Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 14:49

     Caramba, encore raté. Je me suis réveillé dans une chambre d’hôpital avec la délicieuse sensation que mon foie et mes intestins venaient de me passer sur la langue. Ma femme de ménage pakistanaise m’avait trouvé inanimé, la bave aux lèvres et le froc maculé de pisse sur mon canapé à dix mille livres sterling. Elle a appelé les flics et s’est tirée sans demander son reste. Petit conseil d’ami : si vous avez du personnel de maison ne vous suicidez pas à six heures du matin, attendez un vendredi soir pour être tranquille au moins deux jours. Evidement en faisant débarquer les flics et une ambulance dans Carnaby Street, la discrétion n’était plus de mise et quelques photos de moi dans un sale état gisant sur un brancard furent diffusées dans la presse people. Quelques journalistes restèrent plantés plusieurs jours autour de l’hôpital où je me reposais. Très peu de monde fut autorisé à me rendre visite. N’ayant pas de famille, seuls Jude, Paul et Michèle vinrent. John ? Non il était trop occupé à planer je ne sais où. Je ne lui en ai pas voulu, je n’avais pas vu John depuis des mois et le connaissant un tout petit peu, s’il était venu à l’hôpital, il aurait passé son temps à brancher les infirmières ou à essayer de trouver je ne sais quel truc à sniffer. Chacun dans leur genre mes trois amis m’ont expliqué pourquoi, à leurs yeux, j’avais été un crétin de tenter de mettre fin à mes jours.

     -  Mais tu te rends compte de la peur et du chagrin que tu m’as causée ? Comme si j’en avais pas assez chié dans ma vie. Jimi, moi vivante tu n’as pas le droit de mourir. La prochaine fois que tu me fais un coup pareil, je te crève les yeux avec mes escarpins !

     Tout en contradiction féminine. Néanmoins Michèle était vraiment la dernière personne sur cette planète à qui j’avais envie de faire de la peine.

     -  Hey mec, tu déconnes ou quoi ? On a un business à faire tourner, et avec qui on va les faire nos tournées mondiales si Gang Bang n’a plus son putain de chanteur. On va faire quoi si t’es plus là ? Un casting sur MTV pour trouver ton remplaçant ? Jimi merde la prochaine fois que tu veux te tuer pense à ton prochain million de dollars !

     Paul savait d’où il venait et tous les avantages que lui procuraient notre groupe. Il n’avait pas sur lui la pression que je pouvais avoir en tant que frontman, Paul était le deuxième guitariste, celui dont tout le monde se foutait. Et pourtant c’est lui qui était le compositeur principal de Gang Bang. Le grand public le laissait tranquille, il pouvait sortir n’importe où n’importe quand, jamais un paparazzi n’aurait l’idée de l’emmerder. Bref pour lui Gang Bang était vraiment le plan parfait, et c’était très rémunérateur.

     -  Ouais, tu fais comme tu veux, tu veux te tuer, tu te tues. Moi je juge pas, c’est pas que je m’en fous, t’es mon pote donc je préfère que tu sois vivant que mort. C’est plus simple pour… je sais pas moi… boire un coup, aller voir un match de foot…jouer dans un groupe de rock. T’es au courant que t’es chanteur dans un groupe de rock ? Non parce que, je dis ça mais bon c’est toi qui vois, ça fait longtemps qu’on a rien sorti. Bon toi OK y’a eu ta queue au CBGB’s... Et puis bon le « club des 27 » c’est trop tard maintenant, t’as vingt-huit piges. Et tu sais qui c’est le président d’honneur du « club des 28 » ? Mike Brant. Ouais ça craint hein. Pas très rock’n’roll tout ça Jimi. De toutes façons tu ne seras jamais Mick Jagger, alors arrête de te prendre la tête, repose toi et tu viens à la campagne en sortant d’ici.

C’était Jude tout craché. Simple, rationnel, direct. Et en plus il m’a fait rire ce con. Mike Brant. Mike « I believe I can fly » Brant. Non mais franchement j’aurais eu l’air malin dans ce club des 28. Et il avait raison : je n’aurai jamais le talent pour m’asseoir à la grande table ronde de l’Olympe du Rock’n’roll. Est-ce que ça m’empêcherait de le faire croire ? A priori non. Alors j’ai écouté mon pote, je suis parti chez Jude, dans le comté du Hampshire. Sa maison avait doublé de volume, tout son pognon passait dans la pierre et le golf. Même si les relations entre Gang Bang et la Baronne Adams s’étaient refroidies (doux euphémisme), la Baronne très fair-play, mais après tout nous étions en Angleterre n’est ce pas, ne lui avait pas repris sa carte de membre à vie au Blackwood Country Club. Du coup Jude passait beaucoup de temps au golf et moi je me retrouvais seul, comme quelques années auparavant, assis à cette même table, devant cette même baie vitrée, seul le carnet à spirales avait changé. Bizarrement alors que cette fois ci, j’étais en pleine forme, que j’avais à disposition tout le pognon qu’il me fallait, il ne m’est pas venu une seule fois à l’idée de me faire livrer du champagne et des putes. Depuis tout ce temps, j’avais un répertoire rempli de personnes plus ou moins recommandables pouvant satisfaire le moindre de mes désirs de ce genre. Tout ça se payait bien sûr, mais quand Oswaldo Ardiles vous a la bonne, la vie est tout de suite beaucoup plus facile. Bref, je suis resté étonnement calme chez Jude, sans doute ne voulais-je pas briser la sérénité qui régnait en ce lieu. Et je me suis mis à écrire. Enfin.

Six ans s’étaient écoulés depuis l’écriture de Still There et même si j’eus un peu de mal au début à noircir les pages du carnet, une fois que le robinet de l’inspiration s’ouvrit ce fut une inondation. Je n’écrivais pas seulement des chansons, mais aussi des petites histoires, des idées de romans, de courts métrages, des clips illustrant les chansons que je venais de pondre. Je ne m’arrêtais plus d’écrire, parfois jusque douze heures par jour. Certains soirs, je remarquais à peine la présence de Jude, faut dire qu’il sait se faire oublier l’animal. Les mêmes thèmes revenaient souvent mais un en particulier dominait les autres : la relation père-fils. Tommy allait sur ses huit ans et dès que j’étais au calme, et où pouvais-je être plus au calme que chez Jude, mon fils hantait mon esprit. J’étais toujours tiraillé entre ces deux sentiments. Je voulais tout savoir de ce gosse, j’étais son père après tout, mais je ne voulais rien à voir avec lui, je n’étais qu’un géniteur, une giclée de sperme émise au mauvais moment. En écho à cette paternité refoulée je repensais à mon propre père, à cette relation manquée entre deux hommes qui se sont côtoyés sans s’apprécier, à se détester (pour ma part en tout cas) et que la mort avait séparé à mes dix-sept ans. En fait ce n’est pas mon père en tant que tel qui me manquait, mais un père que je n’avais pas eu, le père idéal, enfin idéal de mon point de vue. Je tentais d’établir le portrait robot de cet homme qui aurait du être mon modèle, me montrer la voie, me faire découvrir des milliers de choses, un type à qui j’aurais pu piquer en douce le 33 tours de Sticky Fingers, qui m’aurait emmené voir The Wall, qui m’aurait dit comment m’y prendre avec les filles, que j’aurais écouté parler de la vie autrement qu’en ayant l’impression d’entendre Jean-Pierre pilier de comptoir de son état, un type pour qui j’aurais eu de l’admiration tout simplement. J’essayais de me remémorer des bons souvenirs que j’aurais pu avoir avec mon géniteur. Peine perdue. Ça en devenait tellement pathétique que j’en riais. Et puis j’ai cessé de rire en repensant au fait que moi aussi j’avais un fils. Tommy. Le petit Tommy avait maintenant presque huit ans et je ne l’avais vu qu’au travers des photos que Debbie m’avait fait parvenir. Quelle image allais-je laisser à ce petit bonhomme ? Un père absent, invisible à la maison et pourtant si présent au dehors. Tommy m’avait vu des centaines de fois, pouvait m’entendre à la radio, regarder mes clips sur MTV et pourtant il ne me connaissait pas.

J’étais enfin décidé à le rencontrer.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 11 - Communauté : melting pot
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