Ayant pris soin d'intercepter mon bulletin trimestriel dans le courrier, j'ai bénéficié d'une grande liberté de mouvement auprès de mes parents pendant ces vacances là. Ils se sont bien étonnés de ne pas le voir arriver mais j'avais monté un bateau qui tenait la route. Et puis j'étais prêt à subir les foudres de mon paternel après les vacances du moment que j'eusse pu profiter de ces deux semaines chez John. Mes résultats n'étaient pas catastrophiques en soi mais largement insuffisant ce qui n'était pas le plus grave. Par contre les quarante trois absences non justifiées alourdiraient sans doute ma sentence au moment du jugement parental. Jude ayant usé du même stratagème auprès de ses parents, le plan marcha comme sur des roulettes, surtout au moment ou ma mère croisa la sienne et évoquèrent les bulletins de notes. Néanmoins pour assurer le coup j'ai eu une idée lumineuse juste avant les vacances : j'ai fait acheter à ma mère un gros dico anglais. Ingénieux n'est ce pas ? Oui sur ce coup là je n'étais pas peu fier de moi. Vous voyez pourquoi n'est ce pas ? Non ? M'enfin ! Bon je vous la refais au ralenti. Maman, Papa, l'anglais c'est hyper important vous savez dans le monde d'aujourd'hui et avec les vacances je vais avoir du temps. Alors comme vous ne pouvez pas me payer de voyage linguistique en Angleterre ou aux States, je me suis dit qu'un dico vous coûterait moins cher, et je pourrais bosser mon anglais avec John, mon pote londonien, chez lui. Tout ça dit avec un sourire et une jolie raie au milieu c'est passé comme une lettre à la poste. Ma mère, fière comme si elle avait un bar tabac, m'a emmené au rayon livres de Cora avec la même ferveur que s'il me poussait dans la grotte de Lourdes. Un miracle se produisait devant elle et elle voulait croire que son bon à rien de fils était enfin motivé pour les études. Nous sommes ressortis du magasin avec plein d'espoir dans les yeux de ma mère, et un passeport pour des vacances tranquilles entre les mains. Il a suffi que je sorte le même baratin aux parents de Jude avec mon Harrap's sous le bras pour qu'il bénéficiât lui aussi d'une relative liberté.
Bien évidemment les promesses n'engageant que ceux qui les écoutent, il n'était pas question une minutes que nous passions ces quinze jours à bachoter la langue de Shakespeare. Et pourtant… Dès le samedi après midi nous nous sommes jetés chez John avec pour tout bagage ce putain de dico qui pesait une tonne. Arrivés chez les Barnes nous revécurent le cérémonial du thé et des petits gâteaux, mais cette fois ci John descendit nous accueillir. D'entrée de jeu il nous regarda d'un air supérieur, avec un sourire en coin. Nous étions sur son territoire et il nous le faisait sentir. Malgré tout il y avait une certaine bienveillance dans son attitude. Il nous servait du "my friends" toutes les trois phrases, ça en devenait presque gênant. Pourquoi tant d'égards ? Jude et moi nous nous regardions en haussant les sourcils. Instinctivement nous pensions qu'il avait du encore s'envoyer quelques pintes avant notre arrivée ou fumer trois quatre pétards dans sa chambre. Il nous prit par les épaules en nous annonçant qu'aujourd'hui il nous montrerait quelque chose qui nous ferait autant frémir qu'une virée dans un peep-show. J'étais plus que circonspect. N'ayant jamais foutu les pieds et encore moins le reste dans un sex-shop (et croyez moi si vous le pouvez mais je n'ai toujours pas mis les pieds dans un sex-shop), connaissant les penchants lubriques de notre hôte, et n'ayant aucune envie de me retrouver dans une position scabreuse avec John, je peux vous dire que je serrais les miches en descendant le petit escalier obscur dans lequel John nous a introduits. Si j'ose dire.
Nous descendions dans une espèce de cave complètement noyée dans l'obscurité. John nous ordonna de ne pas bouger. Ce qui ne me rassura pas vous vous en doutez. John bougea comme un chat dans ce lieu qu'il connaissait par cœur évidemment. Un petit clic précéda l'arrivée de la lumière. John était ravi de son petit effet. Il avait de quoi franchement. Je crois que ma langue traînait par terre à ce moment là. Exactement comme devant une fille à poil, John avait donc eu raison. Sous la maison des Barnes se trouvait un mini studio de répétition. Dans le fond de la pièce, une batterie jaune sur laquelle était posée deux baguettes brillait de mille feux sous les néons éclairant la cave. Mais ce qui retint tout de suite mon attention c'était cette Fender Stratocaster rouge vif posée sur son trépied. A ce moment là j'ai vu le Graal. J'en avais vu sur les murs de la chambre de John, j'en avais entendu au travers de la musique que je venais de découvrir, mais là c'était différent. Je pouvais toucher du doigt le mythe. J'ai demandé à John si je pouvais la prendre, délicatement j'ai passé la sangle autour de mon cou et j'ai pris le manche de la main gauche. J'ai regardé cette guitare comme on regarde une fille qu'on prend dans ses bras pour la première fois, les contours de l'instrument semblaient être une paire de hanches que j'avais très envie de caresser. J'écartais les jambes, j'avais le bras gauche tendu, et je me décidais enfin. Je fis aller mon pouce droit sur les cordes, je fus déçu du résultat. Pire même je suis passé pour un con de première classe. John me fit justement remarqué qu'une guitare électrique avait besoin d'être branchée pour qu'elle fonctionne correctement. Oui foutez vous de ma gueule, mais j'avais à peine 15 jours de rock'n'roll derrière moi. J'étais comme un puceau de seize ans qui se serait trouvé avec une nana de 40 ans. Je savais que ça procurait du plaisir mais je ne savais pas comment faire. John reprit sa guitare, enfonça le jack dans un ampli, il y avait trois amplis Marshall de taille différente dans cette cave, et accorda la Stratocaster. Je me suis assis sur l'ampli relié à la guitare et Jude trouva le seul siège de la pièce : celui qui était derrière la batterie.
John s'alluma un pétard et tira une ou deux bouffées en regardant le plafond, fit craquer ses doigts, attrapa un médiator et balança un accord grave et saturé. Assis sur l'ampli, une vibration énorme me traversa le corps et je ne pus m'empêcher de tressaillir sous l'effet du son puissant qui venait de sortir de la Stratocaster. La note continuait à s'étirer sous la voûte de la cave mais John enchaîna par un riff très basique et il se mit à chanter. It's been a long time since I rock and rolled. It's been a long time since I did the stroll. Vous avez tous reconnu Led Zeppelin et Rock'n'roll mais à l'époque j'étais un vrai profane et je vais vous dire, j'ai même cru que c'était une chanson composé par John lui-même. L'air n'avait rien de compliqué, les paroles simplettes se répétaient beaucoup. Très basique. Plus tard j'ai compris que le rock qui me plaisait tant c'était justement ça. Il faut que ça prenne directement les tripes, que ça vous colle un direct au menton, que ça vous remue sans artifices. Un riff puissant, une basse en renfort, une batterie qui soutient le tempo et si en plus il y a le solo qui tue… Mais devant moi il y avait un petit blondinet, un joint dans le bec, qui m'hypnotisait avec sa guitare rouge. Je ressentais au plus profond de moi chaque note qu'il balançait sans avoir l'air de forcer. Les vibrations de l'ampli remontaient le long de mon dos, ça résonnait dans ma cage thoracique et si la chanson eut fait plus de trois minutes je crois sincèrement que j'en aurais fait dans mon froc de plaisir. Quand il eut fini de jouer John me regarda droit dans les yeux et se mit à ricaner bêtement. Il me tendit le joint, je l'ai pris. La drogue m'était complètement étrangère. Je n'avais jamais été soul, je n'avais jamais tiré sur une cigarette, mes parents m'avaient bien évidemment dressé un portrait plus que négatif de la drogue et de ses effets. Au fond de moi j'étais d'ailleurs convaincu que la drogue ce n'était vraiment pas le bon plan. Mais voilà John était cool, il ressemblait à un demi dieu avec sa guitare en bandoulière et merde il a failli me donner mon premier orgasme ! Toutes mes réticences se sont envolées d'un coup et j'ai tiré un grand coup sur le pétard. Évidement j'ai toussé comme un vieux tuberculeux. John s'est foutu de ma gueule d'un grand éclat de rire. J'ai quand même repris une bouffé de ce joint et j'ai tenté de contrôler une deuxième quinte de toux, puis je l'ai tendu à Jude. Il m'a regardé en dodelinant la tête et haussant les épaules, l'air de dire " Mon pauvre garçon t'es bien con" et voyant qu'il ne bougeait pas j'ai repassé le joint à John. Il a fini de le fumer en débitant deux trois conneries sur le fait, je cite, " d'être un musicien et la nécessité d'être défoncé pour atteindre un état créatif qui permet de transcender son esprit, d'ouvrir les portes de la perception et entrer dans le Nirvana, bla bla bla…". Complètement allumé le rosbif. Bon je dois dire que sous l'effet de l'herbe je commençais à vaciller sur mon ampli, John me fit une démonstration de ses talents de guitariste en s'exerçant sur Hendrix, Clapton, Led Zep, les Stones et bien d'autre. J'étais comme une chaloupe naufragée en pleine tempête. Je me laissais porter par les vagues électriques qui inondaient la cave. Les sons, tantôt aigus, tantôt graves étaient autant de creux ou de crêtes qui me retournaient les sens. La voix de John me faisait penser aux sirènes de l'Iliade et l'Odyssée - ne croyez pas que j'avais une culture littéraire énorme, j'avais juste vu tous les épisodes d'Ulysse 31, je m'accrochais à l'ampli Marshall pour ne pas sombrer, et ne pas vomir aussi. Ma tête planait, mon corps testait l'herbe pour la première fois et tentait d'y résister. J'étais saoulé de musique, mes oreilles commençaient à bourdonner mais je n'étais pas au bout de mes surprises.
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