2
Now when I was a young boy, at the age of five
My mother said I’ll gonna be the greatest man alive
Quand j’étais enfant, à l’âge de 5 ans
Ma mère m’a dit que je serai le plus grand
(Muddy Waters - Mannish Boy)
1967 , le Summer of Love, Raymond Michaud, tourneur fraiseur chez Renault de son état, vingt deux ans et toutes ses dents,
rencontra par hasard Monique Chautard, vingt et un an mais pas de seins, sur une plage normande. Il faisait sans doute beau, en Normandie ça veut dire entre deux averses. Raymond repéra Monique,
lui fit son numéro de charme, et lui donna rendez-vous le soir même au dancing. Tout l’histoire a démarré pour moi à ce moment précis
Raymond Michaud est issu d’une famille d’ouvriers de générations en générations. Un père charpentier, une mère au foyer élevant ses huit gosses dont
Raymond est l’aîné, vous imaginez le tableau. Il est brun, atteint péniblement le mètre soixante, râblé et le regard dur. Raymond n’a pas encore quitté le domicile familial et cette semaine de
congés payés bien mérités il a voulu en profiter pleinement. Il s’est loué une chambre dans un petit hôtel de bord de mer, il a passé sa semaine a reluquer les gonzesses sans succès. Faut dire
que le Raymond il a une tronche aussi avenante qu’un guichet de la SNCF un jour de grève. Sourire était un effort quasi insurmontable pour notre homme, ou alors avec deux bibines dans le cornet.
Ce qui pour lui était une dose l’amenant pas loin du coma éthylique. Comme quoi tous les ouvriers ne sont pas des alcooliques. Remarquez bien que tous les alcooliques ne sont pas ouvriers non
plus. Donc Raymond passait sa semaine, le journée assis sur sa serviette à mater les nanas, deux trois tentatives d’approches foireuses j’imagine, et le soir il écumait les bals en espérant que
la nuit serait plus propice aux jeux de l’amour. C’était l’été, c’était les vacances, Raymond voulait tirer sa crampe, mesdames et messieurs allez vous lui reprocher ? Surtout que là au moins
sorti de son milieu naturel il avait une petite chance. C’est vrai quoi, chez lui dans sa banlieue ouvrière, pas une nana ne voulait de lui. C’est pas qu’il était complètement affreux, mais bon
en quinze minutes il avait dévoilé sa personnalité et du coup c’était mort. Bas de plafond, Raymond possédait le romantisme d’un Cro-magnon et en prime une pingrerie à toute épreuve. Il aurait
fallu lui dire à Raymond qu’avec les femmes c’est comme au poker : soit t’as du jeu soit tu payes pour voir. Il n’avait ni l’un ni l’autre et ne savait pas bluffer.
A part ça, parce qu’il n’y pas que les nanas dans la vie, et si c’est le leader d’un groupe qui s’appelle Gang Bang qui vous le dis vous pouvez le croire,
Raymond était un sacré travailleur, aussi doué de ces mains qu’il pouvait être crétin, il gagnait sa croûte pour aider ses parents à subvenir aux besoins de la famille qui tous les deux trois ans
s’agrandissaient d’un rejeton. Sa passion c’était de fabriquer des maquettes de bateaux qu’il allait faire naviguer sur un lac près de chez lui. Un artiste dans son genre. La culture à Raymond
c’était pas son truc, pas le temps, autre chose à faire. Quand vous passez huit heures par jour sur une chaîne, le soir vous n’avez pas non plus forcément très envie d’aller à la Comédie
française pour y voir jouer Corneille ou Racine. De toutes façons vous n’en avez pas les moyens. La télé n’ayant pas encore fait son apparition dans le foyer, Raymond se contentait de la
radio et c’est là qu’il eut la révélation, son idole ça serait elle et pas une autre.. Vous vous demandez qui évidemment ? Edith Piaf, Barbara, Françoise Hardy, Sheila, ou soyons fous Aretha
Franklin ? Non vous n’y êtes pas. Mais pas du tout. Il fallait répondre Yvette. Yvette ! Oui Yvette Horner et son accordéon, sa tignasse rousse , son physique de matrone, et ses dents
de travers. La voilà la vedette ultime, celle pour qui Raymond Michaud serait prêt à se damner. En cette fin de décennie de l’autre côté de la Manche des groupes comme les Stones, les Yardbirds,
les Who, les Beatles renversent tout sur leur passage et Raymond Michaud est fan d’Yvette Horner. Je crois qu’il n’y plus rien à ajouter Monsieur le Juge, nous allons pouvoir attaquer le dossier
de sa complice.
Monique Chautard est encore plus petite que Raymond, un mètre cinquante sous la toise, brune aussi mais
les cheveux longs, maigrichonne sans aucune forme, quarante kilos toute mouillée, et porte des lunettes épaisses. Le sosie officiel de Nana Mouskouri, mais en plus moche et courtes sur pattes.
Elle travaillait comme secrétaire aux Impôts. Passionnant. Elle habitait encore chez sa mère, n’avait pas connu son père, et s’emmerdait autant qu’elle pouvait. Pas de bruit, pas de vague, sa vie
était plate la courbe d’Audimat d’Arte. Juste deux trois copines pour sortir de temps en temps mais rien de bien folichon. Elle aussi venait d’un milieu modeste. Adolescence en petite couronne,
elle quitta l’école à quatorze ans pour enchaîner les petits boulots. A l’époque on trouvait facilement du travail, et puis ça lui permettait de sortir de cette maison. Sa mère l’avait eu très
tard, à quarante ans, l’écart de générations rendait la communication difficile, sa sœur aînée lui tapait sur le système, son père absent lui manquait, c’est avec soulagement qu’elle partit en
vacances au bord de la mer. Mais quand on n’a pas de bol, on n’a pas de bol. Ceci dit quand on a l’impression de se noyer on se rattrape au premier truc qui passe. Et le premier truc qui est
passé à ce moment là c’est Raymond Michaud. Ils copulèrent, se marièrent et n’eurent qu’un enfant. Du premier coup. Quand je vous dit qu’elle n’avait pas de bol Monique.
Derniers Commentaires