Ma scolarité à Sainte Cécile fut bien différente qu'à Jules Ferry. Pour la première raison que le petit génie ne bénéficiait plus de l'aura bienveillante de ces instituteurs. Je ne suis plus le premier de la classe, encore dans le premier quart certes mais il y avait plus brillant que moi. Ceci dit en plus d'être brillant ils partaient avec le sacré avantage de travailler. Un jour en discutant avec un camarade, j'ai eu une drôle de surprise. Il m'expliquait sa méthode de travail avec un emploi du temps très précis, tous les soirs de telle heure à telle heure telle matière, mercredi et week-end inclus. Et moi du haut de mes dix ans (enfin façon de parler, j'atteignais péniblement les cent vingt centimètres) je l'avais regardé en lui balançant d'un ton naturel : "Mais tu t'amuses quand ?". Pas le temps…En sixième le gosse il n'avait pas le temps d'être un gosse. Chez moi je passais mon temps à m'éclater bien que je fus seul. Ma chambre ressemblait à un mini gymnase. Elle devait faire huit neuf mètres carrés à tout casser mais qu'est ce que j'y peux m'y dépenser. Avec une paire de chaussettes, ou une grosse boule de papier et du scotch je me fabriquais un ballon et je rejouais les plus grands matches de l'histoire, j'étais Pelé, Beckenbauer, Platini, Cruyff. Un gros pot de fromage blanc découpé au dessus de la porte et je faisais partie des Harlem Globe Trotters. J'ai même appris à jouer au tennis dans ma chambre, c'est vous dire. Sur les murs il y avait des posters de mecs en short avec des coupes de cheveux aléatoires, bien loin des bimbos - aussi en short parfois mais beaucoup plus moulants - qui ont étalé leurs talents avec nous sur scène ou sur les pochettes de nos albums. Cette chambre est devenue par la suite le bunker dans lequel je me réfugiais.
Je n'étais donc plus la grosse tête du bahut. Il me restait donc le comique pour survivre à l'école. Oui mais faire le mariolle dans une école catho à cet époque là c'était aussi conseillé et efficace que de péter au milieu d'une oraison funèbre. Rigueur, travail, chasteté, silence, dans la joie et le respect du Seigneur. Amen. Pas question d'approcher une fille à moins d'un mètre, d'ailleurs pour calmer tout ce petit monde les classes n'étaient pas mixtes. Ca n'a pas aidé mon épanouissement…amoureux dirons nous pour être poli. Comment voulez vous que je n'ai pas basculé dans l'excès plus tard ? Je traînais mes guêtres, me faisant chier littéralement comme un rat mort en cours, mes résultats scolaires dégringolaient en flèche. Du coup l'ambiance à la maison s'en ressentait. Mes parents perdaient leurs dernières espérances à mon sujet en même temps que Mitterrand arrivait au pouvoir pour finir de briser leurs rêves de grand soir. Mon père rejetait la responsabilité de cet échec sur le dos de ma mère. Elle subissait et se taisait. Le ménage, la bouffe, les lessives, les courses et écarte les cuisses quand je te siffle. Ah c'est beau d'avoir été jeunes en 68. Remarquez on les avait prévenu à la mairie : pour le meilleur et pour le pire. En général quand on ne divorce pas le pire dure plus longtemps que le meilleur. Mes parents n'ont pas divorcé. La famille Michaud s'est transformée petit à petit en une chose sombre, glauque, difforme, une sorte de collocation forcée où ma mère est devenue un tampon entre mon père et moi. On ne communiquait plus, on ne riait plus, chacun dans son coin, mon père sur son fauteuil devant la télé, ma mère couchée sur le canapé avec une petite couverture attendant que son mari aille se coucher, et moi dans mon bunker. Je me couchais très tôt, vers vingt heures au grand maximum, du coup je ne faisais pas mes devoirs et mes bulletins étaient de plus en plus catastrophiques. Par conséquent l'ambiance tournait de plus en plus au vinaigre. Le parfait cercle vicieux.
C'est à ce moment là que mon père a pris une décision. Plus question de foutre son pognon par les fenêtres en payant des études à une feignasse dans mon genre. Avant que Sainte Cécile ne prît la décision de se séparer de moi, mon père décidait de me renvoyer dans le public. J'allais enfin retrouver les potes de mon quartier au lycée. Oui, parce qu'entre temps nous avions déménagé. Peu de temps après avoir intégrer Sainte Cécile, nous avons loué un apaprtement dans une résidence HLM fraîchement construite à Igny, petit patelin très tranquille, un peu ravitaillé par les corbeaux certes, mais tranquille. Il faut arrêter avec les images d'Epinal : les cités ne sont pas que des ghettos où pour s'en sortir on devient dealer ou joueur de foot. On peut aussi devenir rock star. Non sérieusement, ce n'est pas le fait de vivre dans une cité HLM qui fait de vous un crétin, ou un malfrat. Tout est une question d'éducation et de repères, de fréquentations aussi. Dans cette cité je traînais beaucoup avec trois gars dont un était … bizarre. Différent est un mot plus juste à vrai dire. Il ne parlait pas beaucoup, il avait souvent l'air ailleurs, ne vous répondait qu'une fois sur deux, et quand il vous faisait l'honneur de répondre il fallait se contenter de phrases de cinq mots au mieux. Taille moyenne, corpulence moyenne, brun, les yeux bleus et une coupe "soupière". Un peu genre Beatles. Mais en mieux quand même. Jean-Marc Niederbacher, puisque c'est de lui que l'on cause, était, est toujours, le copain idéal. Toujours d'accord ou au pire facile à convaincre, le gars à qui vous pouviez confier des choses sans qu'il les répète ensuite, et en prime quand vous le connaissiez bien vous aviez la chance d'apprécier son humour. Comment Jean-Marc Niederbacher est venu à s'appeler Jude ? Ne croyez aucune des hypothèses émises par les biographes de tout poil. Je n'en sais foutre rien. Même lui doit l'ignorer. Encore un de ces surnoms à la con qui surgissent de nulle part, sans raison. Ceci dit, plus tard quand il eut fallu mettre son nom sur les disques, ou même pour la presse Jude c'était vachement plus pratique. En tout cas ça n'a aucun rapport avec la chanson des Beatles, ce n'est pas non plus les initiales de J'ai Une Descente d'Enfer ou que sais-je encore.
J'ai donc quitté Sainte Cécile pour intégrer le lycée du coin, Descartes. Jude et moi avions un an d'écart mais au gré des redoublements nous
entrions au lycée en même temps et par chance dans la même classe. Par chance pour nous deux parce que j'étais assez introverti, si si, j'avais du mal à intégrer un groupe de prime abord et Jude
c'était Jude…Même s'il connaissait tout un tas de gens depuis le collège, c'était pas le genre de mec qu'on invitait pour une soirée. Ceci dit moi non plus.
J'avais quinze ans et je découvrais un nouveau monde. Ca fumait dans la cour,
pas que des clopes, ça entrait et sortait comme dans un moulin, les filles étaient habillées comme des filles, et parfois très court, ça se roulait des galoches dans tous les coins, et on disait
même que ça baisait dans les sous-bois du parc. Rien à voir avec Sainte Cécile. Alors forcément tous ces jeunes jouvenceaux réunis dans ce lycée n'avaient pas la tête aux études mais quel pied de
se sentir aussi libre. Le carcan scolaire était beaucoup moins resserré, la pression atténuée, une certaine idée illusoire du bonheur. Illusoire car c'est à ce moment là que tout se joue
réellement, c'est au lycée qu'on prépare réellement son futur et à cet âge là le futur c'est un concept assez confus. A vingt cinq ans t'es limite considéré comme un vieillard, alors se préparer
à faire le même boulot pendant quarante ans non merci. De toutes façons mes parents c'est des cons et je crèverai avant trente ans. Que celui qui n'a jamais dit ou pensé ça me jette son
premier walkman à cassette !
Aucun commentaire pour cet article
Derniers Commentaires