Vendredi 14 mars 2008

3.1

3

 

 

Then one fine morning, she put on a New York station

and she couldn't believe what she heard at all

She started dancing to that fine-fine music

ahh, her life was saved by rock 'n' roll

 

Puis un matin, elle a écouté une station de New York

Et elle ne put en croire ses oreilles

Elle commença à danser sur cette musique agréable

Aah, sa vie a été sauvée par le rock'n'roll

 

(Lou Reed- Rock'n' roll)

 

 

 

 

 

Je m'en souviendrais toute ma vie, c'était le samedi 15 décembre 1984. Il était onze heures du mat et il ne faisait pas très froid, pas très beau. Non à vrai dire la météo ça doit être le seul putain de truc que je ne me rappelle pas de cette journée. Jude et moi quand on a franchi cette porte nos vies ont définitivement basculé. Première surprise c'est une fille qui  nous a ouvert. Elle avait une taille moyenne, pas spécialement mince, pas rondouillarde non plus mais avec des formes appétissantes. Châtain foncé avec des reflets pouvant frôler le roux, elle avait des cheveux mi longs qui lui recouvraient le cou et s'allongeaient sur ses épaules, des yeux où le marron et le vert se disputaient le leadership, des lèvres fines dessinaient une bouche espiègle. Elle portait une espèce de tunique chocolat sur un jean trop large pour elle, pas de soutien gorge probablement et était pieds nus. Là c'était certain par contre. Ça ne pouvait pas être sa mère vu l'âge qu'elle semblait avoir, entre vingt et vingt cinq ans, John était fils unique, une cousine ? Une copine ? Non elle faisait trop vieille pour être sa nana. Nous apprenions plus tard qu'Angélique, c'était le nom de l'ouvreuse de porte,  était une sorte de fille au pair. Enfin peut on parler de fille au pair quand le gamin à surveiller a seize ans ? Comme les parents de John n'étaient jamais là ou presque, elle maintenait la maison en état et veillait de près ou de loin sur John. On a vite compris que parfois c'était de très près. Ce qui était sympa de sa part c'est que plus tard elle veilla aussi sur nous de très près alors que nos parents ne la payaient pas un centime pour ça, mais nous n'en étions pas encore là, nous ne l'imaginions même pas, quand elle nous fît pénétrer dans l'intimité des Barnes.

Si l'extérieur de la maison ne montrait pas grand-chose, l'intérieur était complètement différent. Angélique nous pria d'attendre dans le salon. Bien avant l'Eurostar nous avions fait Paris-Londres en un temps record. Assis sur un canapé marron clair capitonné en cuir véritable nous n'en menions pas large dans ce décor du plus pur style anglais. Devant nous une table basse assortie au canapé trônait sur un tapis rappelant une scène de chasse à dos d'éléphant aux Indes. Sur cette même table basse se trouvait un service à thé en argent agrémenté d'une aiguière  tellement bien lustrée que je pouvais malheureusement compter les quelques boutons que j'avais sur la tronche. En face de nous une bibliothèque en pin massif vernis dans les mêmes tons que les meubles précités, contenant l'œuvre intégrale de Shakespeare, Dickens ou encore Edgar Allan Poe, en V.O. évidement, des bouquins d'aéronautique, ce qui s'expliquait très bien vu le boulot de Monsieur Barnes, des catalogues de créateurs de mode londoniens, et une pile de 33 tours dont nous ne voyions que la tranche. Juste à coté de la bibliothèque se trouvait un porte journal en bois d’où dépassaient quelques unes du Times. Mes pauvres capacités en anglais m'aidèrent à comprendre qu'on y parlait ici d'un attentat perpétré quelques semaines plus tôt contre la Dame de Fer. Il régnait dans cette pièce un silence malmené par le tic tac de l'horloge victorienne qui se tenait debout à côté de la porte par laquelle nous étions entrés dans le salon. Angélique revint avec un plateau contenant, thé, café, lait et des petites tranches de cake disposés en rond dans une petite assiette et un grand sourire. Il n'y a pas à dire, ça avait de la gueule ici. Chez moi quand on passait à table j'avais l'impression de manger à la cantine de la prison de Fresnes. Mes vieux faisaient la tronche, personne ne se parlait, et la bouffe était dégueulasse.

Voyant que John ne se pointait pas dans le salon Angélique se mit à nous faire la conversation. Les banalités d'usage pour faire un peu les présentations. Jude se tenait en retrait derrière moi et comme d'habitude me laissait aller au feu. J'avais déjà du mal avec les nénettes du lycée alors vous pensez bien avec une fille majeure. J'ai dû bafouiller deux trois phrases d'une haute volée intellectuelle pour faire les présentations et je fus agréablement surpris de savoir qu'Angélique connaissait l'épisode du sauvetage héroïque de John. Le silence commençant à se faire pesant entre deux phrases d'une part et le cake ayant été avalé d'autre part, Jude n'en plaçait pas une mais en plus il s'envoyait ma part de gâteau en douce, Angélique prit la décision qui s'imposât. Elle se mit à hurler pour faire descendre John de l'étage. Après s'être égosillée deux trois fois, Angélique nous dit de monter directement pour le retrouver dans sa chambre.

Nous prîmes un escalier en bois sous les yeux de tous les ancêtres de la famille Barnes depuis le dix-huitième siècle et ceux de sa très gracieuse Majesté Elizabeth II. Elle avait dit quoi, deuxième porte à gauche? Première à droite ? Nous tendions l'oreille, enfin surtout moi parce que Jude était à moitié sourd, pour tenter de déceler le moindre indice sonore sur la présence de John. Je me plaquais contre la porte la plus proche de moi, Jude se collant presque contre moi pour faire de même.  Nous eûmes été deux de plus nous aurions super bien imité les Dalton. Je me risquai à ouvrir la porte. Bien joué bonhomme c'était les chiottes. Au moins je savais ou c'était, ça sert toujours ce genre de renseignement. Puis soudain nous entendîmes une voix aigue. On aurait dit une demoiselle en train de gémir de plaisir. Ouh ouh!…Ouh Ouh!… Je commençais à pester intérieurement en me disant que ce salaud avait oublié que nous devions venir et qu'il était en train de s'envoyer en l'air avec une de ces blondasses qui lui tournait autour au lycée.Ouh Ouh! Ouh Ouh !  Mais très vite un fou rire nous prit. Elle était vraiment ridicule la gonzesse à jouir de la sorte avec ces Ouh Ouh répétitifs. Nous nous dirigeâmes vers la porte d'où sortait la voix. Finalement si nous avions été moins cons nous aurions trouvé tout de suite. C'était marqué John sur la porte… Je laissais les tourtereaux s'ébattre encore quelques instants en même temps que Jude et moi essayions de contenir ce fou rire et retrouver notre sérieux. J'inspirai un grand coup et frappait à la porte. Pas de réponse et toujours les Ouh Ouh. Forcément ils ne nous entendaient pas. Je toquai un peu plus fort mais toujours aucune réponse. J'ai alors regardé Jude qui m'a répondu par un haussement d'épaule qui voulait dire à la fois "démerde toi mon vieux" et "entrons on va se rincer l'œil". Et bien allons y alors. J'ai tourné la poignée et j'ai ouvert d'un coup sec la porte en balançant un " Ah bah je vois qu'on prend du bon temps ici" dans un grand sourire. Certes c'était le cas mais je n'y étais pas du tout. Mais alors pas du tout.

publié dans : Chapitre 3
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