Mardi 24 mars 2009

     Nous restâmes trois soirs à Bruxelles puis ce fut Anvers, Amsterdam, Rotterdam et puis l’Allemagne. Ah l’Allemagne…Jane était venu me rejoindre incognito sur la tournée. Ce qui est bien quand on sort avec une fille de baronne c’est qu’elle bénéficie d’une certaine immunité quand elle voyage. Sa mère ayant des relations (si je puis dire) un peu partout, la baronne ainsi que toute sa famille pouvait voyager n’importe où sans le moindre problème. Personne n’irait soupçonner une jeune fille de bonne famille à la douane voyons. Et si c’était le cas une petite liasse de billets ôterait tout soupçon fort malvenu. Jane nous rejoignit à Hambourg où nous étions pour deux soirs dans une salle au nom imprononçable après trois bières : la Ernst-Merck-Halle (dans ce cas là au mieux elle devient la salle Eddy Merckx). Dans ses bagages elle ramena un stock de bière et de whisky anglais, quelques copines et un peu de poudre. Jane avait en elle les gènes de sa mère et faisait sa crise de rébellion face à l’obligatoire bienséance que lui ordonnait son statut de fille de baronne. Elle avait dix huit ans et envie de s’encanailler un peu avant de sans doute devenir une des femmes les plus respectables du royaume. Je suppose que c’est le chemin traditionnel que suivent tous les nobles. On nait avec une cuiller en argent dans la bouche, ensuite on veut se démarquer des ses parents et briser toutes les règles, ensuite on rentre dans le rang. Remarquez que finalement chez les pauvres c’est pareil. Il y a juste le métal de la cuiller qui change. Donc voilà ma petite Jane, habillée d’une façon qui pourrait faire passer Barbie pour la Mère Supérieure du couvent des Oiseaux, qui débarque à Hambourg. Elle nous fit immédiatement changer d’hôtel. Le Süllberg, un cinq étoiles situé près de l’Elbe convenait manifestement plus à son rang de fille de baronne. L’après midi avant le concert s’est déroulée de façon assez calme. Nous prîmes un verre au bar de l’hôtel où les gens nous regardaient d’un œil noir. Je crois que personne n’avait vu de Converse en ces lieux. Nous sommes ensuite partis faire la balance dans la salle pour nous enfermer ensuite dans les loges. John avait fait main basse sur le stock de cocaïne de Jane. Il s’est enfilé deux ou trois grammes dans le pif et tenait une forme olympique au moment de monter sur scène. Le concert se passait normalement, l’ambiance était plutôt bonne et tout à coup je vis John faire le pas de l’oie et faire le salut nazi en chambrant les Allemands à propos de la Seconde Guerre Mondiale. Alors certes au début j’ai souri mais quand j’ai vu deux types essayer de monter sur scène pour en coller une à John j’ai vite changé d’attitude. Heureusement les types de la sécurité ont réussi à contenir la foule mais il a fallu déployer des tonnes de diplomatie et de mauvaise foi pour calmer le public. Après avoir fait le tour des mes potes pour évaluer les blessures éventuelles, et John n’en était pas sorti complètement indemne, je présentais nos excuses et je relançais la machine. L’atmosphère fut très électrique jusqu’à la fin du show mais finalement il n’y eut pas d’autre incident à déplorer.

     Il s’en suivit une orgie démentielle par la suite au Sülberg. Jane est ses copines étaient surexcitées et John sortit d’on ne sait où des amphétamines qu’il s’envoya sans autre forme de procès. Je me fis littéralement violer par ma petite amie devant tout le monde pendant que John fit subir les derniers outrages à toute femelle passant à moins de deux mètres de lui. Une femme de chambre se vit même poursuivie dans les couloirs par notre guitariste les armes à la main. Au fur et à mesure que la nuit avançait il y avait de plus en plus de monde dans cette party improvisée. Nous nous sommes retrouvés à une quarantaine dans une suite, la musique à fond, un nuage de fumée à rendre jaloux n’importe quel réacteur de centrale ukrainienne, des mégots, des morceaux de papier poudrés dépliés, des fringues, des seringues et des billets éparpillés un peu partout sur la moquette blanche et épaisse. Des hommes enlaçaient des femmes, des femmes embrassaient d’autres femmes, des hommes emmanchaient d’autres hommes, j’ai même cru voir deux bouledogues qui se chevauchaient. Finalement vers quatre heures du matin quand la frénésie qui s’était emparée de nous devint léthargie, le seul qui était encore d’attaque c’était John. Ulcéré de voir la party toucher à sa fin, John péta littéralement les plombs et détruisit minutieusement tout ce qui lui passât sous la main et finit même par foutre le feu à la suite. On a fini la nuit au poste de police, d’abord en cellule de dégrisement puis nous nous fîmes interrogés un par un. Nous nous en sommes sortis plus ou moins bien en soutenant qu’un court circuit avait mis le feu à la chambre et que dans la panique - Monsieur le Commissaire, vous savez nous étions quarante et il n’y a qu’une porte pour sortir – il est fort probable que quelques uns d’entre nous ait fait des dégâts en voulant s’échapper des flammes. Le deuxième concert à Hambourg fût annulé et lorsque l’enquête des pompiers eut conclu que le feu n’était pas d’origine accidentelle nous avions déjà quitté l’Allemagne. Finalement l’hôtel de luxe et Virgin trouvèrent un arrangement à l’amiable et aucune poursuite judiciaire ne fut engagée contre Gang Bang. Ça n’arrangeait en rien nos relations avec notre maison de disques. Richard Branson est venu en personne nous rejoindre à Copenhague pour nous remonter les bretelles. Officiellement il était là pour soutenir ses poulains, grands sourires, tapes dans le dos et poignées de main pour les photographes, mais en coulisses le message fut clair : à la prochaine embrouille de ce genre nous serions virés et la tournée s’arrêterait sur le champ.

     Réunion de crise au sein du groupe. Nous décidions de nous la jouer profil bas et de vraiment nous reconcentrer sur la scène. D’ailleurs de ce côté-là ça se passait plutôt bien. Nous étions de plus en plus rôdés et quand John était dans un état physique et psychique pas trop abîmé, il volait avec sa Fender et exécutait chaque solo avec une grâce incroyable. Le grand moment de bravoure était bien sûr In the Wind dans lequel je sortais de scène pendant que John prenait toute la lumière pour lui pendant presque quinze minutes, juste soutenu par la batterie de Jude. A la fin le public était carrément en transe. John aimait particulièrement ce moment de communion avec le public, lui qui s’était pissé dessus à l’idée de chanter devant des lycéens quelques années plus tôt était parfaitement à l’aise lorsqu’il s’agissait d’enchanter les foules avec sa six-cordes. Bon certes quelques doses de psychotropes l’aidaient grandement à surmonter son trac mais je crois que les seuls moments où il était vraiment heureux c’était là, sur scène, à jouer ses solos devant des milliers de personnes enthousiastes. Au gré des concerts nous incorporions quelques reprises histoires de diversifier notre répertoire. Nous faisions des covers des Smiths, des Cure, et bien sûr les glorieux anciens, les Stones et Led Zeppelin en tête naturellement. La tournée était une réussite sur tous les plans. Notre réputation grandissait à chaque concert et l’engouement que suscitait notre arrivée dans une ville était désormais énorme. L’agitation qui sévissait autour de chaque salle de concerts montrait à quel point Gang Bang était devenu l’événement rock à ne surtout pas rater. Tout ceci engendrait forcément une réussite commerciale. Le merchandising tournait à plein régime, et surtout les ventes de disque grimpaient en flèche. Nous décrochions des disques d’or, quand ce n’était pas de platine dans toute l’Europe. A l’approche de l’été 1990 il s’était vendu sept millions d’exemplaires de Still There. Faîtes sonner le tiroir caisse. Sur le plan affectif cette tournée fut grandiose aussi. Jane et moi étions toujours impliqués dans une relation suivie, mais Jane ayant décidé qu’elle était dans une période d’expérimentations en tous genres il n’était pas rare qu’une ou plusieurs personnes des deux sexes se joignaient à nous pour des ébats complètement débridés. Jane n’étant pas là tout là et de plus ayant son accord tacite, je ne me gênais pas non plus pour culbuter à l’occasion (c'est-à-dire tous les soirs ou presque) des groupies en chaleur.

     La tournée européenne prit fin début juin 1990 en Espagne. Triomphe total, nous étions désormais le groupe numéro 1 dans toute l’Europe ou presque. En Angleterre les ventes de disques avaient pas mal chuté depuis la révélation de notre vraie identité. Notre album Still There peinait à atteindre la trentième place des charts. L’Amérique nous attendait moins que nous n’avions envie de percer là bas. Mais avant de traverser l’Ocean Atlantique et de tenter de conquérir le Nouveau monde, nous avions prévu de prendre quinze jours de vacances dans les Baléares. Nous avions loué une villa à Ibiza au bord de la mer. Evidement il n’était pas question de repos en cet endroit. Nous étions très sollicités par la faune locale, d’autant plus que nous n’avions fait aucun mystère de l’endroit où nous allions résider pour ces vacances. Les patrons de boîtes de nuit, des jeunes nymphettes à la peau bronzés et des junkies faisaient le pied de grue devant notre villa pour nous approcher et nous proposer, au choix, un petit contrat pour un concert, une partie de jambe en l’air, de la came de premier choix. Nous n’avions pas envie de jouer de la musique, nous avions tous emmené de quoi batifoler et nous n’avions pas envie de nous défoncer. Même John oui. Alors pour nous distraire et  pour nous évader de toute cette foule oppressante, nous sommes partis faire une ballade en voiture dans les hauteurs de l’ile pas très loin du Cap Negret. Nous avions loué une espèce de Jeep pour rouler cheveux aux vents, nous étions jeunes, nous étions fous, vous voyez le tableau quoi. C’est Paul qui conduisait. Vite. Trop vite. Il a raté un virage et la Jeep sortit de la route. La voiture fit quelques tonneaux avant de s’immobiliser un peu plus loin contre un arbre. Comme aucun d’entre nous ne portait évidement pas sa ceinture, nous fûmes tous projetés en dehors de la Jeep. Tous sauf Paul qui est resté cramponné au volant et qui a du être désincarcéré par les secours. Bilan de l’opération : Michèle s’en sortit par miracle avec quelques égratignures, Jude avec une fracture de la clavicule, John avec un traumatisme crânien et diverses entorses un peu partout, pour ma part je me suis démis le genou droit et fracturé la jambe gauche. Pour Paul ce fut beaucoup plus grave car il resta deux jours dans le coma et on craint pendant un moment qu’il ne remarchât plus jamais car la colonne vertébrale fut touchée. Inutile d’essayer de garder cette information confidentielle. Les photos de la Jeep explosée contre un arbre fit le tour des journaux people ou pour ados. Big Bang pour Gang Bang titrait le Sun pour illustrer son article. Cet accident qui aurait pu causer la mort de cinq personnes, mais beaucoup plus grave encore signifier la fin de Gang Bang, a finalement eu des conséquences plutôt bénéfiques pour nous. Certes le début de la tournée américaine était repoussé d’un mois, et encore les docteurs exigeaient que nous prenions au moins deux mois de repos complet mais allez dire ça au comptable de Virgin qui savaient très bien qu’une tournée est bien plus rentable en été qu’en automne, mais d’un autre côté notre côte de sympathie et de popularité s’est envolée au Royaume Uni, notre maison de disques ne pouvait pas nous lâcher maintenant sans passer pour des charognards, et le titre de notre album, Still There, prenait vraiment tout son sens. Une épreuve de plus qui n’avait pas mis à terre Gang Bang. Nous étions un groupe avec une réputation plus que sulfureuse, capable des pires excès (le Süllberg s’en souvient encore), musicalement qui tenait vraiment la route et qui en plus se sortait miraculeusement sans trop de casse d’un grave accident de voiture. De là à penser que nous étions les enfants du Diable, il n’y a qu’un pas que certains ont affectueusement franchis. Nous étions désormais détenteurs, selon les gens, d’une force et d’un pouvoir quasiment mystique. Mais ce n’était pas tout. En graissant la patte des docteurs, nous sommes sortis de l’hôpital avec un dossier médical en béton pour échapper à l’armée. Ils nous avaient tellement rajoutés de traumatismes et de pathologies que Michel Petrucciani aurait eu plus de chances que n’importe lequel d’entre nous d’intégrer le corps des commandos parachutistes. Avec un bon avocat, le billet retour pour la France devenait désormais une réalité.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 9 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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