Les emmerdes n’ont pas commencé tout de suite. Nous avons d’abord joué mi-juillet 1988 au Plan à Ris Orangis, en banlieue parisienne. Salle de 600 places remplie à ras bord. Nous tournions pas mal sur Oüi FM, une radio rock de la capitale, et apparemment nous avions notre petit succès. Le premier contact avec le public français s’est bien passé. Pour la deuxième manche nous investissions trois jours plus tard l’Elysée Montmartre à Paris. Mille deux cents personnes cette fois ci et c’était un des concerts rock du moment en ville (même si Michael Jackson venait de remplir deux fois le Parc des Princes trois semaines plus tôt, on parle ici de concert rock). Oüi FM, partenaire de l’évènement, avait bien fait monter la sauce et l’ambiance était très chaude au moment où nous sommes montés sur scène. Le concert fut une réussite sur tous les plans. Le public fut très réceptif, je communiquais beaucoup en parlant avec un léger accent anglais. Non franchement le premier concert dans la ville Lumière fut brillant. Une équipe de F.R.3 Paris (oh le coup de vieux !) était là pour faire un reportage sur nous afin de meubler le journal régional. Ils en ont aussi profité pour filmer tout le concert sans autorisation, ce qui deviendra plus tard la première vidéo pirate d’un concert de Gang Bang. C’est là que les emmerdes ont vraiment commencé.
Nous avons fait quatre autres concerts en France : Lyon, Marseille, Toulouse et Bordeaux, puis nous sommes rentrés en Angleterre pour quelque temps seulement. Devant le succès de la tournée européenne du début 1988, Virgin nous renvoya sur les routes tout l’été. Les grands pontes de notre maison de disques avaient décidé qu’il fallait conquérir la France. Et puis en Angleterre, cette saison ceux qui trônaient en haut des charts s’appelaient Glenn Medeiros, Bros et Yazz and The Plastic Population, pour enchaîner ensuite avec le début de la fin de Phil Collins. Amenez-moi une corde. Je me moque mais en France au Top 50 le 6 Aout le classement est dans l’ordre Début de Soirée, Elsa & Glenn Medeiros, Sandy (mais si souvenez vous elle chantait dans la pub Chambourcy. Non ? Pas grave vous ne ratez rien) et David & Jonathan. Rock’n’roll non ? Bref Virgin nous envoya en France tel des missionnaires du rock pour défricher le terrain et faire rentrer du pognon. Le concept de la tournée : sea rock and sun. En un mois et demi nous avons écumé le littoral français de Dunkerque à Nice. Sur la tournée en elle-même les recettes furent minimes car les concerts étaient gratuits (merci les sponsors), mais en venant là où les jeunes gens sont en vacances nous avons conquis un nouveau public et fait envoler le chiffre des ventes d’albums en France au point d’intégrer le top 5 début octobre.
Tournée sympathique et classique. Le soleil la journée, les filles et la débauche la nuit. Mais un détail commençait à me titiller. Les roadies me signalèrent la présence d’une folle qui tous les soirs était hystérique et tenait à parler à John. Que des nanas en chaleur en veuillent au corps de mon pote c’était devenu monnaie courante, mais que la même nana nous suive pendant un mois et soit chaque soir à trépigner pour se farcir le bellâtre c’en était inquiétant. Discrètement j’essayais de savoir qui était cette jeune fille. J’embarquais avec moi John pour lui montrer. Planqués derrière une caisse nous découvrîmes une grande blonde un peu boulotte, les cheveux courts et l’air déterminé. John Barnes écarquilla les yeux, se tût un instant et déclara que cette fille était une folle et qu’il fallait absolument l’empêcher de nous approcher. Le lendemain soir à Argeles, elle était au premier rang dans le public, les coudes sur la scène et invectivait John pendant tout le début du show. Je la fis dégager par trois roadies bien costauds. Avec d’autant moins de scrupules que les concerts étaient gratuits. Le soir d’après même manège, les insultes d’abord, l’expulsion ensuite. Je commençais à me poser des questions et vint trouver mon guitariste. John me jura ses grands dieux qu’il n’avait jamais vu cette fille. Pourtant plus je la voyais et plus elle me disait quelque chose. L’alcool n’aidant pas au bon fonctionnement de mes neurones, je ne voyais pas quoi.
A Toulon ce fut le choc. Elle était toujours là à proximité du campement installé derrière la scène mais cette fois elle n’était pas seule. Dans ces bras elle portait un enfant, une petite fille. Elle hurlait à qui elle voulait bien la croire que cette gamine de quatre ans était celui de John. Je sortais de mes gonds et allait moi-même au devant de cette furie. Je vidais ma bile sur cette fille, je pense que sur elle j’ai déversé toute la rancœur que j’avais contre Debbie Smith, la mère de mon fils, tout le mépris qui m’habitait à propos de Cherry Apple, mon épouse. Je ne suis pas certain à ce moment d’avoir réussi à garder mon accent britannique sensé cacher le fait que je sois Français. Un gars de la sécu m’a retenu avant que mes gestes et mes poings n’illustrent ma pensée. On ne l’a plus revu jusque la fin de la tournée. Après le concert de Nice nous devions remonter à Paris car devant le succès obtenu sur les plages, Virgin avait reservé le Zénith pour que nous nous produisions une dernière fois sur le sol français. A peine arrivés à la salle, un journaliste du Sun, accompagné de quelques uns de ses collègues, vint nous assaillir de questions. Je ne comprenais rien à ce qu’il me racontait. Il me parlait d’enfant, de Sandrine Thouvenel, de scandale, de déclarations à venir, de commentaires à faire… C’était qui d’abord cette Sandrine Thouvenel ? J’ai compris en voyant la une du Sun que me brandissait le journaliste. Sandrine Thouvenel était l’hystérique qui venait affronter le barrage des roadies pour approcher John Barnes. Je me suis emparé du journal et j’ai filé directement dans les coulisses sans dire un mot. Selon l’article John serait le père du gamin qu’elle portait dans les bras le soir où je l’ai couverte d’insultes. Toujours d’après le Sun, il aurait rencontré cette fille au lycée Descartes (voilà où je l’avais vu !) et l’aurait mise enceinte. John aurait été parfaitement au courant de la future naissance de cet enfant et n’aurait plus donné signe de vie depuis plus de trois ans. Je venais de comprendre pourquoi John avait été fou de joie de retourner à Londres. Il fuyait cette gamine qu’il n’avait jamais reconnue. Je me sentais un peu con d’avoir agi comme ça avec Sandrine Thouvenel. L’article racontait aussi comment elle avait retrouvé notre trace par hasard en voyant un reportage au journal régional. Depuis elle n’a eu de cesse de nous suivre dans toute la France pour approcher John et le mettre devant ses responsabilités.
Je ne sais pas ce qui m’a pris mais j’ai passé un savon mémorable à John, qui ne s’est pas gêné de me renvoyer dans les gencives ma propre paternité non assumée. Ambiance explosive avant notre dernier concert parisien. John s’est défoncé plus que d’habitude et pour ma part j’avais déjà vidé deux bouteilles de whisky au moment de monter sur scène. Le concert fût un désastre total. John jouait à contre temps, je marmonnais plus que je ne chantais, je me souviens vaguement avoir vomi deux trois fois mon Jack Daniels derrière les amplis. Gang Bang n’a plus refoutu les pieds en France pendant trois le temps que cette histoire avec Sandrine Thouvenel se réglât. Par un gros chèque comme d’habitude, vous le verrez plus tard. C’est drôle d’ailleurs de voir que les femmes considèrent souvent que de l’argent est souvent plus bénéfique pour l’éducation de leur progéniture que la présence d’un père. On n’a jamais vu une nana demander à la justice d’obliger un homme à s’occuper de ses gosses. John Barnes non plus n’avait pas demandé à être père, à seize ans à peine de surcroît, mais Mademoiselle Thouvenel ayant préféré cacher sa grossesse à ses parents de peur de se faire étriper, s’est retrouvée avec une petite fille, prénommée Sandy (quelle imagination…), à nourrir et élever alors qu’elle était encore en Seconde.
Nous sommes rentrés en Angleterre ou la déferlante médiatique s’est acharnée sur nous. Gang Bang étant devenu un bon filon pour faire vendre du papier, des paparazzis étaient en planque devant nos domiciles respectifs. Je tournais en rond chez moi à Notting Hill, je passais mon temps à boire et à faire la gueule à cette chère Cherry. Jude avait acheté une petite baraque dans le comté du Hampshire juste à coté d’un terrain de golf. Paul s’était payé une maison dans la banlieue nord de Londres et avait sorti ses parents de leur cité dortoir parisienne pour les loger chez lui. Michèle s’était trouvé un petit appartement dans Londres et John avait gardé son deux pièces, refait à neuf et le frigo plein en permanence, à Sloane Square. Nous avions décidé de nous éloigner des uns et des autres pour souffler un peu après notre tour d’Europe et pour tenter de nous faire un peu oublier des médias. Peine perdue. Quinze jours après le scandale de la fille cachée de John Barnes, le Sun mettait la main sur un deuxième scoop : le fils caché de Jimi Simpson. « Gang Bang : another children ? » titrait les journaux à scandales. Les rapports entre Cherry et moi devinrent infernaux. Notre mariage fut définitivement terminé quand le Daily Mirror publia une photo plus qu’équivoque de ma femme dans les bras de Matthew Stanleys, un comédien qui cartonnait dans les comédies romantiques.
Je quittais la maison de Notting Hill pour me réfugier chez Jude à la campagne. Pendant tout l’hiver 1989, John et moi étions les cibles de toutes les railleries de tout ce que comptait le royaume britannique comme humoristes. Avec Cherry nous entamâmes une procédure de divorce. Nous étions d’accord financièrement pour à peu près tout, et la maison de Notting Hill restait sa propriété. Nos deux avocats rapportèrent plus tard dans la presse qu’ils n’avaient jamais eu de cas de divorce aussi facile à traiter. En mai le divorce était prononcé et le mois suivant c’est John qui se lançait dans la grande aventure du mariage avec Sandrine Thouvenel. C’était ça ou le tribunal. De plus cela permettait de retourner un peu les médias à notre égard. Quelques déclarations bien senties, quelques séances photos pleine de bons sentiments et voilà comment John avait retrouvé son premier amour pour finalement l’épouser. Finalement il n’échappera pas à la case tribunal. Deux ans plus tard John se voyait spolié de la moitié de ses biens et avec une pension alimentaire conséquente à verser lorsque Sandrine Thouvenel demandât le divorce pour cause d’adultère. Etonnant non ?
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