Jeudi 6 mars 2008

2.4

On zonait pas mal avec Jude dans le lycée entre les cours, quand on ne séchait pas, on matait les filles, je racontais des conneries, il m'écoutait. On se foutait de la gueule des mecs un peu bizarre ou des punkettes qui peuplaient le bahut. C'était le foutoir ce lycée, il y avait des hippies, des rockers, des gauchistes, des anars, des mecs complètement défoncés du matin au soir, des gens normaux aussi. La norme… je veux dire la norme en 1984. C'est-à-dire jean et manteau bariolé pour les mecs et des clones de Cindy Lauper partout : des jupes en flanelles blanches, des leggings fluo du plus mauvais goût et des vestes à manches courtes. Oui un peu comme maintenant en 2008, sauf que maintenant elles ont encore moins d'excuse. Je veux dire en 1984 c'était nouveau c'était à la mode mais c'était vilain quand même. Ok pourquoi pas. Vingt cinq ans après ce n'est pas devenu beau pour autant et les nanas remettent ça. Mais pourquoi ? Il y a quand même deux constantes chez la jeunesse qui sont assez marrantes et contradictoires. En même temps on ne va pas demander à la jeunesse d'être cohérente. Je ne vais pas blâmer tous ces ados et adulescents parce que j'ai été comme eux d'une part et d'autre part grâce à eux je me fais des couilles en or tous les jours. Oui donc les deux constantes rigolotes et contradictoires sont : chaque génération trouve celles d'avant complètement ringardes et croit changer ou révolutionner le monde depuis les sixties mais chaque génération refait , à sa façon et dans son contexte propre, les mêmes choses que les précédentes. Et je le dis avec d'autant plus de facilité que je n'ai fait que m'inspirer de mes aînés (Muddy Waters, Robert Johnson, les Stones, Bob Dylan, Led Zeppelin, Jimi Hendrix etc etc) et refaire à ma manière ce qu'ils faisaient déjà bien (et même génialement bien) avant moi.

 

En cette fin de l'année 1984 je ne faisais rien de tout ça. Je ne faisais pas grand-chose d'ailleurs. J'étais à Descartes et j'attendais que ça se passe, les vacances finissaient toujours par arriver, ceci dit au lycée je me faisais chier mais chez moi c'était le bagne. Le seul endroit où j'étais finalement à peu près bien finalement c'était dans la cour du lycée avec Jude. Mais dans la vie de chacun d'entre nous il y a toujours quelques moments clés où tout change, où tout aurait pu changer si nous avions saisi l'importance de l'instant. Souvent on ne s'en rend compte bien qu'après, mais parfois vous sentez ce changement immédiatement, intensément. En principe à cet âge là, seize ans, c'est une fille qui aurait du me faire ressentir ce choc. Mais non, ce fut un blondinet, pas très épais qui s'en chargea bien involontairement. Remarquez qu'avec ces cheveux longs et bouclés on aurait pu le prendre pour une fille. On le voyait souvent déambuler dans le lycée. Qui ne l'aurait pas remarqué ? Il portait toujours des lunettes noires et une guitare sur le dos. Et accessoirement toujours une ou deux nanas avec lui. Les autres mecs du lycée, Jude et moi y compris, le prenaient pour au mieux un homo, au pire une petite pédale. Ses cheveux longs, son petit cul dans son jean moulant n'arrangeaient rien à l'affaire et si à ça on rajoute la jalousie bien naturelle de voir une crevette si bien entourée, vous imaginez bien que notre homme en a entendu des vertes et des pas mûres. Ce type était une insulte à tous les gros bourrins qui peuplaient ce lycée. Il avait l'air efféminé mais se ramassaient les plus belles gonzesses. Ce mec était tout simplement la définition de la cool attitude. Une sorte de Fonzie, la testostérone en moins et une guitare en bandoulière en plus. Un jour où il semblait être encore plus cool que d'habitude, trois clones de Samantha Fox autour de lui ça devait l'aider, deux types ont commencé à lui chercher des histoires. Les insultes ont succédé aux moqueries et aux sarcasmes. Quand ils ont commencé à vouloir attraper sa guitare le blondinet a esquissé un mouvement défensif. Pas de chance pour lui les deux types n'attendaient que ça pour lui tomber dessus. Je ne sais pas ce qui m'a pris, sans doute ai-je voulu épater les trois Samantha Fox, j'ai regardé Jude et je lui ai dit qu'on devait aidé ce petit pé.. ce petit gars qui se faisait agresser à deux contre un. Je me suis jeté dans la mêlée pendant que cet enfoiré de Jude ne bougeait pas d'un pouce. Bon autant vous le dire tout de suite on s'est fait démolir par les deux brutes, ceci dit la guitare a plus morflé que nous. Point positif de l'affaire nous nous sommes fait dorloter par les blondes à forte poitrine pendant toute l'après midi, même Jude qui n'avait pas levé le petit doigt. Le connaissant il a du lever autre chose en plongeant ses yeux dans les trois soutiens-gorge de ces jouvencelles. La tête posée sur les genoux de … comment s'appelait elle ? ...après tout on s'en fout, je me suis dit que fréquenter ce type là pouvait nous amener quelques satisfactions. Et même s'il fallait passer par des mauvais moments ça en valait le coup. Jude et moi nous fîmes plus ample connaissance avec le petit blondinet à la longue chevelure bouclée.

 

La première chose qui nous avait surprise en le découvrant ce fut sa voix. Elle était toute fluette et de plus il avait un accent anglais. Après avoir pris connaissance de son nom, John Barnes, cela nous étonnait moins. John, seize ans,  était un anglais débarqué en France depuis deux ans à peine. Il avait suivi ses parents qui s'étaient expatriés à cause de leur boulot. Ils bossaient tous les deux à British Airlines, le père pilote, la mère hôtesse de l'air. Fils unique, financièrement très à l'abri du fait de la situation sociale de ses vieux et avec des parents en déplacement pratiquement sept jours sur sept, John avait bien des atouts dans sa manche. Il aurait fallu être un vrai crétin pour ne pas flairer la bonne affaire. Et encore nous n'avions rien vu. Même si sa gratte fut détruite par deux abrutis, John nous était reconnaissant (nous …bordel Jude n'avait rien foutu !), et très rapidement se prit d'amitié pour nous deux. J'étais un peu réticent au départ, c'est vrai quoi il avait quand même une sale réputation dans le lycée. Jude et moi nous n'en n'avions pas mais il valait mieux  pas de réputation qu'une sale réputation. Même si très vite ce que je craignais arrivât, c'est-à-dire que nous aussi nous fûmes perçus comme des tantouzes de première catégorie, il se passait enfin quelque chose dans notre vie. Nos absences en cours devinrent de plus en plus récurrentes et nous passions le maximum de notre temps avec John. Avec John et les nanas qui lui tournaient autour constamment. De temps en temps nous ramassions des miettes de tendresse de la part de ses groupies. Oh ça n'allait pas bien loin, une bise de temps en temps pas plus.

        John nous faisait passer des semaines formidables, nous touchions du doigt la cool attitude, mais le week-end…John n'habitait pas dans notre résidence et nous n'avions pas de moyen de locomotion pour nous sortir de notre trou. Même pas un vélo ! Et nous avions beau être jeunes, nous n'étions pas le genre de gus à nous taper une dizaine de bornes à pied pour aller voir un pote. Néanmoins un jour l'ennui fût trop fort et nous nous décidâmes à nous incruster chez John. Il n'y avait pas que l'envie de faire autre chose que de glander chez nous. Nous étions assez curieux, il faut bien l'avouer, de ce que pouvait être la vie de John en dehors du lycée. Il était assez secret sur son univers et même si on passait beaucoup de temps avec lui nous ne savions pas grand-chose de lui. Une journée type au bahut avec John ça consistait à être avec des nanas qui gloussaient autour de lui. On discutait un peu certes mais rien de transcendant et pourtant le petit blondinet dégageait quelque chose d'intéressant, d'attirant, pas au sens sexuel du terme, chez les demoiselles certes mais pas chez moi. Jude et moi avions vraiment envie d'en savoir plus sur lui. C'est ainsi qu'un samedi matin, nous nous pointâmes chez John. Je me souviens de l'excitation qui nous gagnait au fur et à mesure que nous nous approchions de chez lui. John habitait un quartier pavillonnaire, ça nous changeait vraiment de notre petite résidence grise. Pour nous détendre nous passions notre temps à maudire les enculés de bourgeois qui pouvaient se payer des baraques que nous ne posséderions sans doute jamais. Arrivés au coin de la rue où habitait John, sous avons fermés nos grandes gueules, nous n'en menions pas large. Sa maison était en meulière, elle faisait deux étages et avait des volets rouge vif. Devant le courage de Jude j'ai  poussé le portail, j'ai grimpé les quatre marches et j'ai appuyé sur la sonnette. La mélodie typique de Big Ben annonça notre arrivée. Et, rétrospectivement c'est à cet instant précis que tout a vraiment commencé.
publié dans : Chapitre 2
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