Mercredi 25 juin 2008 3 25 /06 /Juin /2008 13:01

Je pensais que ça allait être un été d'enfer, ce fut plutôt un été en enfer. Je ne dormais plus beaucoup, toutes les nuits le souvenir de notre expédition punitive me revenait. Je me réveillais en sueur et en criant. Mes parents s'en inquiétèrent au début, puis beaucoup moins après avoir dégotté un stock de boules Quiès. J'avais l'impression que sur mon front était gravé " Assassin". J'épiais tout le monde, ma respiration se coupait quand je croisais un flic. Le seul endroit où je me sentais protégé c'était dans la cave des Barnes. Nous n'osions plus trop sortir. Nous ne parlions que très peu. En contrepartie nous répétions beaucoup. Michèle n'était pas toujours avec nous car elle devait passer du temps chez elle où toute sa famille défilait pour soutenir sa mère. Nous rêvions de tournée, de concerts sur des plages, de filles, de fêtes, de soleil et nous étions prostrés dans cette cave pas très éclairée. Nous osions à peine nous regarder dans les yeux. Nous avions besoin tous les quatre d'extérioriser ce que nous avions au fond de nous. John se défonçait un peu plus que d'habitude, Paul jouait plus vite et avait amené un punching-ball qu'il massacrait pour se défouler, Jude s'est mis à dessiner tout et n'importe quoi, et moi j'ai eu le déclic de l'écriture. Pour vider mon sac je ressentais le besoin de coucher des mots, juste des mots pour décrire les sentiments qui luttaient en moi. Peur, fierté, honte, horreur, amitié, secret, culpabilité. Pour le coup ma libido était retombée à zéro. Le seul chez qui tout ça n'avait eu aucune prise sur son appétit sexuel fut John. Sexe, alcool, drogue. Chez lui c'était sans doute sa façon de fuir.

Quand Michèle était présente avec nous, l'ambiance était plus détendue. Elle nous maternait bien qu'elle fut la plus jeune du groupe. Elle avait le sourire du matin au soir. Finalement je me rends compte que c'était les seuls moments à cette époque où nous nous parlions tous ensemble. Comme si lorsque nous la voyions, nous nous rappelions pourquoi nous avions agi avec autant de barbarie l'autre nuit. Nous avions fait ça pour libérer Michèle du cauchemar qu'elle vivait sous son propre toit. Elle avait l'air apaisée, vraiment heureuse d'être parmi nous. Maintenant la seule à avoir le sourire au sein de Fœtus c'était elle et elle s'est employée à ce qu'on retrouve le nôtre. Une femme sait instinctivement comment satisfaire un homme. Il faut dire que c'est d'une facilité enfantine. Avec l'aide d'Angélique elle nous prépara de bons petits plats et des pâtisseries. On faisait les fiers à bras du haut de nos dix sept ans mais nous n'étions encore que des mômes et un bon gâteau au chocolat nous attirait tout autant qu'une grosse paire de loches. Michèle se rapprochait de plus en plus de nous. Elle aimait beaucoup nous donner des petites tapes sur l'épaule, ou s'asseoir sur nos genoux. De temps en temps elle nous aguichait en se penchant plus que de raisons ou en relevant sa jupe. J'étais très mal à l'aise vis-à-vis de son attitude. Je ne savais plus quoi penser, ni comment agir vis-à-vis d'elle. Michèle me plaisait beaucoup, on devenait de plus en plus proche (elle ne se rapprochait pas que de moi mais des trois autres aussi), mais j'avais toujours à l'image ce qu'elle avait subi de la part de feu son beau-père. Je la voyais comme un petit oiseau tombé du nid ou une biche avec une patte cassée. Il était inconcevable pour moi de coucher avec elle. Pas parce que je la pensais impure ou quoi que ce soit de ce genre non pas du tout, mais parce qu'elle avait souffert et que j'avais l'impression qu'elle agissait ainsi pour nous remercier d'avoir tué son bourreau. Michèle était devenu pour moi intouchable, une petite chose brisée qu'il fallait protéger. J'étais très jaloux quand je savais qu'elle avait passé du temps avec un garçon. Je me taisais et gardait cette amertume en moi. Jusqu'au jour où ayant bu un verre de trop, je l'ai prise à part dans un coin pour lui exposer mon point de vue. J'ai joué au grand frère faisant la morale à sa petite sœur très libérée. Tout ce que j'ai gagné c'est une grande baffe dans la gueule. J'ai eu l'air con croyez moi, mais ce n'était rien à côté de ce que j'ai ressenti dix minutes plus tard. Pour résumer, Michèle en avait après les mecs (ce qui pouvait se comprendre), voulait se venger de ce qu'elle avait subi (normal…), mais comme son beau-père n'était plus là elle assouvirait sa vengeance sur tous ceux qui passeront sous ses griffes. Tous sauf Paul, John, Jude et moi. Elle se sentait bien avec nous, elle savait ce qu'on avait fait pour elle, elle voyait que nous ne cherchions pas à profiter de son corps, et enfin elle éclata de rire en m'avouant qu'elle était lesbienne. Elle nous vampait pour nous faire plaisir, elle vampait les autres pour les frustrer. J'ai mis du temps à saisir la nuance et à m'en satisfaire. Ce fut plus facile ensuite lorsque je pouvais lever une nénette juste en claquant des doigts.

Après cette petite discussion l'atmosphère fut plus détendue au sein du groupe. J'avais bien évidement rapporté à mes potes la teneur de la mise au point de Michèle, en évitant soigneusement de mentionner la gifle, et la gêne qui nous habitait disparut. Alors certes nous allions mieux, certes nous étions "riches" de vingt mille balles mais nous ne savions toujours pas quoi faire de notre été. C'est toujours comme ça les vacances d'été. On les attend pendant dix mois et quand elles arrivent on s'emmerde. Ce n'est pas qu'on se faisait chier tous ensemble mais nous n'avions aucune envie de sortir de notre trou. Nous nous sentions en sécurité dans cette cave. On suivait les informations pour savoir où en était l'enquête sur la mort du beau-père de Michèle. Mais comme d'habitude une information en chasse l'autre et le feuilleton de l'été fut celui du Rainbow Warrior. Cette explosion nous enleva beaucoup de pression. Notre crime n'était plus médiatique, et les flics du coin débarrassés des journalistes mettaient moins d'ardeur dans leur enquête.

L'autre grand évènement de ce mois de juillet 1985 fut le Live Aid. Des concerts gigantesques organisés par Bob Geldolf pour lutter contre la faim dans le monde. Principalement au stade de Wembley à Londres et au John F. Kennedy Stadium de Philadelphie, beaucoup d'artistes se sont succédés sur scène devant des dizaines de milliers de spectateurs et un milliard et demi de téléspectateurs. Il y avait Queen, les Who, Clapton, Led Zeppelin, B.B. King, Jagger et Richards chacun de leur côté, U2, McCartney et j'en passe…Bon il y avait aussi les New Kids on the Block, Wham ou encore Opus (mais si souvenez-vous Life is Life nana nana naaaa). Nous étions dans le salon des Barnes pour regarder ces concerts. Dans un silence religieux pour admirer nos idoles, beaucoup plus sarcastiques quand passaient Duran Duran, Kool and the Gang, Madonna ou Elton John, et carrément crétins lorsqu'il y avait des reportages sur la famine en Éthiopie nous avons passé cette journée devant le poste. La conclusion de tout ça c'est qu'il fallait vraiment qu'on fasse quelque chose. Non pas pour sauver les enfants qui crevaient de faim, mais pour un jour se retrouver sur une scène devant cent mille personnes. C'était bien beau, mais si nous avions réussi à organiser notre premier vrai concert facilement, nous n'avions aucun projet pour la suite. Il était clair que jouer uniquement dans le gymnase de Descartes ne nous amènerait nulle part, surtout si nous jouions toujours les mêmes choses. Et si nous avions réunis mille personnes dans notre lycée, il était improbable que nous puissions rééditer cette performance ailleurs du premier coup. J'avais eu l'idée de rédiger une "critique" du concert et de l'envoyer à Rock & Folk, Best et à divers journaux locaux, sans grande illusion, en signant des initiales PM. Comme Paul Merson. Dans les journaux spécialisés il y avait toujours quelques pages en fonds de numéro pour rapporter divers concerts un peu partout en France de groupe plus ou moins connus. Plus ou moins méconnus devrais-je dire. A ma grande surprise mon article a trouvé preneur dans le journal du coin. Il était même assorti d'une photo. Cette photo restera toujours un mystère pour moi. Nous n'avions même pas pensé à immortaliser ce moment, je me demande encore comment cette photo a pu se retrouver dans un journal. Ceci dit c'était parfait pour remplir un dossier de presse. Mais ce qui a vraiment compté ce fut l'entrefilet paru dans Rock & Folk. Un résumé du résumé mais gardant l'essentiel : "(…) Jeune… électrique… rock… dynamite… sexy…". Signé PM. Comme Philippe Manœuvre. Encore une fois le hasard fait bien les choses. La grande figure du journalisme rock n'était évidement pas présent à notre concert mais nous avons réussi à le faire croire pendant des années. Il fit lui-même enfler la rumeur qui du coup devint légende bien des années plus tard quand nous commencions à avoir du succès. Je lui en ai parlé un jour en off après une interview. Il jura ses grands dieux dans tous les dîners en ville qu'il avait été là ce soir là par hasard et qu'il avait détecté notre potentiel au premier coup d'œil. Manœuvre a toujours aimé les jeunes groupes et il se sentait investi d'une mission divine qui consistait à promouvoir les gamins qui faisaient que le rock était toujours vivant. Et puis franchement passer à coté de Gang Bang (même si à l'époque nous n'étions que Fœtus) pour un journaliste aussi emblématique que lui ça aurait fait tâche dans le tableau.

Même si nous n'avions aucun concert de prévu, nous avions de quoi nous vendre. Il fallait juste savoir par où commencer. Parfois, souvent même, le destin est très taquin. Nous voulions être les rois de Paris, remplir le Parc des Princes ou inonder l'hippodrome de Vincennes de nos fans mais la Providence, une fois de plus, est passée par là.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 5 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Commentaires

T'ais-je dit que je suivais assidument le Gang Bang ? T'arrêtes surtout pas pour les vacances !

Bisous
Commentaire n°1 posté par Coloquinte le 01/07/2008 à 10h30

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