Samedi 26 avril 2008

4.1

 

 

 

4

 

 

 

Quand je suis né, j'ai crié
Ebloui par la lumière j'ai crié
Chassé du ventre de ma mère

Pour le meilleur ou pour l’enfer

J’ai crié

 

(Téléphone –Le vaudou (est toujours debout))

 

 

 

 

 

Il a bien fallu que je montre mon putain de bulletin scolaire à mes parents. Evidemment mes vieux m’ont passé une soufflante mais la tempête fût moins sévère que prévue. Le dico d’anglais eut l’effet escompté. Bon ok mes sorties furent réduites au minimum vital et légal, en gros je n’avais le droit d’être qu’à deux endroits : Descartes et ma chambre. En prime ma mère téléphonait deux fois par jour au lycée pour s’assurer que je traînais ma bien ma carcasse jusqu’à la salle de cours. Ce que je faisais avec le même entrain qu’un condamné à mort devait avoir en s’asseyant sur la chaise électrique. Au moins lui par la suite il bougeait sur sa chaise. Sept ou huit heures par jour à passer le cul vissé sur une mince planche de bois à écouter tout un tas de trucs dont on se fout à cet âge là. Thalès, Louis XIII, la littérature du 16ème siècle, le climat en Asie centrale, j’en passe et des meilleures. Pendant ce temps là, John se trimballait dehors dans le parc du lycée avec une ou deux filles à son bras. Jude et moi nous le voyions passer de temps en temps par la fenêtre de la salle de cours. Cet enfoiré ne pouvait s’empêcher de nous regarder en se foutant de notre gueule. Nous on souriant bêtement histoire de garder une contenance, mais intérieurement nous étions verts de rage. Pendant un mois ce petit manège durait. John dehors avec des nanas, Jude et moi en cours. Heureusement John nous refilait de temps en temps un de ces innombrables 33 tours qui composaient la discothèque des Barnes. Au lieu d’apprendre nos leçons ou d’écouter les profs nous lisions et relisions les paroles, nous examinions chaque détail des pochettes, nous recopions sur nos cahiers la calligraphie utilisée sur chaque disque. Finalement le seul cours où nous étions vraiment assidus c’était le cours d’anglais. Notre prof était impressionnée par la motivation que nous affichions, ainsi que par ce bon vieil Harrap’s qui trônait sur notre table. Mais à force de lire et relire les paroles de Dylan, des Doors, des Stones et (oui je dois bien l’avouer aujourd’hui) des Beatles, j’ai découvert qu’il existait autre chose que Rabelais, Balzac, Hugo ou Zola en terme d’écriture. Des mots enfin me touchaient, je me retrouvais parfaitement dans le langage rock. Le vrai déclic ce fut Street Fighting Man des Stones. Cette chanson parle d’un ado qui a des envies de révolte, de rébellion mais qui s’emmerde dans son coin. Alors Jagger crie «  Qu’est ce qu’un jeune peut faire à part chanter dans un groupe de rock ? ». Mon idée de fonder un groupe n’était pas morte. Mais il fallait encore convaincre John !

A croire qu’il y a un type là haut qui m’écoute mais quelques jours plus tard John se jetait sur moi et, excité comme une puce, s’écriait « Il me faut un groupe mec , I need a band ! ». J’étais surpris de son revirement mais l’explication qu’il m’a donné tenait la route. John avait réussi à s’acoquiner avec la fille du proviseur. Visiblement elle et lui se pelotaient pas mal dans les endroits sombres du lycée et apparemment elle lui aurait promis qu’il serait le premier à passer par derrière si elle le voyait chanter sur scène à la Fête de la Musique. Le lycée organisait un concert pour la première fois au sein de l’établissement pour marquer le coup mais le programme n’avait pas encore été établi. A quoi ça tient tout ça finalement ? A une nana qui a eu envie de se faire visiter l’arrière train par un blondinet maigrichon aux cheveux longs. Il avait du la baratiner des heures durant et la faire rêver avec sa guitare. Il fallait donc un groupe à John pour monter sur scène le 21 juin 1985 dans le gymnase de Descartes. Evidemment toutes nos discussions ont tourné autour de ce projet. Il fallait organiser des auditions, trouver un nom de groupe, définir une set-list pour le concert, faire des affiches, prévoir des tenues de scènes. Limite si nous n’étions pas en train de planifier la tournée mondiale de reformation de Led Zep. Nous avions déjà une base solide : John à la guitare et au chant et Jude à la batterie. N’étant doté d’aucun talent je m’étais vu confier le rôle d’intendant et de manager. En gros je devais me coltiner toute l’organisation du futur groupe. Ma première idée fut le nom du groupe. Comme nous n’étions qu’à un stade embryonnaire j’ai trouvé que Fœtus ça nous irait comme un gant. L’idée que ce projet était au stade de gestation, que c’était le tout début d’une histoire m’a mis sur la voie. En plus, allez savoir pourquoi, on trouvait que ça faisait rock et très rebelle. Ceci dit ne riez pas, on a vu par la suite un groupe casser la baraque en mettant sur sa pochette un bébé nageant après un dollar. Finalement mon idée de fœtus n’était pas si mauvaise que ça.

Avoir un nom ça nous donnait une crédibilité même si derrière tout ça il n’y avait pas grand chose finalement. John a fixé le nombre de membres du groupe à quatre, « comme les Beatles ! » répétait il à l’envie. Il voulait que le format soit deux guitares, une basse et une batterie. Et si en plus les deux autres pouvait s’appeler Paul et Georges je crois que ça l’aurait bien arrangé. Il nous a présentés, Jude et moi, à la fille du proviseur pour prouver qu’il avait bien un groupe et qu’elle allait voir ce qu’elle allait voir. Vu le châssis de la demoiselle on pouvait comprendre la motivation subite de notre pote. Une rousse aux cheveux longs avec de grands yeux verts, de longues jambes avec des cuisses fuselées qu’elle cachait peu, des nibards à damner un saint et un cul mes aïeux, déjà rien qu’avec les yeux il valait le détour alors on imaginait très bien avec le reste. Nous avions collé  des affiches un peu partout dans le bahut pour annoncer que nous cherchions un guitariste et un bassiste pour monter un groupe rock. Malheureusement Jude et moi étions écroués chez nous depuis les dernières vacances de Noël. Les premières auditions eurent donc lieu au lycée mais sans ampli il était dur de se rendre compte de quoi que ce soit. Et puis il n’y avait pas moyen que les candidats jouent avec Jude et John en même temps. Heureusement, obligés d’être en cours, nos résultats devinrent un peu meilleur et mes notes furent même excellentes en anglais ce qui donna du grain à moudre à mon moulin lorsque je dus plaider ma cause devant mes parents afin d’obtenir une libération anticipée pour bonne conduite. Jude et moi pûmes de nouveau retourner chez John. Nous replongions dans la cave pour jouer du rock’n’roll et par la même occasion pouvoir tester ceux qui avaient répondu à notre annonce. En tant que manager de Fœtus je pris soin de donner rendez vous à ceux qui m’avaient contacté au lycée. L’organisation des auditions se mettait en place. Avec l’aide de John j’avais monté une sorte de tableau avec plein de cases dans lesquelles je mettrais des croix pour évaluer les candidats. N’y connaissant rien musicalement, mon rôle consisterait à apprécier l’allure des types, et jauger un peu ce qu’ils avaient dans le crâne. Pour le reste je me fierais aveuglément au jugement de John. Jude devait lui se contenter de taper en rythme sur ses fûts pendant les sessions. Nous tentions de paraître le plus sérieux pour essayer d’avoir un minimum de crédibilité. La rondelle de la fille du proviseur était à ce prix pour John. Quant à moi, tout ce que j’espérais c’est m’éclater par procuration et écouter du rock’n’roll. Nous avions quatre mois pour trouver les deux autres futurs membres de Fœtus, répéter une dizaine de chansons et être prêt à jouer sur scène à la Fête de la Musique. Let’s go young men !

 

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 4
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