Vendredi 30 janvier 2009

     Je ne suis pas retourné à Londres avant mon divorce et la dernière fois où j’ai croisé Cherry. J’avais fait déménagé chez Jude les quelques affaires auxquelles je tenais. Cherry avait fait ça assez proprement, et j’ai bien récupéré dans des cartons tout ce que j’avais demandé. J’ai même eu la surprise de tomber sur des vêtements masculins qui visiblement ne m’appartenaient pas. A en juger par la taille du propriétaire, il est fort possible qu’un acteur précédemment cité ait perdu dans l’affaire quelques pulls en cachemire. Baxter, le chien fainéant et baveur de Jude s’est fait une joie de s’en servir comme paillasses. Mon arrivée au tribunal me rassura sur mon degré de notoriété. Des photographes, des cris, des huées, quelques crachats sur la voiture et quelques pancartes dressées par de jeunes filles m’escortèrent jusqu’au moment où les flics prirent le relais. Mon avocat se passait de dépit la main devant les yeux lorsque je tendis bien haut mon majeur à la foule. Cherry, elle, fut acclamée à son arrivée. Nos regards se croisèrent et bien que j’ai passé le plus clair de mon temps à la maudire ces derniers mois, je n’avais aucune animosité envers elle à ce moment là. Chez elle non plus. Elle s’est approchée de moi, mon avocat me prit le bras pour me retenir mais je le repoussais. Nous étions au milieu de la salle des pas perdus, à un mètre l’un de l’autre ne sachant pas quoi faire ni quoi nous dire. J’ai pris mon air le plus détaché possible, en tout cas autant qu’il est possible de l’être dans une telle situation, et je lui ai dit « C’est la vie Cherry…c’est pas forcément ce qu’on espérait au départ mais c’est comme ça… », et je suis reparti vers mon avocat. Nous ne sommes plus jamais adressés la parole. Directement je veux dire, parce que par presse interposée… Une fois le divorce prononcé je repassai devant les fans de Cherry qui me huait de plus belle. Les insultes fusaient de toutes parts. Pas de chance pour un des gars qui vociférait derrière la barrière : sa tête ne me revenait pas et j’avais un trop plein de haine à déverser. Je me suis approché de lui et sans prévenir je lui ai décoché un coup de tête. Le pauvre s’est écroulé dans la seconde. Les flics m’arrêtèrent sur le champ et me remmenèrent dans le tribunal. Elle démarrait bien cette nouvelle vie de célibataire. Une voiture me déposa directement à la prison où j’attendis une semaine avant d’être jugé. J’en étais quitte pour ce stage d’une semaine derrière les barreaux et une indemnité substantielle à verser au plaignant.

     La seule qui soit venue me voir c’est Michèle bien évidement. Elle a complètement craqué en me voyant en prison. Je l’ai vite rassuré et finalement c’est moi qui aie dû la réconforter. Elle se faisait du souci pour moi, pour John qui depuis que Sandrine Thouvenel lui avait remis le grappin dessus avait encore augmenté de manière... stupéfiante sa consommation  de drogue et d’alcool, et pour Paul qui apparemment s’entourait de gens peu recommandables. Michèle était épuisée, elle tentait de mettre un peu de normalité dans nos vies à tous les trois, seul Jude, totalement clean, gérait sa petite vie tranquillement entre son golf et quelques poulettes avec qui il s’envoyait en l’air en toute discrétion. Mon séjour derrière les barreaux a été très différent de ce qu’on peut s’imaginer d’habitude. Bon d’accord j’étais Jimi Simpson, chanteur de rock connu dans toute l’Angleterre. Je partais avec un avantage sur le mec qui se retrouve en tôle pour la première fois et qui se retrouve à ramasser la savonnette dans la douche ou à devoir chier devant ses trois collègues de cellule. Je n’en menais pas large quand je me suis retrouvé dans une cellule avec deux types patibulaires vous voyez, mais presque. Finalement les gars se sont montrés sympa avec moi, ils me posaient plein de questions sur les vedettes. Et untel tu le connais, et une telle tu l’as baisée ? Par la suite j’ai vite appris que j’étais sous la protection d’un type qui était en quelque sorte le Parrain de la prison. Oswald Ardiles avait pris trois ans de placard pour trafic de drogue et régnait en mettre sur tout le monde. On ne pouvait pas péter dans sa cellule sans son autorisation. Il se trouve que cet Ardiles avait un fils fan de Gang Bang et avait donné des consignes strictes pour qu’il ne m’arrivât rien, pas même un rhume. Et effectivement ma semaine à la prison de Brixton fut tout ce qu’il y a de plus agréable, à part le fait que j’avais Ardiles sur le dos tout le temps. Je ne fus pas mécontent de sortir de prison pour être jugé. Mes avocats ont bien travaillé le dossier et je m’en suis sorti avec une amende, des dommages et intérêts à verser à la victime et des heures de travaux d’intérêts généraux à effectuer. Ah j’étais beau avec un uniforme fluo en train de tondre la pelouse dans un parc de Londres. Les photos ont fait le tour de tous les journaux. Ah un moment j’avais pensé à en réutiliser le concept une pour la pochette du deuxième album mais Michèle a catégoriquement refusé de s’habiller comme ça. Même pour la déconne.

     Ce petit séjour en prison n’a pas fait rire les gens de chez Virgin. Ils étaient à deux doigts de nous laisser tomber, mais en revoyant les chiffres des ventes du premier album ils se sont ravisés. Quand nous leur avons annoncé qu’un deuxième album était dans les tuyaux, nous nous sommes vus proposés un contrat revu un peu à la hausse pour un seul disque et une tournée de dix huit mois. Cette fois ci par contre plus question de se cantonner à l’Europe. La nature ayant horreur du vide, les Hotters avaient pris la place que nous avions laissée libre. Ils étaient plus jeunes, plus beaux et avaient conquis les foules eux aussi. Le problème pour Virgin c’est qu’ils n’étaient pas de chez eux. Il fallait donc empêcher la concurrence de prendre des parts de marchés. Pour contrer les Hotters, les dirigeants de Virgin pariaient sur nous malgré les réticences qu’ils eurent au départ. Et pour paraître plus grand que les Hotters il fallait que nous nous exportions aux States. Virgin avait ébauché un plan marketing et s’occupait de notre promotion en Amérique. L’objectif était de faire de nous des stars là-bas pour devenir des dieux vivants ici. Avec l’étiquette « n°1 aux USA » notre gloire et donc les rentrées d’argent pour notre maison de disque seraient assurées. Le programme était donc bien établi : sortie de l’album au début de l’automne, tournée anglaise dans la foulée, quelques concerts en Europe histoire de promouvoir un peu l’album et ensuite six mois pleins aux USA à tourner et participer à un maximum de shows à la télé américaine puis retour sur le Vieux Continent tout auréolés de gloire.  

     Les répétitions eurent lieu chez Jude pendant le mois de juin 1989. J’avais proscrit toutes substances illicites pendant que nous travaillions sur ce deuxième album. Allez dire ça à John. Bien que Jude ait fouillé sa chambre plusieurs fois il n’a jamais réussi à mettre la main sur la réserve personnelle de Barnes. Finalement au bout d’une semaine j’ai fini par fermer les yeux et même de temps en temps à m’autoriser une petite pinte. Nous avions bossé comme des bêtes pendant trois semaines, seize heures par jour, cinq jours par semaine. En même temps nous n’avions que ça à faire dans ce trou paumé. Non attendez, je suis méchant, nous avions des distractions, enfin quand je dis des j’exagère. Nous avons été invités deux fois à des soirées de charité qu’organisait la Baronne Adams. Je ne sais plus quelles causes étaient défendues par cette chère baronne, une histoire d’animaux en péril ou d’orphelins affamés, le truc pour se donner bonne conscience quoi. Comment Gang Bang s’est retrouvé dans un tel raout de cul serrés ? Très simple, il se trouvait que ce petit cachotier de Jude s’envoyait en l’air avec la Baronne dès que le Baron avait le dos tourné. Elle avait fait aménager un petit cabanon dans les bois un peu à l’écart du terrain de golf. Voilà pourquoi Jude passait ses journées là-bas. La quadragénaire aimait les jeunes gens et savait récompenser ses amants : Jude reçut gratuitement une carte de membre honoraire du club de golf et put profiter à l’œil des leçons du meilleur coach du coin. La Baronne avait donc pensé à Gang Bang pour égayer son pince-fesses et nous acceptâmes de jouer trois chansons en échange d’un dîner offert alors qu’il en coutait mille livres à chacun des participants. Mais si c’est pour la bonne cause. Je m’en suis trouvé une de bonne cause. Un mètre soixante quinze dont la moitié de jambes fuselées comme une Jaguar, des seins à rendre jaloux un dos d’âne et une chevelure aussi noire qu’une bonne Guinness. Jane Adams avait dix-huit ans et était l’ainée des Adams. Elle finissait péniblement ses études secondaires et s’apprêtait à intégrer l’Université d’Oxford pour y suivre des études de droit. Jane me tombait littéralement dans les bras quand on marcha sur la traîne de sa robe. Ça s’est passé littéralement comme dans un mauvais film romantique. Elle renversa son verre sur moi, je la rattrapai au vol avant qu’elle ne retrouvât au sol, mes yeux tombèrent dans les siens (inversez les deux voyelles, ça marche aussi), elle se confondit en excuses et nous ne sommes plus quittés de la soirée. Ce n’est seulement qu’au cours de la deuxième soirée que je l’ai culbuté dans les cuisines sur la table entre un homard non terminé et une charlotte aux fraises qui ne demandait plus qu’à être servie. Quelle classe ! Jude devenait pour moi une sorte de beau-père puisqu’il se tapait la mère de ma nouvelle copine. Quand je vous dis que Gang Bang c’est ma vraie famille.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 9 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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