Mai 68, c'était la révolution en France. Cohn-Bendit et sa troupe faisaient trembler le grand Charles, c'était bientôt la fin de la société de consommation (non non ne rigolez pas), les jeunes voulaient tout changer et ne pas faire comme leur parents (mais arrêtez de rire je vous dis), et c'est dans ce grand bordel que je débarque un soir. Je suis le fils unique (forcément unique non ?) de Raymond Michaud et de Monique Chautard. Je suis né à Massy, dans la banlieue sud de Paris, dans une de ces banlieues où ont fleuri les "grands ensembles" montés à la hâte et en dépit du bon sens pour loger les masses ouvrières. Mais si je suis né près de ces grandes barres de quinze étages, j'ai la chance de grandir un peu plus loin. Mes parents louaient un petit trois pièces à Antony dans un modeste immeuble de deux étages échoué dans un quartier pavillonnaire assez huppé. Que dire sur ma petite enfance ? Rien de bien particulier. Un détail physique tout de même : j'avais les pieds qui rentraient. Ca me conférait une démarche assez particulière, une sorte de Charlot à l'envers. Ce qui plus tard a engendré mes fameuses jambes arquées qui en ont fait craquer plus d'une et susciter les rumeurs les plus salaces. Surtout la fois où embarqué de force par un manager débile à l'hippodrome de Vincennes j'ai dû me coltiner une séance photos devant une cinquantaine de journalistes à l'arrivée. Et certains n'avaient pas hésité à dire que ma démarche de cow-boy venait du fait que j'avais couché avec le vainqueur du prix d'Amérique. Non pas le jockey… le cheval. Sous prétexte (pas forcément infondé d'ailleurs, mais j'étais hype pour l'époque…comme quoi vous pouvez être hype et avoir l'air con. C'est même à ça qu'on reconnaît que vous êtes à la mode) que j'avais l'air d'une gonzesse avec mon futale hyper moulant et mon catogan. Et allez les blagues sur la queue de cheval…
Donc j'avais les jambes arquées, je n'étais pas grand, et fallait aller à l'école. J'aimais bien l'école et il se trouvait que l'école m'aimait bien. J'apprenais plein de trucs, c'était magique. Et puis un jour on s'aperçoit que j'en sais beaucoup plus que je ne devrais. On me fait sauter une classe, puis deux. Et me voilà à cinq ans en CE1 à l'Ecole Jules Ferry. Mes parents étaient fiers de moi vous vous imaginez bien, il me voyait devenir au moins médecin. Pour eux qui venaient de milieux modestes où vous savez que quoi que vous fassiez vous resterez toujours une merde aux yeux des autres, il y avait des statuts au sein de la société qui vous conférait une respectabilité éternelle. Médecin faisait partie dans leur référentiel de valeur de ces statuts à haute valeur ajoutée. Sans doute aussi espéraient ils à travers moi de grimper quelques barreaux sur l'échelle sociale. Qui pourrait les en blâmer ? Et moi dans tout ça je suivais le mouvement, mes parents me poussaient, je voulais leur faire plaisir, j'étais premier de ma classe, le vrai petit fayot qui lève tout le temps la main en disant "Moi madame, moi madame", une vraie tête à claques. Quand les autres gamins rêvaient de faire policier, mécanicien, pompier, ou soldat, moi sur la fiche de début d'année je mettais "footballeur ou astronome". Parfois il y a des signes qui après coup vous font croire que vous avez un destin. Quand j'avais cinq ans j'étais le petit Alain Michaud je voulais être footballeur ou astronome, aujourd'hui je suis Jimi Simpson et je suis footballeur et astronome. Je joue dans les plus grands stades du monde et je vis au milieu des étoiles. Accomplir ses rêves d'enfants ce n'est pas donné à tout le monde.
L'école est une jungle et si les enfants sont formidables disaient Jacques Martin, ils sont surtout très cruels. Résumons la situation. J'avais cinq ans, donc deux ans de moins que ceux de ma classe, j'étais petit, pas très costaud, et je suis un fayot de compét'. Je fais comment pour survivre sans me faire péter la tronche à toute les récrés et voler mon quatre heures? Oui parce que dans ce monde de brutes, pour se faire respecter il y a certaines conditions à remplir. Soit tu te sers de tes poings ou alors il faut être utile à celui qui se sert de ses poings. Premier coup de bol, il se trouve qu'avec mes jambes arquées, j'ai un certain don pour le foot. Ce qui m'apporte une petite notoriété au sein de l'école maternelle, et la protection de Gérard, le caïd de la cour, qui s'octroie le droit (c'est ça ou un pain à celui qui l'eût contesté) de m'avoir dans son équipe. Mais pour assurer le coup, et comme je n'avais pas de lunettes je ne bénéficiais pas de la sacro-sainte immunité que possèdent les petits binoclards, il se trouvait que j'avais un pouvoir comique sur mes petits camarades. Il m'arrivait souvent de singer les instituteurs ou de rejouer les sketches vus la veille à la télé. Pendant toutes mes années de primaire, j'ai été le petit génie qui faisait marrer tout le monde et, en prime, gagnait toujours ou presque au foot à la recré. Franchement si ce gamin ça n'avait pas été moi j'aurais eu envie de lui faire la peau tous les trois jours. Bon il y avait quand même un revers à la médaille. Les filles. Bah oui, les filles me trouvaient trop "gamin". Bon en même temps se faire traiter de gamin par une fille de dix ou onze ans ça a quelque chose d'assez délicieux mais à cet âge là on n'a pas le même recul. Ce n'est pas que j'ambitionnais de participer à ma première partouze à neuf ans, j'attendrai d'avoir atteint mes vingt ans pour ça, mais bon à cet âge là on commence les petites amourettes avec les petits bisous sur la bouche en cachette. Avoir une amoureuse ça vous octroie quand même une respectabilité sans borne dans la société enfantine. Non moi j'étais un gamin beaucoup trop jeunes pour ces vieilles rombières de dix ans passés.
Malgré ce petit détail, ma vie dans l'école publique se passait plutôt bien. C'est là que Raymond Michaud a eu une idée de génie. Puisque son rejeton adoré avait la tête bien remplie, il fallait lui donner les meilleures chances de réussir dans la vie et de devenir médecin. Raymond fait sauter le livret d'épargne et direction l'Institution Sainte Cécile de l'autre côté de la rue. Bienvenue dans une école privée et catholique. Changement catégorique d'ambiance. Je devais sans doute faire partie du quota de fils d'ouvriers dans cet univers de bourgeois et de cul bénis. Que des gamins propres sur eux, bien élevés dans la tradition catholique, avec des fringues bien repassés pas délavés, des souliers vernies et moi au milieu de tout ça qui détonnait dans le décor. Mes vêtements avaient été achetés en grande surface, mes pompes devenaient vite trouées, j'avais une coupe de cheveux aléatoire et, o sacrilège, j'avais la prétention de dire que je ne croyais pas en Dieu. Mais Raymond qu'est ce qui t'a pris ? Tu n'allais pas à la messe, on a jamais évoqué le concept de Dieu à la maison, à mon avis tu devais connaître la liturgie autant que le cinéma tadjik, tu m'as baptisé parce que tout le monde le fait ( quelle connerie soit dit en passant), et tu m'as envoyé dans une école catho où j'ai dû me taper une messe hebdomadaire pendant des années, des cours de catéchisme (où visiblement ça ne choquait personne que quelqu'un puisse vivre 969 ans, ou qu'on y affirmât sans vergogne que l'homme est sur Terre depuis dix mille ans grand maximum, passons…), et comble du comble, j'ai dû faire ma Communion, ma Confirmation et ma Profession de Foi (la première fois que je portais une robe, pas la dernière…). Et tout ça sans avoir le moindre cadeau. C'est vrai quoi quand tu entends les mômes qui ont fait leur communion, ils te montrent leur gourmette, te parlent de la grande fête familiale qui a été organisée en leur honneur, mais jamais de la signification du geste. Moi je ne croyais pas en Dieu, je me fadais une messe de plus et en prime ça ne m'apportait rien. Aucun intérêt.
Merci, c'est excellent !