Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 14:46

     C’est finalement à Londres qu’elle céda à mes avances. Nous avions pris l’avion ensemble depuis New York pour rejoindre l’Europe. Le tournage de Seconde Chance allait bientôt commencer et toute l’équipe du film, comédiens et techniciens, étaient conviés dans les bureaux de Gang Bang Records. Quand je dis les bureaux de Gang Bang Records, ça en jette mais en fait, nous louions quatre pièces pas très grandes dans un immeuble situé pas très loin de Picadilly Circus. Nous avions deux secrétaires et un comptable à plein temps qui travaillaient là bas et se partageaient deux bureaux. Nous avions aménagé pour y donner des interviews une sorte de petit salon cosy attenant à un bureau directorial où, en théorie, je dirigeais l’entreprise. Ayant passé le plus clair de mon temps aux Etats-Unis depuis la création de Gang Bang Records,  mes apparitions dans les locaux étaient très épisodiques, à tel point qu’une couche de poussière d’un pouce au moins recouvrait mon bureau. Je défendais à quiconque d’y entrer en mon absence et à cet effet j’étais le seul à en avoir la clef. Gang Bang Records était une toute petite structure puisqu’elle n’avait vocation qu’à s’occuper des intérêts du groupe. Lorsque nous n’étions ni en tournée ou que notre actualité se bornait à illustrer les pages des magazines people, le personnel était réduit au strict minimum. Le reste du temps nous engagions des types au coup par coup pour quelques semaines ou le temps d’une tournée. Ce n’est qu’à partir de cette période, l’été 93, que notre petite entreprise s’est vraiment développée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. A savoir une multinationale présente dans une quarantaine de pays, produisant là des films, ici de la musique et possédant sa propre chaîne de télé, GB TV, émettant dans le monde entier.

     Mais revenons à Moon. J’étais bien évidement tombé sous le charme de cette blonde qui portait en elle cette sorte de classe décadente qui n’existe que dans le monde du rock’n’roll. Sa beauté diabolique aurait converti au satanisme le plus endurci des puritains. Une fois de plus je tombais amoureux. Cela arrivait souvent mais durait peu en général car une groupie en chassait une autre. Lorsque je déclarai ma flemme à Moon elle se mit à rire. Je fus d’abord vexé comme un pou. Ensuite seulement elle m’expliqua que la pire des choses qui pouvait m’arriver était de tomber amoureux. Moon n’était pas le genre de fille à s’investir dans une relation de couple de quelque sorte que ce soit. Cette nana était la liberté incarnée, très imprévisible, à part si elle avait signé un contrat, il était impossible de planifier quoi que ce soit avec elle. Tu ne partais pas en vacances avec Moon, non elle te rejoignait sans prévenir. Tu n’invitais pas Moon à un dîner, c’est elle qui te disait où et quand, et tu avais intérêt à être à l’heure. Moon n’était pas dirigiste ou quoi que ce soit, elle ne voulait en aucun cas prendre le dessus sur qui que ce soit, c’est juste qu’elle vivait sa vie comme bon lui semblait. Moon m’avait convaincu qu’il valait mieux être son ami (et plus si affinités) qu’espérer être son mari, compagnon, concubin, amant, rayez la mention inutile. C’est comme ça que Moon est devenue mon amie. Une vraie. Au même titre que Jude, John, Paul et Michèle. Enfin presque je n’ai jamais couché avec un Gang Bang. Quoi qu’une fois bien bourré j’ai eu envie d’enculer Jude, mais, et c’est la seule fois où je l’ai vu frapper quelqu’un, il m’assomma à l’aide d’un tabouret de bar. Une fois le tournage terminé, Moon disparut tel Lucky Luke à la fin de chacune de ses aventures. Je ne la revis seulement que quelques mois plus tard, par surprise, et ce fut toujours ainsi avec elle. Moon débarquait désormais dans ma vie quatre ou cinq fois par an comme une comète passant et repassant régulièrement autour du Soleil. Pour le reste du temps, comme disait l’autre, le bonheur c’était simple comme un coup de fil.

     Le film fut complètement terminé au printemps 1994. Il fallait maintenant le vendre aux distributeurs et pour ça rien de mieux qu’une projection à Cannes au Marché du Film. Ah Cannes ! La fête mondiale du cinéma où personne ne voit aucun film. Oui même ceux qui ont la chance de pouvoir assister à une projection puisque ces privilégiés profitent de l’obscurité pour roupiller un peu et récupérer de leurs folles nuits. Tout le monde se fout de savoir qui remporte la palme, l’important est : dans quelle fête va-t-on pouvoir rentrer ce soir ? Les grandes boîtes privées organisent des séminaires servant de prétextes au défoulement des cadres, le cinéma fait exactement la même chose. On loue tout Cannes pour quinze jours, on projette une vingtaine de films et c’est l’orgie ambiante pour tout ce que le monde compte de people en tous genres. J’avais donc mon carton d’invitation de plein droit pour ce raout cinématographique. J’ai monté les marches avec Michèle le soir de Pulp Fiction. Ça lui a fait très plaisir de vamper la croisette dans cette longue robe noire. Bon bien sur je n’ai pas vu le film, j’ai même été à deux doigts de me faire virer de la salle du Palais des Festivals tellement mes ronflements empêchaient mes voisins de dormir. Aujourd’hui il ne me reste que de souvenirs assez vagues de mes nombreux passages à Cannes. Sans doute parce que là bas le cacheton d’ecsta et le champagne remplacent le Doliprane et le verre d’eau pour soigner le mal de tête. Et j’ai eu très souvent mal à la tête en ce mois de mai 1994. Le film s’est très bien vendu, et devint un succès mondial dès l’automne. Gang Bang Records, Eddy Pope et moi-même nous nous fîmes des couilles en or.

     Je crois sincèrement que c’est à ce moment là que j’ai vraiment dégoupillé. J’avais cette impression que quoi que je fasse cela serait forcément génial. Si mon nom ou ma tronche étaient sur un produit alors il s’en vendait des camions entiers. J’étais de toutes les soirées qui comptent, et je n’en repartais jamais seul, par décence pour certaines qui étaient maquées à l’époque, qui le sont encore aujourd’hui et qui ne s’en sont pas vanté depuis, je tairais le nom de chanteuses, actrices, artistes en tout genre, femmes politiques, magistrates que j‘ai pu culbuter à cette époque. Le succès de Seconde Chance remettait les albums de Gang Bang sur le devant de la scène ce qui m’enrichissait chaque jour un peu plus. Un de mes plaisirs favoris était de réveiller mon banquier à Zurich à n’importe quelle heure du jour et de la nuit pour lui demander le solde de mon compte. Il m’arrivait même de le faire pendant qu’une nana me montrait comment elle s’y prenait avec sa bouche. Rien ne m’excitait plus que le sexe débridé et le fait d’être pété de thunes. Mais à quoi bon avoir du pognon si on ne le dépense pas. Alors j’ai assouvi un rêve de gosse.

Par Chapitre 11 - Publié dans : Chapitre 11 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 14:48

     « Allo Jude ? Ça te dirait d’être vice-président de Chester City ? Pourquoi Chester City ? Parce que je viens de le racheter ? Oui je sais ils sont en Troisième Division mais plus haut ce n’était pas dans mes prix. Je t’attends dès demain matin au stade de Chester ? Mais je m’en fous que tu sois chez ton oncle à Limoges, tu ramènes ton cul tout de suite ! ».  Et voilà comment le lendemain matin j’avais un maillot rayé bleu et blanc sur le dos devant une douzaine de journalistes pour annoncer que je prenais la présidence du club en compagnie de mon ami. Bien sûr devant les flashes qui crépitaient, j’ai promis monts et merveilles, la Premier League d’ici quatre ans, la venue de grands joueurs, un nouveau stade, et si ils m’avaient poussé un peu je rajoutais une voiture offerte avec l’abonnement au stade et des  entrées gratuites dans mon night-club de Londres. Oui parce que j’avais ouvert une boîte à Londres. Enfin officiellement c’était moi, mais bon vous savez ce que c’est, Ardiles est venu me voir, en souvenir de la prison de Brixton, toujours cette histoire de proposition qu’on ne peut pas refuser. J’étais donc associé avec mon « ami » Ardiles pour la gestion du Kick Off, un endroit très sex drugs and rock’n’roll. Dans cet endroit on avait aménagé une petite scène sur laquelle des nouveaux groupes rock pouvaient se faire les dents. C’est à cet endroit qu’ont vraiment démarré des groupes comme The Teddy Beers, Blue Turtles Band, Ultralevure ou encore Stuart Cockman qui plus tard ont signé chez Gang Bang Records.

     Je vivais dans un état de débauche permanente, n’ayant qu’à claquer des doigts pour obtenir ce que je voulais. Complètement déconnecté de la réalité je faisais n’importe quoi, n’importe où avec n’importe qui. Je ne savais plus l’heure qu’il était, le jour que nous étions et parfois même l’endroit où je me trouvais. Le seul lien qu’il me restait avec la vraie vie c’était Jude qui arrivait toujours à me contacter pour m’informer de ce qui se passait dans notre club de foot. De fait le vrai président à ce moment là c’était lui puisqu’à chaque décision à prendre je répondais « Fais ce que tu veux mon pote… ». Mes préoccupations du moment se bornaient à savoir comment j’allais m’éclater dans les cinq prochaines minutes. Je voyageais sans cesses, accumulant tellement de miles que j’aurais pu avoir un voyage gratuit vers Jupiter. Mes lubies se succédaient à une vitesse étonnante. En Australie je décidais d’acheter un catamaran, d’embaucher un équipage et de faire le tour du monde à la voile. Je trouvais ça rock’n’roll de me jeter sur les mers pour faire le tour de notre planète. J’étais exalté à l’idée de me mesurer à Dame Nature et d’être six mois loin de tout sans prévenir personne. Au bout de deux jours, nous faisions route vers la Nouvelle-Zélande : j’avais le mal de mer. J’ai laissé tout le monde en plan à Wellington et je suis rentré immédiatement à Londres par le premier avion. Je restais cloitré une semaine dans mon appartement sur Carnaby Street payé une petite fortune avec pour seule présence humaine ma femme de ménage pakistanaise dont je n’ai jamais su le prénom.

     Nous étions en mai 1995 et je venais d’avoir vingt-huit ans. Seul dans cet appartement moderne mais finalement si froid je prenais conscience de ça. Je venais d’avoir vingt-huit ans. Robert Johnson, Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Kurt Cobain. Ils sont tous morts à vingt-sept ans. Faire partie du « club des 27 », c’est faire partie du gotha du rock’n’roll à tout jamais. Et moi voilà que j’avais vingt-huit ans, j’étais devenu une rock star mondialement connue, j’étais immensément riche, je possédais un pied à terre sur trois continents, il me suffisait d’apparaître dans la rue pour provoquer une émeute, mais j’étais seul chez moi, j’avais un gosse de presque huit ans que je ne connaissais pas, je me défonçais un jour sur deux, je jouais les rebelles alors que je profitais à fond du système, je ne savais plus ce qui me faisait courir autant. La gloire ? Je ne pouvais en avoir plus. Le sexe ? Depuis quelque temps je remarquais que même un corps nouveau ne me faisait plus tellement d’effet. Je baisais plus dans l’idée de sauver ma réputation de sérial niqueur que pour le plaisir même. L’argent ? Je ne savais même plus comment dépenser tout mon pognon. Plus j’étais riche et moins je payais. J’étais invité partout : mes hôtes se servaient de ma présence pour se faire mousser. Vous avez vu ? Jimi Simpson est l’ami de Tartempion, c’est quelqu’un ce Tartempion. Et Machine ? Elle a passé des vacances aux Bahamas avec Simpson, elle est hype n’est ce pas ? Je n’avais plus de goût à rien, j’étais fatigué, sans envie. L’envie d’en finir avec ce tourbillon incessant. Depuis la fin de l’année 91 ma vie défilait à mille images par secondes et il ne m’en restait finalement pas grand-chose. Je ne m’appartenais plus, je devais être Jimi Simpson nuit et jour quand de temps en temps j’aurais aimé rester Alain Michaud. Tout simplement. Prendre un verre avec des potes tranquillement sans avoir de fan sur le dos, sans avoir ma photo le lendemain dans les journaux, pouvoir aller au cinéma et à un concert en étant noyé dans la masse et pas dans un carré VIP aseptisé. Avoir une vie normale, regarder la télé au lieu d’être dedans. Mais comment faire pour sortir de ce système ? J’étais désormais trop connu pour redevenir un inconnu. Je ne voyais qu’un seul exemple qui correspondait à mon cas : Brigitte Bardot. Cette femme était Vénus descendu sur Terre et elle était adulé par la planète entière et puis un jour elle ne supportait plus d’avoir le monde à ses pieds, alors elle s’est retirée de toute vie publique et se fana. Vénus se transforma en Méduse. Il y avait d’autres solutions, plus dramatiques celles-là mais beaucoup plus rock’n’roll : le suicide ou l’overdose, ce qui revenait au même convenons-en. J’ai fait le fond de mes poches, raclé mes fonds de tiroirs et j’ai dégotté une quinzaine de cachetons différents. Il y en avait des verts, des jaunes, des rouges, avec un papillon, un cœur ou une bite gravé dessus. J’ai tout gobé comme des M&M’s et je me suis servi un grand verre de whisky (sans coca et sans glace s’il vous plaît). J’ai fermé les yeux et je me suis écroulé sur mon canapé.


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Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 14:49

     Caramba, encore raté. Je me suis réveillé dans une chambre d’hôpital avec la délicieuse sensation que mon foie et mes intestins venaient de me passer sur la langue. Ma femme de ménage pakistanaise m’avait trouvé inanimé, la bave aux lèvres et le froc maculé de pisse sur mon canapé à dix mille livres sterling. Elle a appelé les flics et s’est tirée sans demander son reste. Petit conseil d’ami : si vous avez du personnel de maison ne vous suicidez pas à six heures du matin, attendez un vendredi soir pour être tranquille au moins deux jours. Evidement en faisant débarquer les flics et une ambulance dans Carnaby Street, la discrétion n’était plus de mise et quelques photos de moi dans un sale état gisant sur un brancard furent diffusées dans la presse people. Quelques journalistes restèrent plantés plusieurs jours autour de l’hôpital où je me reposais. Très peu de monde fut autorisé à me rendre visite. N’ayant pas de famille, seuls Jude, Paul et Michèle vinrent. John ? Non il était trop occupé à planer je ne sais où. Je ne lui en ai pas voulu, je n’avais pas vu John depuis des mois et le connaissant un tout petit peu, s’il était venu à l’hôpital, il aurait passé son temps à brancher les infirmières ou à essayer de trouver je ne sais quel truc à sniffer. Chacun dans leur genre mes trois amis m’ont expliqué pourquoi, à leurs yeux, j’avais été un crétin de tenter de mettre fin à mes jours.

     -  Mais tu te rends compte de la peur et du chagrin que tu m’as causée ? Comme si j’en avais pas assez chié dans ma vie. Jimi, moi vivante tu n’as pas le droit de mourir. La prochaine fois que tu me fais un coup pareil, je te crève les yeux avec mes escarpins !

     Tout en contradiction féminine. Néanmoins Michèle était vraiment la dernière personne sur cette planète à qui j’avais envie de faire de la peine.

     -  Hey mec, tu déconnes ou quoi ? On a un business à faire tourner, et avec qui on va les faire nos tournées mondiales si Gang Bang n’a plus son putain de chanteur. On va faire quoi si t’es plus là ? Un casting sur MTV pour trouver ton remplaçant ? Jimi merde la prochaine fois que tu veux te tuer pense à ton prochain million de dollars !

     Paul savait d’où il venait et tous les avantages que lui procuraient notre groupe. Il n’avait pas sur lui la pression que je pouvais avoir en tant que frontman, Paul était le deuxième guitariste, celui dont tout le monde se foutait. Et pourtant c’est lui qui était le compositeur principal de Gang Bang. Le grand public le laissait tranquille, il pouvait sortir n’importe où n’importe quand, jamais un paparazzi n’aurait l’idée de l’emmerder. Bref pour lui Gang Bang était vraiment le plan parfait, et c’était très rémunérateur.

     -  Ouais, tu fais comme tu veux, tu veux te tuer, tu te tues. Moi je juge pas, c’est pas que je m’en fous, t’es mon pote donc je préfère que tu sois vivant que mort. C’est plus simple pour… je sais pas moi… boire un coup, aller voir un match de foot…jouer dans un groupe de rock. T’es au courant que t’es chanteur dans un groupe de rock ? Non parce que, je dis ça mais bon c’est toi qui vois, ça fait longtemps qu’on a rien sorti. Bon toi OK y’a eu ta queue au CBGB’s... Et puis bon le « club des 27 » c’est trop tard maintenant, t’as vingt-huit piges. Et tu sais qui c’est le président d’honneur du « club des 28 » ? Mike Brant. Ouais ça craint hein. Pas très rock’n’roll tout ça Jimi. De toutes façons tu ne seras jamais Mick Jagger, alors arrête de te prendre la tête, repose toi et tu viens à la campagne en sortant d’ici.

C’était Jude tout craché. Simple, rationnel, direct. Et en plus il m’a fait rire ce con. Mike Brant. Mike « I believe I can fly » Brant. Non mais franchement j’aurais eu l’air malin dans ce club des 28. Et il avait raison : je n’aurai jamais le talent pour m’asseoir à la grande table ronde de l’Olympe du Rock’n’roll. Est-ce que ça m’empêcherait de le faire croire ? A priori non. Alors j’ai écouté mon pote, je suis parti chez Jude, dans le comté du Hampshire. Sa maison avait doublé de volume, tout son pognon passait dans la pierre et le golf. Même si les relations entre Gang Bang et la Baronne Adams s’étaient refroidies (doux euphémisme), la Baronne très fair-play, mais après tout nous étions en Angleterre n’est ce pas, ne lui avait pas repris sa carte de membre à vie au Blackwood Country Club. Du coup Jude passait beaucoup de temps au golf et moi je me retrouvais seul, comme quelques années auparavant, assis à cette même table, devant cette même baie vitrée, seul le carnet à spirales avait changé. Bizarrement alors que cette fois ci, j’étais en pleine forme, que j’avais à disposition tout le pognon qu’il me fallait, il ne m’est pas venu une seule fois à l’idée de me faire livrer du champagne et des putes. Depuis tout ce temps, j’avais un répertoire rempli de personnes plus ou moins recommandables pouvant satisfaire le moindre de mes désirs de ce genre. Tout ça se payait bien sûr, mais quand Oswaldo Ardiles vous a la bonne, la vie est tout de suite beaucoup plus facile. Bref, je suis resté étonnement calme chez Jude, sans doute ne voulais-je pas briser la sérénité qui régnait en ce lieu. Et je me suis mis à écrire. Enfin.

Six ans s’étaient écoulés depuis l’écriture de Still There et même si j’eus un peu de mal au début à noircir les pages du carnet, une fois que le robinet de l’inspiration s’ouvrit ce fut une inondation. Je n’écrivais pas seulement des chansons, mais aussi des petites histoires, des idées de romans, de courts métrages, des clips illustrant les chansons que je venais de pondre. Je ne m’arrêtais plus d’écrire, parfois jusque douze heures par jour. Certains soirs, je remarquais à peine la présence de Jude, faut dire qu’il sait se faire oublier l’animal. Les mêmes thèmes revenaient souvent mais un en particulier dominait les autres : la relation père-fils. Tommy allait sur ses huit ans et dès que j’étais au calme, et où pouvais-je être plus au calme que chez Jude, mon fils hantait mon esprit. J’étais toujours tiraillé entre ces deux sentiments. Je voulais tout savoir de ce gosse, j’étais son père après tout, mais je ne voulais rien à voir avec lui, je n’étais qu’un géniteur, une giclée de sperme émise au mauvais moment. En écho à cette paternité refoulée je repensais à mon propre père, à cette relation manquée entre deux hommes qui se sont côtoyés sans s’apprécier, à se détester (pour ma part en tout cas) et que la mort avait séparé à mes dix-sept ans. En fait ce n’est pas mon père en tant que tel qui me manquait, mais un père que je n’avais pas eu, le père idéal, enfin idéal de mon point de vue. Je tentais d’établir le portrait robot de cet homme qui aurait du être mon modèle, me montrer la voie, me faire découvrir des milliers de choses, un type à qui j’aurais pu piquer en douce le 33 tours de Sticky Fingers, qui m’aurait emmené voir The Wall, qui m’aurait dit comment m’y prendre avec les filles, que j’aurais écouté parler de la vie autrement qu’en ayant l’impression d’entendre Jean-Pierre pilier de comptoir de son état, un type pour qui j’aurais eu de l’admiration tout simplement. J’essayais de me remémorer des bons souvenirs que j’aurais pu avoir avec mon géniteur. Peine perdue. Ça en devenait tellement pathétique que j’en riais. Et puis j’ai cessé de rire en repensant au fait que moi aussi j’avais un fils. Tommy. Le petit Tommy avait maintenant presque huit ans et je ne l’avais vu qu’au travers des photos que Debbie m’avait fait parvenir. Quelle image allais-je laisser à ce petit bonhomme ? Un père absent, invisible à la maison et pourtant si présent au dehors. Tommy m’avait vu des centaines de fois, pouvait m’entendre à la radio, regarder mes clips sur MTV et pourtant il ne me connaissait pas.

J’étais enfin décidé à le rencontrer.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 11 - Communauté : melting pot
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