dans la vie, et si c’est le leader d’un groupe qui s’appelle Gang Bang qui vous le dis vous pouvez le croire, Raymond était un sacré travailleur, aussi doué de ces mains qu’il pouvait être crétin, il gagnait sa croûte pour aider ses parents à subvenir aux besoins de la famille qui tous les deux trois ans s’agrandissaient d’un rejeton. Sa passion c’était de fabriquer des maquettes de bateaux qu’il allait faire naviguer sur un lac près de chez lui. Un artiste dans son genre. La culture à Raymond c’était pas son truc, pas le temps, autre chose à faire. Quand vous passez huit heures par jour sur une chaîne, le soir vous n’avez pas non plus forcément très envie d’aller à la Comédie française pour y voir jouer Corneille ou Racine. De toutes façons vous n’en avez pas les moyens. La télé n’ayant pas encore fait son apparition dans le foyer, Raymond se contentait de la radio et c’est là qu’il eut la révélation, son idole ça serait elle et pas une autre.. Vous vous demandez qui évidemment ? Edith Piaf, Barbara, Françoise Hardy, Sheila, ou soyons fous Aretha Franklin ? Non vous n’y êtes pas. Mais pas du tout. Il fallait répondre Yvette. Yvette ! Oui Yvette Horner et son accordéon, sa tignasse rousse , son physique de matrone, et ses dents de travers. La voilà la vedette ultime, celle pour qui Raymond Michaud serait prêt à se damner. En cette fin de décennie de l’autre côté de la Manche des groupes comme les Stones, les Yardbirds, les Who, les Beatles renversent tout sur leur passage et Raymond Michaud est fan d’Yvette Horner. Je crois qu’il n’y plus rien à ajouter Monsieur le Juge, nous allons pouvoir attaquer le dossier de sa complice.
 

       Monique Chautard est encore plus petite que Raymond, un mètre cinquante sous la toise, brune aussi mais les cheveux longs, maigrichonne sans aucune forme, quarante kilos toute mouillée, et porte des lunettes épaisses. Le sosie officiel de Nana Mouskouri, mais en plus moche et courtes sur pattes. Elle travaillait comme secrétaire aux Impôts. Passionnant. Elle habitait encore chez sa mère, n’avait pas connu son père, et s’emmerdait autant qu’elle pouvait. Pas de bruit, pas de vague, sa vie était plate la courbe d’Audimat d’Arte. Juste deux trois copines pour sortir de temps en temps mais rien de bien folichon. Elle aussi venait d’un milieu modeste. Adolescence en petite couronne, elle quitta l’école à quatorze ans pour enchaîner les petits boulots. A l’époque on trouvait facilement du travail, et puis ça lui permettait de sortir de cette maison. Sa mère l’avait eu très tard, à quarante ans, l’écart de générations rendait la communication difficile, sa sœur aînée lui tapait sur le système, son père absent lui manquait, c’est avec soulagement qu’elle partit en vacances au bord de la mer. Mais quand on n’a pas de bol, on n’a pas de bol. Ceci dit quand on a l’impression de se noyer on se rattrape au premier truc qui passe. Et le premier truc qui est passé à ce moment là c’est Raymond Michaud. Ils copulèrent, se marièrent et n’eurent qu’un enfant. Du premier coup. Quand je vous dit qu’elle n’avait pas de bol Monique.


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Jeudi 31 janvier 2008

2.2

Mai 68, c'était la révolution en France. Cohn-Bendit et sa troupe faisaient trembler le grand Charles, c'était bientôt la fin de la société de consommation (non non ne rigolez pas), les jeunes voulaient tout changer et ne pas faire comme leur parents (mais arrêtez de rire je vous dis), et c'est dans ce grand bordel que je débarque un soir. Je suis le fils unique (forcément unique non ?) de Raymond Michaud et de Monique Chautard. Je suis né à Massy, dans la banlieue sud de Paris, dans une de ces banlieues où ont fleuri les "grands ensembles" montés à la hâte et en dépit du bon sens pour loger les masses ouvrières. Mais si je suis né près de ces grandes barres de quinze étages, j'ai la chance de grandir un peu plus loin. Mes parents louaient un petit trois pièces à Antony dans un modeste immeuble de deux étages échoué dans un quartier pavillonnaire assez huppé. Que dire sur ma petite enfance ? Rien de bien particulier. Un détail physique tout de même : j'avais les pieds qui rentraient. Ca me conférait une démarche assez particulière, une sorte de Charlot à l'envers. Ce qui plus tard a engendré mes fameuses jambes arquées qui en ont fait craquer plus d'une et susciter les rumeurs les plus salaces. Surtout la fois où embarqué de force par un manager débile à l'hippodrome de Vincennes j'ai dû me coltiner une séance photos devant une cinquantaine de journalistes à l'arrivée. Et certains n'avaient pas hésité à dire que ma démarche de cow-boy venait du fait que j'avais couché avec le vainqueur du prix d'Amérique. Non pas le jockey… le cheval. Sous prétexte (pas forcément infondé d'ailleurs, mais j'étais hype pour l'époque…comme quoi vous pouvez être hype et avoir l'air con. C'est même à ça qu'on reconnaît que vous êtes à la mode) que j'avais l'air d'une gonzesse avec mon futale hyper moulant et mon catogan. Et allez les blagues sur la queue de cheval…

Donc j'avais les jambes arquées, je n'étais pas grand, et fallait aller à l'école. J'aimais bien l'école et il se trouvait que l'école m'aimait bien. J'apprenais plein de trucs, c'était magique. Et puis un jour on s'aperçoit que j'en sais beaucoup plus que je ne devrais. On me fait sauter une classe, puis deux. Et me voilà à cinq ans en CE1 à l'Ecole Jules Ferry. Mes parents étaient fiers de moi vous vous imaginez bien, il me voyait devenir au moins médecin. Pour eux qui venaient de milieux modestes où vous savez que quoi que vous fassiez vous resterez toujours une merde aux yeux des autres, il y avait des statuts au sein de la société qui vous conférait une respectabilité éternelle. Médecin faisait partie dans leur référentiel  de valeur de ces statuts à haute valeur ajoutée. Sans doute aussi espéraient ils à travers moi de grimper quelques barreaux sur l'échelle sociale. Qui pourrait les en blâmer ? Et moi dans tout ça je suivais le mouvement, mes parents me poussaient, je voulais leur faire plaisir, j'étais premier de ma classe, le vrai petit fayot qui lève tout le temps la main en disant "Moi madame, moi madame", une vraie tête à claques. Quand les autres gamins rêvaient de faire policier, mécanicien, pompier, ou soldat, moi sur la fiche de début d'année je mettais "footballeur ou astronome". Parfois il y a des signes qui après coup vous font croire que vous avez un destin. Quand j'avais cinq ans j'étais le petit Alain Michaud je voulais être footballeur ou astronome, aujourd'hui je suis Jimi Simpson et je suis footballeur et astronome. Je joue dans les plus grands stades du monde et je vis au milieu des étoiles. Accomplir ses rêves d'enfants ce n'est pas donné à tout le monde.

 

L'école est une jungle et si les enfants sont formidables disaient Jacques Martin, ils sont surtout très cruels. Résumons la situation. J'avais cinq ans, donc deux ans de moins que ceux de ma classe, j'étais petit, pas très costaud, et je suis un fayot de compét'. Je fais comment pour survivre sans me faire péter la tronche à toute les récrés et voler mon quatre heures? Oui parce que dans ce monde de brutes, pour se faire respecter il y a certaines conditions à remplir. Soit tu te sers de tes poings ou alors il faut être utile à celui qui se sert de ses poings. Premier coup de bol, il se trouve qu'avec mes jambes arquées, j'ai un certain don pour le foot. Ce qui m'apporte une petite notoriété au sein de l'école maternelle, et la protection de Gérard, le caïd de la cour, qui s'octroie le droit (c'est ça ou un pain à celui qui l'eût contesté) de m'avoir dans son équipe. Mais pour assurer le coup, et comme je n'avais pas de lunettes je ne bénéficiais pas de la sacro-sainte immunité que possèdent les petits binoclards, il se trouvait que j'avais un pouvoir comique sur mes petits camarades. Il m'arrivait souvent de singer les instituteurs ou de rejouer les sketches vus la veille à la télé. Pendant toutes mes années de primaire, j'ai été le petit génie qui faisait marrer tout le monde et, en prime, gagnait toujours ou presque au foot à la recré. Franchement si ce gamin ça n'avait pas été moi j'aurais eu envie de lui faire la peau tous les trois jours. Bon il y avait quand même un revers à la médaille. Les filles. Bah oui, les filles me trouvaient trop "gamin". Bon en même temps se faire traiter de gamin par une fille de dix ou onze ans ça a quelque chose d'assez délicieux mais à cet âge là on n'a pas le même recul. Ce n'est pas que j'ambitionnais de participer à ma première partouze à neuf ans, j'attendrai d'avoir atteint mes vingt ans pour ça, mais bon à cet âge là on commence les petites amourettes avec les petits bisous sur la bouche en cachette. Avoir une amoureuse ça vous octroie quand même une respectabilité sans borne dans la société enfantine. Non moi j'étais un gamin beaucoup trop jeunes pour ces vieilles rombières de dix ans passés.

 

Malgré ce petit détail, ma vie dans l'école publique se passait plutôt bien. C'est là que Raymond Michaud a eu une idée de génie. Puisque son rejeton adoré avait la tête bien remplie, il fallait lui donner les meilleures chances de réussir dans la vie et de devenir médecin. Raymond fait sauter le livret d'épargne et direction l'Institution Sainte Cécile de l'autre côté de la rue. Bienvenue dans une école privée et catholique. Changement catégorique d'ambiance. Je devais sans doute faire partie du quota de fils d'ouvriers dans cet univers de bourgeois et  de cul bénis. Que des gamins propres sur eux, bien élevés dans la tradition catholique, avec des fringues bien repassés pas délavés, des souliers vernies et moi au milieu de tout ça qui détonnait dans le décor. Mes vêtements avaient été achetés en grande surface, mes pompes devenaient vite trouées, j'avais une coupe de cheveux aléatoire et, o sacrilège, j'avais la prétention de dire que je ne croyais pas en Dieu. Mais Raymond qu'est ce qui t'a pris ? Tu n'allais pas à la messe, on a jamais évoqué le concept de Dieu à la maison, à mon avis tu devais connaître la liturgie autant que le cinéma tadjik, tu m'as baptisé parce que tout le monde le fait ( quelle connerie soit dit en passant), et tu m'as envoyé dans une école catho où j'ai dû me taper une messe hebdomadaire pendant des années, des cours de catéchisme (où visiblement ça ne choquait personne que quelqu'un puisse vivre 969 ans, ou qu'on y affirmât sans vergogne que l'homme est sur Terre depuis dix mille ans grand maximum, passons…), et comble du comble, j'ai dû faire ma Communion, ma Confirmation et ma Profession de Foi (la première fois que je portais une robe, pas la dernière…). Et tout ça sans avoir le moindre cadeau. C'est vrai quoi quand tu entends les mômes qui ont fait leur communion, ils te montrent leur gourmette, te parlent de la grande fête familiale qui a été organisée en leur honneur, mais jamais de la signification du geste. Moi je ne croyais pas en Dieu, je me fadais une messe de plus et en prime ça ne m'apportait rien. Aucun intérêt.

Par Chris Phénix
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Mercredi 6 février 2008

2.3

Ma scolarité à Sainte Cécile fut bien différente qu'à Jules Ferry. Pour la première raison que le petit génie ne bénéficiait plus de l'aura bienveillante de ces instituteurs. Je ne suis plus le premier de la classe, encore dans le premier quart certes mais il y avait plus brillant que moi. Ceci dit en plus d'être brillant ils partaient avec le sacré avantage de travailler. Un jour en discutant avec un camarade, j'ai eu une drôle de surprise. Il m'expliquait sa méthode de travail avec un emploi du temps très précis, tous les soirs de telle heure à telle heure telle matière, mercredi et week-end inclus. Et moi du haut de mes dix ans (enfin façon de parler, j'atteignais péniblement les cent vingt centimètres) je l'avais regardé en lui balançant d'un ton naturel : "Mais tu t'amuses quand ?". Pas le temps…En sixième le gosse il n'avait pas le temps d'être un gosse. Chez moi je passais mon temps à m'éclater bien que je fus seul. Ma chambre ressemblait à un mini gymnase. Elle devait faire huit neuf mètres carrés à tout casser mais qu'est ce que j'y peux m'y dépenser. Avec une paire de chaussettes, ou une grosse boule de papier et du scotch je me fabriquais un ballon et je rejouais les plus grands matches de l'histoire, j'étais Pelé, Beckenbauer, Platini, Cruyff. Un gros pot de fromage blanc découpé au dessus de la porte et je faisais  partie des Harlem Globe Trotters. J'ai même appris à jouer au tennis dans ma chambre, c'est vous dire. Sur les murs il y avait des posters de mecs en short avec des coupes de cheveux aléatoires, bien loin des bimbos - aussi en short parfois mais beaucoup plus moulants - qui ont étalé leurs talents avec nous sur scène ou sur les pochettes de nos albums. Cette chambre est devenue par la suite le bunker dans lequel je me réfugiais.

    Je n'étais donc plus la grosse tête du bahut. Il me restait donc le comique pour survivre à l'école. Oui mais faire le mariolle dans une école catho à cet époque là c'était aussi conseillé et efficace que de péter au milieu d'une oraison funèbre. Rigueur, travail, chasteté, silence, dans la joie et le respect du Seigneur. Amen. Pas question d'approcher une fille à moins d'un mètre, d'ailleurs pour calmer tout ce petit monde les classes n'étaient pas mixtes. Ca n'a pas aidé mon épanouissement…amoureux dirons nous pour être poli. Comment voulez vous que je n'ai pas basculé dans l'excès plus tard ? Je traînais mes guêtres, me faisant chier littéralement comme un rat mort en cours, mes résultats scolaires dégringolaient en flèche. Du coup l'ambiance à la maison s'en ressentait. Mes parents perdaient leurs dernières espérances à mon sujet en même temps que Mitterrand arrivait au pouvoir pour finir de briser leurs rêves de grand soir. Mon père rejetait la responsabilité de cet échec sur le dos de ma mère. Elle subissait et se taisait. Le ménage, la bouffe, les lessives, les courses et écarte les cuisses quand je te siffle. Ah c'est beau d'avoir été jeunes en 68. Remarquez on les avait prévenu à la mairie : pour le meilleur et pour le pire. En général quand on ne divorce pas le pire dure plus longtemps que le meilleur. Mes parents n'ont pas divorcé. La famille Michaud s'est transformée petit à petit en une chose sombre, glauque, difforme, une sorte de collocation forcée où ma mère est devenue un tampon entre mon père et moi. On ne communiquait plus, on ne riait plus, chacun dans son coin, mon père sur son fauteuil devant la télé, ma mère couchée sur le canapé avec une petite couverture attendant que son mari aille se coucher, et moi dans mon bunker. Je me couchais très tôt, vers vingt heures au grand maximum, du coup je ne faisais pas mes devoirs et mes bulletins étaient de plus en plus catastrophiques. Par conséquent l'ambiance tournait de plus en plus au vinaigre. Le parfait cercle vicieux.

C'est à ce moment là que mon père a pris une décision. Plus question de foutre son pognon par les fenêtres en payant des études à une feignasse dans mon genre. Avant que Sainte Cécile ne prît la décision de se séparer de moi, mon père décidait de me renvoyer dans le public. J'allais enfin retrouver les potes de mon quartier au lycée. Oui, parce qu'entre temps nous avions déménagé. Peu de temps après avoir intégrer Sainte Cécile, nous avons loué un apaprtement dans une résidence HLM fraîchement construite à Igny, petit patelin très tranquille, un peu ravitaillé par les corbeaux certes, mais tranquille. Il faut arrêter avec les images d'Epinal : les cités ne sont pas que des ghettos où pour s'en sortir on devient dealer ou joueur de foot. On peut aussi devenir rock star. Non sérieusement, ce n'est pas le fait de vivre dans une cité HLM qui fait de vous un crétin, ou un malfrat. Tout est une question d'éducation et de repères, de fréquentations aussi. Dans cette cité je traînais beaucoup avec trois gars dont un était … bizarre. Différent est un mot plus juste à vrai dire. Il ne parlait pas beaucoup, il avait souvent l'air ailleurs, ne vous répondait qu'une fois sur deux, et quand il vous faisait l'honneur de répondre il fallait se contenter de phrases de cinq mots au mieux. Taille moyenne, corpulence moyenne, brun, les yeux bleus et une coupe "soupière". Un peu genre Beatles. Mais en mieux quand même. Jean-Marc Niederbacher, puisque c'est de lui que l'on cause, était, est toujours, le copain idéal. Toujours d'accord ou au pire facile à convaincre, le gars à qui vous pouviez confier des choses sans qu'il les répète ensuite, et en prime quand vous le connaissiez bien vous aviez la chance d'apprécier son humour. Comment Jean-Marc Niederbacher est venu à s'appeler Jude ? Ne croyez aucune des hypothèses émises par les biographes de tout poil. Je n'en sais foutre rien. Même lui doit l'ignorer. Encore un de ces surnoms à la con qui surgissent de nulle part, sans raison. Ceci dit, plus tard quand il eut fallu mettre son nom sur les disques, ou même pour la presse Jude c'était vachement plus pratique. En tout cas ça n'a aucun rapport avec la chanson des Beatles, ce n'est pas non plus les initiales de J'ai Une Descente d'Enfer ou que sais-je encore.

 

J'ai donc quitté Sainte Cécile pour intégrer le lycée du coin, Descartes. Jude et moi avions un an d'écart mais au gré des redoublements nous entrions au lycée en même temps et par chance dans la même classe. Par chance pour nous deux parce que j'étais assez introverti, si si, j'avais du mal à intégrer un groupe de prime abord et Jude c'était Jude…Même s'il connaissait tout un tas de gens depuis le collège, c'était pas le genre de mec qu'on invitait pour une soirée. Ceci dit moi non plus.

    
J'avais quinze ans et je découvrais un nouveau monde. Ca fumait dans la cour, pas que des clopes, ça entrait et sortait comme dans un moulin, les filles étaient habillées comme des filles, et parfois très court, ça se roulait des galoches dans tous les coins, et on disait même que ça baisait dans les sous-bois du parc. Rien à voir avec Sainte Cécile. Alors forcément tous ces jeunes jouvenceaux réunis dans ce lycée n'avaient pas la tête aux études mais quel pied de se sentir aussi libre. Le carcan scolaire était beaucoup moins resserré, la pression atténuée, une certaine idée illusoire du bonheur. Illusoire car c'est à ce moment là que tout se joue réellement, c'est au lycée qu'on prépare réellement son futur et à cet âge là le futur c'est un concept assez confus. A vingt cinq ans t'es limite considéré comme un vieillard, alors se préparer à faire le même boulot pendant quarante ans non merci. De toutes façons mes parents c'est des cons et je crèverai avant trente ans. Que celui qui n'a jamais dit ou pensé ça me jette son premier walkman à cassette !


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Jeudi 6 mars 2008

2.4

On zonait pas mal avec Jude dans le lycée entre les cours, quand on ne séchait pas, on matait les filles, je racontais des conneries, il m'écoutait. On se foutait de la gueule des mecs un peu bizarre ou des punkettes qui peuplaient le bahut. C'était le foutoir ce lycée, il y avait des hippies, des rockers, des gauchistes, des anars, des mecs complètement défoncés du matin au soir, des gens normaux aussi. La norme… je veux dire la norme en 1984. C'est-à-dire jean et manteau bariolé pour les mecs et des clones de Cindy Lauper partout : des jupes en flanelles blanches, des leggings fluo du plus mauvais goût et des vestes à manches courtes. Oui un peu comme maintenant en 2008, sauf que maintenant elles ont encore moins d'excuse. Je veux dire en 1984 c'était nouveau c'était à la mode mais c'était vilain quand même. Ok pourquoi pas. Vingt cinq ans après ce n'est pas devenu beau pour autant et les nanas remettent ça. Mais pourquoi ? Il y a quand même deux constantes chez la jeunesse qui sont assez marrantes et contradictoires. En même temps on ne va pas demander à la jeunesse d'être cohérente. Je ne vais pas blâmer tous ces ados et adulescents parce que j'ai été comme eux d'une part et d'autre part grâce à eux je me fais des couilles en or tous les jours. Oui donc les deux constantes rigolotes et contradictoires sont : chaque génération trouve celles d'avant complètement ringardes et croit changer ou révolutionner le monde depuis les sixties mais chaque génération refait , à sa façon et dans son contexte propre, les mêmes choses que les précédentes. Et je le dis avec d'autant plus de facilité que je n'ai fait que m'inspirer de mes aînés (Muddy Waters, Robert Johnson, les Stones, Bob Dylan, Led Zeppelin, Jimi Hendrix etc etc) et refaire à ma manière ce qu'ils faisaient déjà bien (et même génialement bien) avant moi.

 

En cette fin de l'année 1984 je ne faisais rien de tout ça. Je ne faisais pas grand-chose d'ailleurs. J'étais à Descartes et j'attendais que ça se passe, les vacances finissaient toujours par arriver, ceci dit au lycée je me faisais chier mais chez moi c'était le bagne. Le seul endroit où j'étais finalement à peu près bien finalement c'était dans la cour du lycée avec Jude. Mais dans la vie de chacun d'entre nous il y a toujours quelques moments clés où tout change, où tout aurait pu changer si nous avions saisi l'importance de l'instant. Souvent on ne s'en rend compte bien qu'après, mais parfois vous sentez ce changement immédiatement, intensément. En principe à cet âge là, seize ans, c'est une fille qui aurait du me faire ressentir ce choc. Mais non, ce fut un blondinet, pas très épais qui s'en chargea bien involontairement. Remarquez qu'avec ces cheveux longs et bouclés on aurait pu le prendre pour une fille. On le voyait souvent déambuler dans le lycée. Qui ne l'aurait pas remarqué ? Il portait toujours des lunettes noires et une guitare sur le dos. Et accessoirement toujours une ou deux nanas avec lui. Les autres mecs du lycée, Jude et moi y compris, le prenaient pour au mieux un homo, au pire une petite pédale. Ses cheveux longs, son petit cul dans son jean moulant n'arrangeaient rien à l'affaire et si à ça on rajoute la jalousie bien naturelle de voir une crevette si bien entourée, vous imaginez bien que notre homme en a entendu des vertes et des pas mûres. Ce type était une insulte à tous les gros bourrins qui peuplaient ce lycée. Il avait l'air efféminé mais se ramassaient les plus belles gonzesses. Ce mec était tout simplement la définition de la cool attitude. Une sorte de Fonzie, la testostérone en moins et une guitare en bandoulière en plus. Un jour où il semblait être encore plus cool que d'habitude, trois clones de Samantha Fox autour de lui ça devait l'aider, deux types ont commencé à lui chercher des histoires. Les insultes ont succédé aux moqueries et aux sarcasmes. Quand ils ont commencé à vouloir attraper sa guitare le blondinet a esquissé un mouvement défensif. Pas de chance pour lui les deux types n'attendaient que ça pour lui tomber dessus. Je ne sais pas ce qui m'a pris, sans doute ai-je voulu épater les trois Samantha Fox, j'ai regardé Jude et je lui ai dit qu'on devait aidé ce petit pé.. ce petit gars qui se faisait agresser à deux contre un. Je me suis jeté dans la mêlée pendant que cet enfoiré de Jude ne bougeait pas d'un pouce. Bon autant vous le dire tout de suite on s'est fait démolir par les deux brutes, ceci dit la guitare a plus morflé que nous. Point positif de l'affaire nous nous sommes fait dorloter par les blondes à forte poitrine pendant toute l'après midi, même Jude qui n'avait pas levé le petit doigt. Le connaissant il a du lever autre chose en plongeant ses yeux dans les trois soutiens-gorge de ces jouvencelles. La tête posée sur les genoux de … comment s'appelait elle ? ...après tout on s'en fout, je me suis dit que fréquenter ce type là pouvait nous amener quelques satisfactions. Et même s'il fallait passer par des mauvais moments ça en valait le coup. Jude et moi nous fîmes plus ample connaissance avec le petit blondinet à la longue chevelure bouclée.

 

La première chose qui nous avait surprise en le découvrant ce fut sa voix. Elle était toute fluette et de plus il avait un accent anglais. Après avoir pris connaissance de son nom, John Barnes, cela nous étonnait moins. John, seize ans,  était un anglais débarqué en France depuis deux ans à peine. Il avait suivi ses parents qui s'étaient expatriés à cause de leur boulot. Ils bossaient tous les deux à British Airlines, le père pilote, la mère hôtesse de l'air. Fils unique, financièrement très à l'abri du fait de la situation sociale de ses vieux et avec des parents en déplacement pratiquement sept jours sur sept, John avait bien des atouts dans sa manche. Il aurait fallu être un vrai crétin pour ne pas flairer la bonne affaire. Et encore nous n'avions rien vu. Même si sa gratte fut détruite par deux abrutis, John nous était reconnaissant (nous …bordel Jude n'avait rien foutu !), et très rapidement se prit d'amitié pour nous deux. J'étais un peu réticent au départ, c'est vrai quoi il avait quand même une sale réputation dans le lycée. Jude et moi nous n'en n'avions pas mais il valait mieux  pas de réputation qu'une sale réputation. Même si très vite ce que je craignais arrivât, c'est-à-dire que nous aussi nous fûmes perçus comme des tantouzes de première catégorie, il se passait enfin quelque chose dans notre vie. Nos absences en cours devinrent de plus en plus récurrentes et nous passions le maximum de notre temps avec John. Avec John et les nanas qui lui tournaient autour constamment. De temps en temps nous ramassions des miettes de tendresse de la part de ses groupies. Oh ça n'allait pas bien loin, une bise de temps en temps pas plus.

        John nous faisait passer des semaines formidables, nous touchions du doigt la cool attitude, mais le week-end…John n'habitait pas dans notre résidence et nous n'avions pas de moyen de locomotion pour nous sortir de notre trou. Même pas un vélo ! Et nous avions beau être jeunes, nous n'étions pas le genre de gus à nous taper une dizaine de bornes à pied pour aller voir un pote. Néanmoins un jour l'ennui fût trop fort et nous nous décidâmes à nous incruster chez John. Il n'y avait pas que l'envie de faire autre chose que de glander chez nous. Nous étions assez curieux, il faut bien l'avouer, de ce que pouvait être la vie de John en dehors du lycée. Il était assez secret sur son univers et même si on passait beaucoup de temps avec lui nous ne savions pas grand-chose de lui. Une journée type au bahut avec John ça consistait à être avec des nanas qui gloussaient autour de lui. On discutait un peu certes mais rien de transcendant et pourtant le petit blondinet dégageait quelque chose d'intéressant, d'attirant, pas au sens sexuel du terme, chez les demoiselles certes mais pas chez moi. Jude et moi avions vraiment envie d'en savoir plus sur lui. C'est ainsi qu'un samedi matin, nous nous pointâmes chez John. Je me souviens de l'excitation qui nous gagnait au fur et à mesure que nous nous approchions de chez lui. John habitait un quartier pavillonnaire, ça nous changeait vraiment de notre petite résidence grise. Pour nous détendre nous passions notre temps à maudire les enculés de bourgeois qui pouvaient se payer des baraques que nous ne posséderions sans doute jamais. Arrivés au coin de la rue où habitait John, sous avons fermés nos grandes gueules, nous n'en menions pas large. Sa maison était en meulière, elle faisait deux étages et avait des volets rouge vif. Devant le courage de Jude j'ai  poussé le portail, j'ai grimpé les quatre marches et j'ai appuyé sur la sonnette. La mélodie typique de Big Ben annonça notre arrivée. Et, rétrospectivement c'est à cet instant précis que tout a vraiment commencé.

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