Mardi 16 décembre 2008

        Michèle a bien tenté de me faire changer d’avis à propos de ce gamin. L’instinct maternel ou un truc dans ce genre je suppose.  Elle voulait absolument me traîner à l’hôpital le jour où Debbie a accouché. Je n’y suis pas allé. Je ne voulais pas que ce môme entre dans ma vie. J’avais rompu avec sa mère, je n’avais jamais voulu qu’il arrive, nous n’avions même pas évoqué le fait d’avoir un jour des enfants. Merde j’avais dix-neuf ans ! Dix-neuf ans… Gang Bang avait fait son trou certes mais combien de groupes illuminent un été voire même une année et retombent dans l’ombre bien plus rapidement qu’ils n’ont gravi la montagne ? Maintenant que j’avais gouté à ça il était hors de question que j’y renonce. Ce bébé qui allait surgir des entrailles de Debbie me ramènerait sans aucun doute à la case départ. Quand Debbie m’a téléphoné pour me dire qu’elle partait à l’hôpital, je n’ai rien dit. Si, je lui ai souhaité une bonne journée d’un ton glacial et je suis retourné me planter devant la télé à côté de Cherry. Ma future femme était toute excitée par ce mariage qui approchait à grand pas. Il ne restait plus que deux semaines avant la date fatidique. Nous avions négocié avec quelques journaux la vente des photos de la cérémonie et de la fête prévue ensuite. Toujours ça de pris pour payer les fleurs, la robe de mariée, le banquet…Cherry voulait un mariage de princesse et moi je me contentais de dire oui à tout ce qu’elle demandait. Bon en même temps moi je m’en foutais de tout ça. J’allais me marier, tout ce qui m’importait c’est que ce jour là Jude, John, Michèle, Paul et Rob soient présents. Je n’avais personne d’autre à inviter à mon mariage. Même si j’étais officiellement anglais, né à Workington, je n’en restais pas moins un Français orphelin né à Massy dans l’Essonne. Jimi sans famille. Le jour du mariage il y avait trois cents personnes dans le château loué à cet effet. Sur les trois cents personnes je n’en connaissais vraiment à peine une douzaine. Et encore dans les douze il y avait les parents et le frère de Cherry que je voyais pour la troisième fois seulement. Sur les photos du mariage, parfois je souris, souvent j’ai un verre à la main, mais toujours je pense à mon fils. Debbie l’avait appelé Tommy. Michèle avait vu Tommy, il était magnifique selon elle. Plus tard j’ai vu des photos. Magnifique tout de suite… c’était un bébé, juste un bébé. Pas de quoi se relever la nuit non plus. Plus Cherry venait se coller à moi pour montrer à tout le monde à quel point elle était heureuse, plus je pensais à Tommy. J’avais un fils, je ne voulais rien savoir de cet enfant mais j’étais obsédé par cette idée. Et quand je ne pensais pas à lui, j’imaginais ce qui pouvait se passer si on apprenait que j’avais un fils. Curieux cocktail qui remuait en moi. J’étais en colère que Debbie m’ait fait un gamin dans le dos, j’étais fier d’être père, j’étais frustré de ne pas pouvoir montrer à quel point je l’étais, je ne voulais pas avoir de relation avec Tommy, et je flippais à l’idée que cela se sache. Et avec tout ça il fallait que je fasse illusion devant tout le monde puisque j’étais sensé vivre le plus beau jour de ma vie. Et ben je le plains le gars qui a vraiment vécu le plus beau jour de sa vie le jour de son mariage. J’ai bu, j’ai bu et j’ai encore bu. A tel point que je ne me souviens absolument pas de la fin de la soirée et encore moins de ma nuit de noces. A en juger par la tronche de six pieds de long de Cherry au matin et de l’odeur délicate que dégageait mon costume plein de vomi séché dans la salle de bain de notre suite j’imagine que j’ai été très loin du prince charmant romantique. Après tout on ne se refait pas.

        Mon mariage fut chaotique dès les premiers mois. Après un voyage de noces de trois semaines aux Bahamas, qu’est ce que je me suis emmerdé, Cherry et moi (enfin surtout Cherry) achetions une maison victorienne à Notting Hill. J’essayais par tous les moyens de m’échapper de cette maison. Cherry voulait que nous restions toujours ensemble, que nous fassions chaque chose à deux, m’emmenait voir ses amis (mais ne voulait pas voir les miens, même John Barnes c’est vous dire) et pire enfin : Cherry avait des envies de bébé. Pour échapper à tout ça je ne voyais qu’une solution : travailler. Travailler ! Voilà que déjà je ne considérais plus la musique comme un loisir mais comme un boulot. Gang Bang était mon issue de secours. Je mettais en chantier un deuxième album, j’organisais des répétitions et pour être sûr d’être tranquille je demandais à Peter Beardsley d’organiser une tournée européenne. Une fois encore je fuyais. La grande différence c’est que j’étais parti de Paris parce que j’avais donné la mort, cette fois il me fallait quitter Londres parce que j’avais donné la vie. Je m’étais entendu avec Debbie et j’avais acheté son silence pour cinq mille livres par mois. Mais pour ça il me fallait gagner de l’argent, un paquet d’argent. Le contrat précédent étant très défavorable pour nous il nous en fallait un nouveau. Nous avons renégocié notre pourcentage sur les ventes en Europe (hors Royaume Uni) et signé pour une tournée de six mois à travers tout le continent. Nous étions payés au concert, ce qui fait qu’à chaque fois qu’une date supplémentaire était ajoutée au programme notre banquier se frottait les mains.

        La première date du Kick Off Tour fût Zurich, grande ville rock s’il en est n’est ce pas. Pourquoi Zurich ? Très simple, à partir du moment où il fallut que je verse une pension à Debbie je me devais d’avoir un compte occulte, j’ai bien dit occulte, d’où partirait l’argent nécessaire à l’éducation de Tommy. Cinquante pour cent de tout ce que je gagnais partais sur ce compte en Suisse. Lorsque Cherry apprit les clauses officielles de notre contrat avec Virgin elle ne put s’empêcher de me pourrir sous prétexte que d’après elle pour ce prix là ça ne valait pas le coup de sortir de son lit. Je trouvais que pour échapper à son emprise c’était largement suffisant. La caravane du Kick Off Tour serpenta au travers de toute l’Europe occidentale : Suisse, Allemagne, Belgique, Pays Bas, Scandinavie, retour en Allemagne, Autriche, Grèce, Italie, Espagne et enfin la France. Nous ne restions jamais plus de deux soirs au même endroit, une semaine tout au plus dans chaque pays. Si nous étions à présent des stars en Angleterre, Gang Bang jouissait d’un statut bien moindre dans le reste de l’Europe. Ok dans le nord de l’Europe nous étions grimpés dans les charts avec Underground Sun et Kick Off mais jamais à la première place. Nous jouions la plupart du temps dans des salles de mille ou deux mille places, parfois nous ne faisions pas le plein mais à chaque fois l’ambiance était au rendez vous. J’ai vraiment aimé cette tournée, je découvrais de nouvelles villes, de nouveaux décors, la vie sur les routes, pas d’attache, mes potes auprès de moi et les acclamations du public à chaque fois. Toutefois de temps en temps j’étais loin de tout ça, je pensais à Tommy, j’appelais Debbie au téléphone mais je raccrochais avant de prononcer le moindre mot. Juste dans l’espoir d’entendre brailler le bébé et d’avoir un lien, si infime soit il, avec Tommy. Et pourtant je refusais toujours de reconnaître cet enfant et de le faire entrer dans ma vie.

        Cherry venait parfois me rejoindre sur la tournée. Elle semblait vraiment fière de moi lorsqu’elle me regardait depuis les coulisses. Bon d’accord elle tentait par tous les moyens d’être auprès de John, ce qui le gonflait prodigieusement. A Stockholm il décida que ce petit jeu avait assez duré. Après un concert nous étions tous dans un hôtel dont j’ai oublié le nom. Une party était organisée comme d’habitude, il était impossible de s’endormir avant l’aube de toute façon une fois descendus de scène. Le schéma classique c’était cocktail et open bar avec la presse spécialisée et des représentant de radios locales, parfois deux trois vedettes du coin et quelques bombasses inaccessibles pour agrémenter tout ça. Puis quand on avait fini de papoter je remontais seul dans ma chambre et les quatre autres finissaient parfois (John toujours !) la nuit avec une nana. Ce soir là il y avait un peu plus d’effervescence qu’à l’accoutumée car en plus de Gang Bang, nos hôtes bénéficiaient en plus de la présence de Cherry Apple. J’ai perdu de vue ma femme et tout ce qui s’est passé ensuite je ne l’ai appris qu’après son départ de la tournée. J’ai vaqué à mes obligations médiatiques, j’ai serré des mains, souri à des gens qui ne parlaient pas une autre langue, féliciter des artistes dont je ne connaissais pas le travail, je remerciais ceux qui me léchaient les bottes et je retournai dans ma chambre quand Cherry me le demanda, pour pas dire ordonna. Nous bûmes un dernier verre et je m’endormis comme une masse. Le lendemain matin ma chère et tendre épouse était d’une humeur massacrante et fit ses valises sur le champ. Je ne comprenais pas pourquoi les autres étaient morts de rire. John vint me trouver et me raconta tout. Pendant la party, Cherry avait encore fait du gringue à l’Anglais et l’avait supplié de pouvoir le rejoindre dans sa chambre pendant la nuit. Elle lui avait assuré que je n’en saurais rien. D’où le gout un peu bizarre du dernier verre. Profitant de mon sommeil Cherry vint toquer à la porte de John, qui lui cria d’entrer sans ouvrir. Elle vit John et deux roadies en train de besogner deux suédoises de premier choix. « On n’attendait plus que toi pour avoir chacun la sienne. Ted commençait à s’ennuyer. Ted une petite pomme pour le dessert ? ». Cherry claqua la porte et revint se coucher auprès de moi. Jude me confirma cette version de l’histoire car il avait croisé ma femme dans le couloir à ce moment là. Cherry ne revint plus jamais sur la tournée. A croire que ce n’était pas pour moi qu’elle venait. Oui bon ça va, évidement que ce n’était pas pour moi qu’elle venait !

        La tournée s’est continuée dans une frénésie sans nom. Mes compagnons de Gang Bang respectaient mon attitude d’homme marié et se cachaient plus ou moins pour s’adonner à toutes sortes de débauches. Je crois qu’inconsciemment je leur ai donné le feu vert. A partir de là j’ai vraiment commencé à boire. Le matin j’avais la gueule de bois, le soir je donnais tout sur scène mais je picolais pendant le concert. Plus les chansons défilaient et moins j’étais capable d’articuler les paroles. Des photos ont commencé à circuler dans les journaux me montrant dans un état d’ébriété avancé. A Athènes le concert a dû être interrompu au bout de cinq chansons parce que je me suis écroulé sur scène après avoir balancé une bouteille de whisky dans le public. A Milan j’ai passé deux nuits au poste de police pour avoir montré ma queue sur scène. A Rome, rebelote pour avoir détruit de fond en comble ma chambre d’hôtel. Les journaux se faisaient une joie de rapporter tous ces évènements en n’oubliant aucun détail sordide. Oui le vase rempli de merde c’était vrai, oui j’ai pissé sur une femme de chambre, non on ne m’a pas retrouvé au lit avec un chien (ou alors je n’en ai plus aucun souvenir), oui il y avait de la drogue près de mon lit. Gang Bang était devenu le synonyme parfait de décadence et Jimi Simpson de toxico et alcolo. Les gens parlaient de nous avec dégout, les jeunes avaient les yeux qui brillaient dès qu’une nouvelle histoire à notre propos était rapportée. Ça tombait bien c’étaient eux qui achetaient les disques et qui venaient aux concerts. Les salles étaient désormais pleines à craquer, notre réputation n’était plus à faire. Il suffisait qu’on soit là et c’était le bordel. Une fois sur deux le concert se finissait en bataille rangée. J’étais souvent dans le cirage, je ne m’apercevais même pas que les coups pleuvaient au sein du public. Des dealers en tout genre rodaient autour des salles et de nos hôtels pour y faire des affaires. Les groupies et les fans étaient de plus en plus nombreux autour de nous. Beardsley avait engagé une équipe pour sécuriser la tournée, une dizaine de gros bras qui étaient sensés nous garantir une certaine intimité et protection. Je ne me gênais plus pour faire monter des filles dans ma chambre. Jamais une seule à la fois. Me retrouver seul avec une femme me donnait cette impression de couple et je ne voulais plus de ça. Mentalement je revoyais Cherry dès que je me retrouvais dans une pièce avec uniquement une femme. C’était au dessus de mes forces, alors il fallait que j’en fasse monter plusieurs pour me sentir bien. Mais jamais plus de trois, parce que…parce que je ne peux pas être partout non plus. Parfois je couchais avec elles, parfois non. On buvait, je parlais de ce qui n’allait pas, et plus je buvais moins ça allait. De temps en temps les gonzesses se barraient bien avant que j’eus terminé de raconter ma vie, parce que finalement Jimi Simpson était un mec triste et ennuyeux bien loin du diable nocturne qu’on dépeignait dans tous les journaux. J’étais devenu une star dépressive. Pendant ce temps les autres s’en donnaient à cœur joie. John Barnes assurait l’avenir des familles de certains dealers sur trois générations, Paul tentait de suivre le rythme mais il n’était pas capable d’encaisser aussi bien que le guitariste leader de Gang Bang. Très sagement il limita sa consommation d’alcool et de drogue à un niveau pas trop déraisonnable dirons-nous. A son plus grand regret Paul Merson n’arrivait pas non plus à suivre John Barnes sur le plan sexuel. Michèle se prit de passion pour le dessin et pour le nu en particulier. Elle faisait monter de jeunes gens dans sa chambre et les croquait toute la nuit. Artistiquement j’entends. Tous les mecs repartaient frustrés mais pourront se vanter d’avoir passé la nuit à poil avec Michèle Henri. Qu’ils embellissent la vérité avec des détails salaces et imaginaires n’étaient pas pour nous déplaire. Encore une publicité gratuite. Peu importe que ce que vous dîtes soit vrai ou pas, l’important est que vous parliez de nous. Jude a toujours été plus mesuré dans son attitude. Doux euphémisme. Il ne touchait pas à la drogue et très rarement à l’alcool,  un peu plus aux filles. Jude était au milieu de l’ouragan qui déferlait sur cette tournée mais restait très stable au centre de tout ça. C’est lui qui le matin venait nous réveiller, c’est lui encore qui s’assurait que rien de répréhensible pouvait nous être reproché après notre départ de l’hôtel. Il était devenu plus ou moins le grand intendant de la tournée. Jude n’était pas un saint, il profitait des plaisirs que pouvait procurer son statut de batteur de Gang Bang, mais il n’était pas dans l’excès.

        Quand nous sommes arrivés en Espagne, imperceptiblement j’ai senti que quelque chose se passait au sein du groupe. Une certaine forme de calme avait pris le pouvoir au sein de la tournée. Nous parlions moins, l’activité dans l’hôtel était réduite à néant. Je ne savais dire pourquoi tout était devenu paisible. Je continuais à boire la nuit, mes idées n’étaient toujours pas très claires. Néanmoins Michèle avait rangé ses fusains et passait ses nuits avec moi. Oui Messieurs, je partageais le lit de Michèle. Jaloux hein ! Mais bon moi j’étais souvent à moitié soul et habillé en prime. Michèle tentait de contrôler ma consommation d’alcool et me parlait beaucoup pour que je pense à autre chose. Que je ne pense pas à Cherry ni à Tommy ou Debbie. Et puis que je ne pense pas … à la France. L’Espagne était la dernière étape avant la France et nous n’y avions plus foutu les pieds depuis notre fuite. C’est ça que les gars avaient. Nous revenions sur les lieux du crime. Paris nous revoilà !

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 8 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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