Mercredi 19 mars 2008

3.2

John était sur son lit, torse nu, une guitare sèche à ses pieds et un gros casque sur les oreilles relié à sa chaîne hi-fi. C'est lui qui poussait ses petits cris de pucelle en chaleur. Quand il nous vit, il se leva instinctivement et du coup son casque se débrancha. Il y'en a qui ont vu un buisson ardent leur parler, d'autres la Vierge au fond d'une grotte, qui ont entendu des voix leur demander de bouter les Anglais hors de France. Moi c'est pas le biais d'un bruit aigu, surpuissant, électrique que j'ai eu LA révélation. Au moment où le jack du casque se décrocha de la chaîne hi-fi le solo de Sympathy for the devil joué par Keith Richards a rempli cette chambre et mon corps à la fois. Je suis resté pétrifié, levant à peine la main pour serrer celle de John qui venait me saluer. Mes oreilles furent envahies, dévastées, conquises par le choc que je venais de me prendre en pleine tronche. A l'époque ma culture musicale s'arrêtait à  peu près à Rose Laurens, Jackie Quartz, Jean Pierre Mader et donc Cindy Lauper (merci les leggings). Bon j'exagère un peu parce qu'évidemment Téléphone je connaissais un peu et le rock ne m'était pas complètement étranger mais bon je vous rappelle pour mémoire que ce 15 décembre 1984 en tête du top 50 on trouvait Peter et Sloane. Besoin de rien, envie de toi. Souvenez vous… magnifique! On nous balançait ça du matin au soir et moi comme tout le monde j'ouvrais la bouche et je gobais. Avouez que passer de Cookie Dingler à Jagger et Richards ça a de quoi déstabiliser un gamin de seize ans. En quelques secondes je saisissais la puissance des Stones, je ne comprennais rien aux paroles mais le message est passé. Les percussions lancinantes, les chœurs mythiques et hypnotiques, le doigté de Keith qui détache chaque note tout en les liant une à une, le piano virevoltant, l'arrogance dans le chant de Mick…Des frissons me parcoururent le corps et quand la ligne de basse s'enfuit définitivement au loin lorsque la chanson s'achevât, la seul chose que j'ai trouvé à faire c'est de dire " John, Encore". Dans un grand éclat de rire John lâcha la main de Jude, me tapa sur l'épaule en passant et vint remettre la tête de lecture sur le sillon au début de Beggars Banquet. Je lui fis remettre la même chanson trois fois de suite, il s'exécuta gentiment mais à la quatrième fois il m'ordonna d'écouter le reste du disque. De temps en temps John prenait sa guitare sèche pour jouer par-dessus les Stones. Il était vraiment doué ce petit con, même si à l'époque je n'avais pas de point de comparaison, j'étais assez bluffé par son aisance technique avec l'instrument. Je voyais ses doigts monter et descendre sur le manche avec une espèce de relâchement qui n'était pas sans me rappeler mes séances de masturbation nocturne. J'ai assez vite saisi la symbolique phallique de cet instrument. Bon évidemment dans les mains d'Yves Duteil ou Guy Béart ce n'est pas flagrant mais remplacez les par Jimi Hendrix ou Prince et ça prend tout son sens. Bien évidemment John Barnes n'était pas et n'a jamais été Hendrix mais j'ai vu de mes propres yeux des groupies venir se frotter l'entre jambe sur sa guitare juste parce qu'il la caressait sur scène. Heureusement sur lui la plupart des nanas ne voulaient pas se frotter uniquement sur le manche de sa guitare. D'ailleurs déjà à l'époque il se levait tout un tas de filles du lycée.

La chambre de John était étrange, un mélange étonnant de classicisme à l'anglaise et de décadence tout aussi british. Aux meubles laqués et visiblement coûteux venaient se greffer un joyeux bordel d'une part et des posters représentant soit des icônes rock, pour la plupart inconnus de ma pomme, soit des messages peace and love ou réclamant la légalisation de la drogue. Des piles de livres et de disques en équilibre jonchaient la moquette blanche immaculée. Des fringues sales éparpillées un peu partout prouvaient que Monsieur et Madame Barnes avaient eu raison d'embaucher Angélique pour tenir la maison en leur absence. Je n'ose imaginer ce que serait devenu leur propriété si John eut été seul lorsque ses parents étaient à l'étranger. Une porcherie ou un baisodrome si j'en jugeais par la présence d'une petite culotte manifestement oubliée (ou volontairement laissée là allez savoir…) près du lit de John. Finalement rétrospectivement cette pièce était nécessaire pour la parfaite représentation de l'Angleterre qu'était la maison des Barnes. De la classe, de l'élégance, de la culture, de la tradition, de l'histoire, et puis de la folie, de l'irrévérence, de la révolte, de l'insolence, du rock'n'roll !

   

Pendant que j'étais en pamoison devant John, sa guitare et les Stones, Jude frappait ses cuisses des mains et tapait des pieds en rythme. Nous avons passé presque toute l'après midi à écouter des disques des Rolling Stones. Nous ne nous sommes même pas aperçus que la nuit était quasiment tombée quand Angélique entra dans la chambre de John avec du thé. Déjà dix sept heures, nous n'avions pas vu l'après-midi passer. Il était largement le temps de rentrer avant que nos parents respectifs n'eussent déclanché le plan ORSEC pour nous faire retrouver. Angélique proposa gentiment de nous ramener chez nous en voiture. Ah les joies de la majorité ! Nous n'étions jamais monté dans une voiture sans nos parents ou quelqu'un de notre famille. Ce fut une grande première qui s'agrémentât  d'un interrogatoire en règle de la part de mes parents quand ils me virent descendre d'une voiture conduite par une inconnue. Ma mère s'inquiétait de me voir traîner avec une étrangère, mon père éprouva au contraire une certaine fierté de voir son fils avec une fille, jolie de surcroît. Mes réponses ont du leur suffire puisqu'ils m'ont laissé tranquille le reste de la soirée. Je l'ai d'ailleurs passé dans ma chambre à écouter religieusement les cassettes que John nous avait prêtées. Malheureusement je n'avais pas de casque et je n'avais pas intérêt à m'aviser à mettre le son aussi fort que chez John. Le précédent poste que je possédais est mort par défenestration un jour où mon père rentré plus tôt que prévu m'avait gaulé en flagrant délit de tapage diurne. Alors croyez moi que je faisais gaffe sur le niveau de décibel qui pouvait s'échapper de ma chambre. J'avais calculé mon coup à l'époque. Si en fermant la porte de ma chambre on n'entendait aucun son c'était le bon niveau et si quelqu'un s'était amusé à toucher le bouton du volume, je ne manquais pas de refaire le réglage moi-même. John nous avait donné quelques albums des Stones bien sûr mais aussi de Led Zeppelin et de Dire Straits. Sans la puissance sonore le plaisir perdait de sa force mais je restais quand même l'oreille scotchée contre l'appareil pour mieux entendre Whole Lotta Love, Heartbreaker, Stairway to Heaven, Sultans of Swing ou encore Télégraph Road.

Le lendemain matin, ô sacrilège, je manquais Téléfoot pour filer chez Jude. Ses parents furent très surpris de me voir débarquer à cette heure là mais néanmoins ravis. Lui aussi avait passé toute sa soirée prostré dans sa chambre et n'en sortit que pour m'accueilli. Monsieur et Madame Niederbacher profitèrent de ma présence pour tenter d'en savoir plus sur notre après midi de la veille mais autant essayer de faire parler Bernardo pour savoir qui était Zorro. Déjà qu'avec moi Jude avait pour habitude de ne sortir que dix phrases à l'heure environ mais avec ses parents c'était encore pire. Après avoir fait bonne figure une bonne demi heure nous sommes sortis pour se poster dans le coin de la résidence que nous avions l'habitude de squatter. Nous échangeâmes nos impressions à propos de la veille, des cassettes que nous avions écoutées chez nous, de John, et d'Angélique aussi. N'allez quand même pas imaginer mon Jude faisant une thèse sur les mérites comparés des différents albums des Stones, mais il avait l'œil pétillant, le sourire aux lèvres et était capable de me balancer trois phrases sans s'arrêter. Excité comme une puce le Jude je vous dis. D'habitude nous attendions les vacances avec hâte pour ne pas aller à Descartes mais là en plus dans une semaine nous pourrions passer nos journées avec John, Angélique, Mick Jagger, Robert Plant, Mark Knopfler et plein d'autres encore. Les six jours précédant les congés de Noël nous parurent encore plus long que d'habitude, car pour une fois depuis longtemps nous attendions quelque chose. Notre vie avait un sens, même si ç'était très dérisoire j'en conviens. Nous avions ressenti la même excitation avant l'Euro 84, comptant les jours nous séparant du début de la compétition, reluquant avec amour notre album Panini complet, et en faisant à l'avance le scénario des matches qui se terminaient invariablement par la victoire des Bleus de Platini. C'est ce qui arriva d'ailleurs. Mais cette fois-ci nous n'étions pas à l'attente de quelque chose où nous ne serions que spectateurs mais acteurs. Ces vacances ne seraient pas pour nous un truc moins chiant que d'habitude mais un moment où nous allions prendre du plaisir. Autrement que tout seul et à la force du poignet en matant les pages lingerie du catalogue de la Redoute.

par Chris publié dans : Chapitre 3
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