Vendredi 30 janvier 2009

9.2

     Je ne suis pas retourné à Londres avant mon divorce et la dernière fois où j’ai croisé Cherry. J’avais fait déménagé chez Jude les quelques affaires auxquelles je tenais. Cherry avait fait ça assez proprement, et j’ai bien récupéré dans des cartons tout ce que j’avais demandé. J’ai même eu la surprise de tomber sur des vêtements masculins qui visiblement ne m’appartenaient pas. A en juger par la taille du propriétaire, il est fort possible qu’un acteur précédemment cité ait perdu dans l’affaire quelques pulls en cachemire. Baxter, le chien fainéant et baveur de Jude s’est fait une joie de s’en servir comme paillasses. Mon arrivée au tribunal me rassura sur mon degré de notoriété. Des photographes, des cris, des huées, quelques crachats sur la voiture et quelques pancartes dressées par de jeunes filles m’escortèrent jusqu’au moment où les flics prirent le relais. Mon avocat se passait de dépit la main devant les yeux lorsque je tendis bien haut mon majeur à la foule. Cherry, elle, fut acclamée à son arrivée. Nos regards se croisèrent et bien que j’ai passé le plus clair de mon temps à la maudire ces derniers mois, je n’avais aucune animosité envers elle à ce moment là. Chez elle non plus. Elle s’est approchée de moi, mon avocat me prit le bras pour me retenir mais je le repoussais. Nous étions au milieu de la salle des pas perdus, à un mètre l’un de l’autre ne sachant pas quoi faire ni quoi nous dire. J’ai pris mon air le plus détaché possible, en tout cas autant qu’il est possible de l’être dans une telle situation, et je lui ai dit « C’est la vie Cherry…c’est pas forcément ce qu’on espérait au départ mais c’est comme ça… », et je suis reparti vers mon avocat. Nous ne sommes plus jamais adressés la parole. Directement je veux dire, parce que par presse interposée… Une fois le divorce prononcé je repassai devant les fans de Cherry qui me huait de plus belle. Les insultes fusaient de toutes parts. Pas de chance pour un des gars qui vociférait derrière la barrière : sa tête ne me revenait pas et j’avais un trop plein de haine à déverser. Je me suis approché de lui et sans prévenir je lui ai décoché un coup de tête. Le pauvre s’est écroulé dans la seconde. Les flics m’arrêtèrent sur le champ et me remmenèrent dans le tribunal. Elle démarrait bien cette nouvelle vie de célibataire. Une voiture me déposa directement à la prison où j’attendis une semaine avant d’être jugé. J’en étais quitte pour ce stage d’une semaine derrière les barreaux et une indemnité substantielle à verser au plaignant.

     La seule qui soit venue me voir c’est Michèle bien évidement. Elle a complètement craqué en me voyant en prison. Je l’ai vite rassuré et finalement c’est moi qui aie dû la réconforter. Elle se faisait du souci pour moi, pour John qui depuis que Sandrine Thouvenel lui avait remis le grappin dessus avait encore augmenté de manière... stupéfiante sa consommation  de drogue et d’alcool, et pour Paul qui apparemment s’entourait de gens peu recommandables. Michèle était épuisée, elle tentait de mettre un peu de normalité dans nos vies à tous les trois, seul Jude, totalement clean, gérait sa petite vie tranquillement entre son golf et quelques poulettes avec qui il s’envoyait en l’air en toute discrétion. Mon séjour derrière les barreaux a été très différent de ce qu’on peut s’imaginer d’habitude. Bon d’accord j’étais Jimi Simpson, chanteur de rock connu dans toute l’Angleterre. Je partais avec un avantage sur le mec qui se retrouve en tôle pour la première fois et qui se retrouve à ramasser la savonnette dans la douche ou à devoir chier devant ses trois collègues de cellule. Je n’en menais pas large quand je me suis retrouvé dans une cellule avec deux types patibulaires vous voyez, mais presque. Finalement les gars se sont montrés sympa avec moi, ils me posaient plein de questions sur les vedettes. Et untel tu le connais, et une telle tu l’as baisée ? Par la suite j’ai vite appris que j’étais sous la protection d’un type qui était en quelque sorte le Parrain de la prison. Oswald Ardiles avait pris trois ans de placard pour trafic de drogue et régnait en mettre sur tout le monde. On ne pouvait pas péter dans sa cellule sans son autorisation. Il se trouve que cet Ardiles avait un fils fan de Gang Bang et avait donné des consignes strictes pour qu’il ne m’arrivât rien, pas même un rhume. Et effectivement ma semaine à la prison de Brixton fut tout ce qu’il y a de plus agréable, à part le fait que j’avais Ardiles sur le dos tout le temps. Je ne fus pas mécontent de sortir de prison pour être jugé. Mes avocats ont bien travaillé le dossier et je m’en suis sorti avec une amende, des dommages et intérêts à verser à la victime et des heures de travaux d’intérêts généraux à effectuer. Ah j’étais beau avec un uniforme fluo en train de tondre la pelouse dans un parc de Londres. Les photos ont fait le tour de tous les journaux. Ah un moment j’avais pensé à en réutiliser le concept une pour la pochette du deuxième album mais Michèle a catégoriquement refusé de s’habiller comme ça. Même pour la déconne.

     Ce petit séjour en prison n’a pas fait rire les gens de chez Virgin. Ils étaient à deux doigts de nous laisser tomber, mais en revoyant les chiffres des ventes du premier album ils se sont ravisés. Quand nous leur avons annoncé qu’un deuxième album était dans les tuyaux, nous nous sommes vus proposés un contrat revu un peu à la hausse pour un seul disque et une tournée de dix huit mois. Cette fois ci par contre plus question de se cantonner à l’Europe. La nature ayant horreur du vide, les Hotters avaient pris la place que nous avions laissée libre. Ils étaient plus jeunes, plus beaux et avaient conquis les foules eux aussi. Le problème pour Virgin c’est qu’ils n’étaient pas de chez eux. Il fallait donc empêcher la concurrence de prendre des parts de marchés. Pour contrer les Hotters, les dirigeants de Virgin pariaient sur nous malgré les réticences qu’ils eurent au départ. Et pour paraître plus grand que les Hotters il fallait que nous nous exportions aux States. Virgin avait ébauché un plan marketing et s’occupait de notre promotion en Amérique. L’objectif était de faire de nous des stars là-bas pour devenir des dieux vivants ici. Avec l’étiquette « n°1 aux USA » notre gloire et donc les rentrées d’argent pour notre maison de disque seraient assurées. Le programme était donc bien établi : sortie de l’album au début de l’automne, tournée anglaise dans la foulée, quelques concerts en Europe histoire de promouvoir un peu l’album et ensuite six mois pleins aux USA à tourner et participer à un maximum de shows à la télé américaine puis retour sur le Vieux Continent tout auréolés de gloire.  

     Les répétitions eurent lieu chez Jude pendant le mois de juin 1989. J’avais proscrit toutes substances illicites pendant que nous travaillions sur ce deuxième album. Allez dire ça à John. Bien que Jude ait fouillé sa chambre plusieurs fois il n’a jamais réussi à mettre la main sur la réserve personnelle de Barnes. Finalement au bout d’une semaine j’ai fini par fermer les yeux et même de temps en temps à m’autoriser une petite pinte. Nous avions bossé comme des bêtes pendant trois semaines, seize heures par jour, cinq jours par semaine. En même temps nous n’avions que ça à faire dans ce trou paumé. Non attendez, je suis méchant, nous avions des distractions, enfin quand je dis des j’exagère. Nous avons été invités deux fois à des soirées de charité qu’organisait la Baronne Adams. Je ne sais plus quelles causes étaient défendues par cette chère baronne, une histoire d’animaux en péril ou d’orphelins affamés, le truc pour se donner bonne conscience quoi. Comment Gang Bang s’est retrouvé dans un tel raout de cul serrés ? Très simple, il se trouvait que ce petit cachotier de Jude s’envoyait en l’air avec la Baronne dès que le Baron avait le dos tourné. Elle avait fait aménager un petit cabanon dans les bois un peu à l’écart du terrain de golf. Voilà pourquoi Jude passait ses journées là-bas. La quadragénaire aimait les jeunes gens et savait récompenser ses amants : Jude reçut gratuitement une carte de membre honoraire du club de golf et put profiter à l’œil des leçons du meilleur coach du coin. La Baronne avait donc pensé à Gang Bang pour égayer son pince-fesses et nous acceptâmes de jouer trois chansons en échange d’un dîner offert alors qu’il en coutait mille livres à chacun des participants. Mais si c’est pour la bonne cause. Je m’en suis trouvé une de bonne cause. Un mètre soixante quinze dont la moitié de jambes fuselées comme une Jaguar, des seins à rendre jaloux un dos d’âne et une chevelure aussi noire qu’une bonne Guinness. Jane Adams avait dix-huit ans et était l’ainée des Adams. Elle finissait péniblement ses études secondaires et s’apprêtait à intégrer l’Université d’Oxford pour y suivre des études de droit. Jane me tombait littéralement dans les bras quand on marcha sur la traîne de sa robe. Ça s’est passé littéralement comme dans un mauvais film romantique. Elle renversa son verre sur moi, je la rattrapai au vol avant qu’elle ne retrouvât au sol, mes yeux tombèrent dans les siens (inversez les deux voyelles, ça marche aussi), elle se confondit en excuses et nous ne sommes plus quittés de la soirée. Ce n’est seulement qu’au cours de la deuxième soirée que je l’ai culbuté dans les cuisines sur la table entre un homard non terminé et une charlotte aux fraises qui ne demandait plus qu’à être servie. Quelle classe ! Jude devenait pour moi une sorte de beau-père puisqu’il se tapait la mère de ma nouvelle copine. Quand je vous dis que Gang Bang c’est ma vraie famille.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 9 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Mardi 24 mars 2009

9.3

  Mais revenons au boulot. John et Paul avait encore bien bossé. Même si je ne suis pas musicien, j’entends aussi bien que ceux qui achètent les disques et si à la base je ne me mêle pas du processus de création musicale, je donne quand même mon avis au final. Néanmoins il faut bien avouer que cela consiste uniquement en des petites retouches. D’ailleurs je n’ai jamais été crédité en aucune manière en temps que compositeur des chansons de Gang Bang. Elles ont toutes été signées Simpson/Barnes-Merson. Cette fois-ci Paul avait eu l’idée d’intégrer des parties de piano, jouées par Michelle bien sûr, notamment sur Red Bird, My Lollipop et bien évidemment la reprise de River de Joni Mitchell chantée par Michelle. Nous avons vraiment eu plaisir à nous retrouver juste tous les cinq chez Jude pour rejouer ensemble. Loin de la furie médiatique qui nous avait emportés à la fin de la tournée, sortis de la débauche permanente de l’été précédent, nous n’étions plus qu’un groupe d’amis qui faisaient de la musique.  Ces trois semaines nous ont vraiment fait du bien. Michelle nous maternait tous les quatre et du matin au soir nous n’avions qu’à penser à une chose : le deuxième album de Gang Bang. Onze chansons allaient figurer sur cet album, ce qui deviendra le format classique de toutes les productions Gang Bang Records. Pourquoi onze ? Encore et toujours une référence au foot.

    J’ai voulu que la première chanson soit You Won’t Fool Me Twice car c’est avec cette chanson que tout a redémarré. Ensuite, et c’est une première, il y avait une chanson acoustique, juste piano guitare sèche et batterie très légère, Red Bird. A la base c’est juste l’histoire d’un petit rouge-gorge que je voyais voleter dans les arbres au travers de cette grande baie vitrée. C’était le seul de cette couleur dans le coin et l’observer apaisait mes pensées. Ce qui est drôle c’est que pas mal de monde ont voulu voir une autre signification à cette chanson. Le refrain faisait I’m a red bird flying over the wood / I don’t have any friend in the neighborhood / I’m looking for a place to live / And a sweet girl with a lot of love to give”.  Au début lorsque je me faisais interviewer on me demandait si finalement je ne parlais pas de moi dans Red Bird. D’abord je répondais que ça parlait juste d’un oiseau, ce qui était la vérité. Puis quand je me suis aperçu qu’à chaque fois on me le demandait, j’allais dans le sens de ceux qui me posaient des questions. Finalement tout le monde a cru que je parlais de moi dans cette chanson, ce qui me valut pas mal de louanges. Ce qui est plus important finalement ce n’est pas la vérité mais ce que les gens ont envie d’entendre et de croire. Les guitares énervées reprenaient le pouvoir avec You’re Late I’m Gone, l’histoire d’un type qui en a marre d’attendre sa nana toujours en retard. Dans Alone In The Dark j’ai mixé un peu tout ce qui me passait par la tête lors de ma dépression. Cette chanson était un blues, quand on va mal forcément c’est le blues qu’on chante, pour John c’était une évidence et il a su déceler dans mes mots ce que j’ai pu ressentir. J’imagine aussi que dans la musique qu’il a composé pour ce titre il a mis beaucoup de ce qui lui aussi a pu traverser dans son histoire avec Sandrine Thouvenel. In The Wind est la chanson fleuve de cet album : plus de huit minutes, c’est un peu notre Free Bird (de Lynyrd Skynyrd) à nous. Là encore John et moi nous nous retrouvions sur ce thème. Être ailleurs, lui et moi voilà ce que nous voulions souvent. Fuir cette presse trash qui nous poursuivait, ne plus entendre ceux qui nous raillaient dans le meilleur des cas, qui nous crachaient à la gueule dans le pire parce que nous ne vivions pas dans les rails tracés par la normalité. Les braves gens n’aiment pas que…Nous n’étions que cinq jeunes mecs (oui Michelle je sais…) qui vivaient différemment car notre cadre de vie était différent. C’est tout. La face B s’ouvrait avec My Lollipop, véritable hymne rock à la gloire de la fellation. Sans transition comme ils disent à la télé on passait à A Few Things (About Me You Have To Know). Je ne vous fais pas un dessin, ici je parlais directement à Tommy. Je ne voulais pas toujours le voir mais j’avais très envie de communiquer avec lui. J’avais la chance grâce à Gang Bang de pouvoir entrer chez les gens sans les rencontrer. Dans cette chanson j’essaie de lui expliquer pourquoi tous ses petits camarades ont un papa et une maman mais pas lui. Bien sûr il était encore trop petit pour comprendre mais les chansons sont comme des hiéroglyphes gravés sur une colonne. Elles sont des bornes fixées dans le temps qu’on peut découvrir et redécouvrir bien des années après. Je savais très bien que Tommy n’entraverait rien pour le moment mais plus tard lorsqu’il se poserait des questions, les gamins se posent toujours des questions, peut être qu’il pourrait comprendre certaines choses. Je ne l’avais jamais voulu, je ne voulais pas le voir mais je ne pouvais pas faire comme s’il n’existait pas. Toujours ce dilemme qui m’habitait. Ensuite pour rester dans la bonne humeur, une chanson au tempo lent, ambiance suicidaire pour I Am Lonesome Tonight. Ça faisait « je suis tout seul ce soir, ma nana s’est tiré, mes potes ne sont pas là, oh je suis tout seul ce soir ». La chanson idéale pour se faire plaindre par les groupies qui paieraient pour venir nous consoler. Tellement facile…La suite logique bien sûr c’est Drive Me All Night, la groupie est là et met beaucoup d’énergie pour vous remonter le moral. John avait sorti de sa guitare un solo sur-vitaminé et agressif pour ce titre qui sera toujours un succès en live. Je ne compte plus les messages de fans m’indiquant qu’ils se sont envoyés en l’air sur Drive me all night. On enchaîne sur Big Mistake No Regret, encore un rock avec pour toile de fond une relation foirée. De la part d’un type qui vient de divorcer c’est étonnant non? Pour conclure cet album je laissais le soin à Michèle d’apporter une note d’émotion indispensable à la réussite commerciale, pardon artistique, d’un album avec sa cover de River de Joni Mitchell. Elle fit un tabac auprès des ados en plein chagrin d’amour, ce qui nous fait une cible marketing très importante reconnaissez-le. Il en restait plus qu’à trouver un titre à cet album. Après un rapide brainstorming nous optâmes pour un Still There qui se voulait arrogant. Oui nous étions toujours là malgré les affaires, malgré les scandales et malgré les Hotters ou autre groupe voulant nous mettre en dehors du circuit.

     Virgin attendit fin septembre 1989 pour sortir notre album et ils eurent bien raison. Tout l’été Gloria Estefan trôna au sommet des charts avec juste derrière elle les Hotters et leur Hotter than you. Par contre côté single Jive Bunny et son medley rockabilly Swing The Mood qui a fait danser toute l’Europe. Il fallait laisser passer l’orage pour ne pas se faire écraser par la concurrence. Les premiers chiffres de vente furent très bons, notre public nous avait donc suivis. Les radios diffusaient You Won’t Fool Me Twice en boucle mêmes si les critiques n’étaient pas forcément favorables à notre égard. Le cap toujours très difficile du deuxième album. En fait ce n’est pas tant musicalement que nous étions attaqués mais c’était ce que nous représentions : en gros des petits cons qui avaient inexplicablement du succès. Le choc des générations sans doute. Du coup plus on nous tapait dessus plus nous étions populaires auprès des ados et des mecs qui en avaient après les nanas. La guerre des sexes ça marchera toujours, d’autant plus que personne n’avait l’air de s’apercevoir que parmi nous justement il y avait une femme. Ceci dit quand il s’agissait de baver, au sens propre comme au sens figuré, sur les formes de Michèle on la voyait bien la touche féminine de Gang Bang. Les machos nous aimaient, aussi, car elle était sexy en diable avec ses tenues affriolantes, et les féministes ou autres catégories de gens bien-pensants nous détestaient et haïssaient Michelle parce qu’elle risquait la pneumonie à chaque concert ou sortie médiatique. Les deux camps nous insupportaient autant les uns que les autres. Les machos n’ont jamais compris que contrairement à leur théories rétrogrades finalement ce sont les femmes qui nous mènent par le bout du nez, et les autres n’ont jamais pu admettre que si Michèle vampait son monde et était devenu une icône rock sexy c’est parce qu’elle l’avait choisi. Jamais nous ne l’avons contrainte à quoi que ce soit et puis être aussi sexuelle c’était sa thérapie. En frustrant ainsi les hommes, parce qu’à ma connaissance jamais un seul n’aura réussi à coucher avec Michèle elle se vengeait de tout ce que son beau-père lui avait fait subir. Notre ligne de conduite a toujours été de faire profil bas et de ne pas faire de déclaration tapageuse à ce sujet. Ça faisait du buzz comme on dit aujourd’hui et ça ne pouvait que nous être favorable. Il est même arrivé qu’une bagarre éclatât en direct à la BBC au cours d’un débat sur le féminisme entre deux femmes qui visiblement n’avait pas la même opinion sur ce que représentait Michèle. Nous donnâmes quelques concerts en Angleterre avant de partir en tournée. Aucun d’entre eux n’était organisé à Londres, nous avions choisi des petites salles de province histoire de nous roder avant d’envahir l’Europe. A chaque fois ce fût la même histoire : manifestation de militants féministes, bataille rangée, dispersion de la police et public chauffé à blanc durant le concert. La ferveur du public nous donna le plein de confiance avant de partir en tournée. Mais quand tout va bien c’est louche.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 9 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Mardi 24 mars 2009

9.4

     Nous étions encore un des sujets préférés des tabloïds, d’autant plus que nous revenions sur le devant de la scène en étant numéro 1 dans les charts single et album. Après avoir dévoilé nos paternités cachés, on s’était intéressé plus en profondeur à notre passé. Un journaliste, un peu plus malin que les autres, est revenu sur l’histoire de Sandrine Thouvenel, la future-ex femme de John. Elle se faisait un peu de fric en donnant des interviews dans les journaux. Le passé français de John est remonté à la surface et du coup celui des quatre autres membres de Gang Bang aussi. Stupeur et tremblements dans le Royaume : Gang Bang n’était pas un groupe anglais ! Si ma vraie identité n’était pas encore démasquée, mais ce n’était plus qu’une question de jours, il était désormais établi que nous n’étions que des froggies. Même John se vit naturalisé Français, un comble. Avant que la justice n’ait le temps de s’occuper de notre cas, nous fuyions l’Angleterre. Clandestins au Royaume-Uni nous étions également des déserteurs en France. Aucun d’entre nous ne s’était acquitté de son service national, et très franchement aucun d’entre nous n’avait envie de se retrouver sous les drapeaux. La polémique enfla aussi à Paris, et notre popularité s’en est trouvée également grandie. Maintenant nous portions, malgré nous, l’étiquette de rebelle pacifiste contre le pouvoir. Mais bon à choisir entre ça et assassins en fuite…Les ventes de Kick Off se remirent à décoller et parmi les acheteurs beaucoup d’entre eux ne venaient pas du public traditionnellement rock. Et puis la censure nous est tombée dessus et nous devînmes persona non grata à la radio et à la télévision. Exclus également du Top 50 où nous étions classés dans les cinq premiers avec You Won’t Fool Me Twice. Gang Bang est devenu immédiatement une des figures de proues de la jeunesse contestataire, ce qui est d’autant plus ironique qu’aucune de nos chansons n’avaient de portée politique ou revendicative. Mais que celui qui a craché sur un disque d’or me jette la première pierre. Heureusement à cette époque Maastricht n’était qu’une ville des Pays-Bas et finalement nous n’étions pas susceptibles de nous faire arrêter pour immigration clandestine, usurpation d’identité ou désertion ailleurs en Europe. Nous trouvions refuge à Bruxelles où nous exécutâmes les dernières répétitions pour la tournée européenne. Virgin, qui hésitait à tout moment de nous lâcher, nous logeait dans un vieux studio d’enregistrement. Nous dormions à même le sol dans de maigres duvets entre nos instruments. Ces trois semaines nous ont dopés moralement. Nous étions remontés comme des pendules, déterminés à en découdre sur scène pour ne plus avoir à subir de telles conditions. Nous voulions la gloire et le pognon qui va avec. A nous les palaces, les draps propres, le champagne, le caviar et les petits fours. Merde je me tapais une fille de baronne maintenant, fini de vivre comme un ouvrier désœuvré. Alors on a serré les dents, on a bossé une quarantaine de chansons et le 23 novembre 1989 nous étions comme des morts de faim quand nous sommes montés sur la scène de Forest National à Bruxelles. Le traditionnel cérémonial fût bien évidement respecté (le cri de guerre, la rasade de whisky au pied de la scène quand les autres commençaient à jouer) mais quand je déboulai sur l’intro de Kick Off c’est avec une rage non dissimulée que je jetai mon rouleau de PQ dans la foule. Les trois premières chansons furent catapultées à vitesse grand V, le public un peu étonné au début par notre trop plein d’énergie se mit finalement au diapason et la salle fut vite en fusion. Après You’re Late I’m Gone, j’avais besoin de souffler. Pendant que je buvais un verre d’eau je me délectais des sifflets et des applaudissements du public. J’ai remis le micro sur son pied et au lieu de lancer la chanson suivante, je me suis retourné vers mes potes et je leur ai fait signe de ne pas bouger. J’ai eu envie de parler, de dire un peu ce que j’avais sur le cœur. J’ai parlé au public. Immédiatement les gens ont ri. Quand j’ai compris pourquoi les gens riaient je n’ai pu faire que la même chose : j’avais commencé en anglais. Du coup pour la première fois je me suis exprimé en public en français. Il y a des journalistes qui le lendemain se sont extasiés que je n’avais pas d’accent. Incroyable non ? Bref. Les mots avaient du mal à sortir, j’avais un peu l’impression d’être à poil, de ne plus être totalement Jimi Simpson, qu’à ce moment là c’était Alain Michaud qui se tenait devant 8000 personnes. Mais très vite je repris le dessus en balançant une petite vanne et le petit banlieusard ne sachant pas quoi faire de ses dix doigts a laissé la place au rocker londonien. Le concert fut une véritable tuerie électrique. Nous avions gagné la partie et notre retour sur le circuit était un triomphe total. Il fallait encore compter avec Gang Bang dans le petit monde du rock. Nous étions toujours là, c’était donc vrai. En descendant de scène on aurait dit des boxeurs sortant d’un combat épuisant. Mais nous avions récupéré la ceinture.

     Nous nous isolâmes dans notre loge, nous hurlions chacun notre tour pour extérioriser notre joie et sortir le reste de rage qui nous habitait en arrivant. Puis la tension descendit d’un cran et le silence se fit. La tête sous une serviette je débriefais intérieurement ce concert et je me revoyais sur scène, seul dans le rond de lumière en train de parler au public. A ce moment là le masque était tombé et je prenais conscience de la schizophrénie qu’induisait le fait d’être une rock star. Je me suis rendu compte qu’être Jimi Simpson ça n’était pas forcément naturel pour moi et que si je jouais un rôle pour les autres j’avais aussi l’impression de jouer un rôle vis-à-vis de moi-même. Je me rappelais de la première fois où Jude et moi on s’est pointés chez John. Les Barnes habitaient un quartier pavillonnaire rempli de bourgeois qui ne manquait de rien, nous étions fiers de n’être que des fils d’ouvriers vivant dans un milieu modeste, pas pourris par le pognon. Et maintenant finalement je me battais pour quoi ? Pour continuer à culbuter des baronnes ou des duchesses, à vivre dans la luxure et l’argent. Finalement en y repensant, hormis le fait que Jimi Simpson aimait sincèrement le rock et que Gang Bang était un putain de groupe, Alain Michaud se rendait compte que Jimi Simpson était de la même veine que tous ces enculés de riches qu’il raillait autrefois. Oh cette crise d’identité n’a pas duré bien longtemps puisque j’ai sorti mon petit carnet pour immédiatement coucher quelques mots qui deviendraient plus tard une chanson du troisième album. Il ne faut jamais gâcher une bonne idée.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 9 - Communauté : melting pot
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Mardi 24 mars 2009

9.5

     Nous restâmes trois soirs à Bruxelles puis ce fut Anvers, Amsterdam, Rotterdam et puis l’Allemagne. Ah l’Allemagne…Jane était venu me rejoindre incognito sur la tournée. Ce qui est bien quand on sort avec une fille de baronne c’est qu’elle bénéficie d’une certaine immunité quand elle voyage. Sa mère ayant des relations (si je puis dire) un peu partout, la baronne ainsi que toute sa famille pouvait voyager n’importe où sans le moindre problème. Personne n’irait soupçonner une jeune fille de bonne famille à la douane voyons. Et si c’était le cas une petite liasse de billets ôterait tout soupçon fort malvenu. Jane nous rejoignit à Hambourg où nous étions pour deux soirs dans une salle au nom imprononçable après trois bières : la Ernst-Merck-Halle (dans ce cas là au mieux elle devient la salle Eddy Merckx). Dans ses bagages elle ramena un stock de bière et de whisky anglais, quelques copines et un peu de poudre. Jane avait en elle les gènes de sa mère et faisait sa crise de rébellion face à l’obligatoire bienséance que lui ordonnait son statut de fille de baronne. Elle avait dix huit ans et envie de s’encanailler un peu avant de sans doute devenir une des femmes les plus respectables du royaume. Je suppose que c’est le chemin traditionnel que suivent tous les nobles. On nait avec une cuiller en argent dans la bouche, ensuite on veut se démarquer des ses parents et briser toutes les règles, ensuite on rentre dans le rang. Remarquez que finalement chez les pauvres c’est pareil. Il y a juste le métal de la cuiller qui change. Donc voilà ma petite Jane, habillée d’une façon qui pourrait faire passer Barbie pour la Mère Supérieure du couvent des Oiseaux, qui débarque à Hambourg. Elle nous fit immédiatement changer d’hôtel. Le Süllberg, un cinq étoiles situé près de l’Elbe convenait manifestement plus à son rang de fille de baronne. L’après midi avant le concert s’est déroulée de façon assez calme. Nous prîmes un verre au bar de l’hôtel où les gens nous regardaient d’un œil noir. Je crois que personne n’avait vu de Converse en ces lieux. Nous sommes ensuite partis faire la balance dans la salle pour nous enfermer ensuite dans les loges. John avait fait main basse sur le stock de cocaïne de Jane. Il s’est enfilé deux ou trois grammes dans le pif et tenait une forme olympique au moment de monter sur scène. Le concert se passait normalement, l’ambiance était plutôt bonne et tout à coup je vis John faire le pas de l’oie et faire le salut nazi en chambrant les Allemands à propos de la Seconde Guerre Mondiale. Alors certes au début j’ai souri mais quand j’ai vu deux types essayer de monter sur scène pour en coller une à John j’ai vite changé d’attitude. Heureusement les types de la sécurité ont réussi à contenir la foule mais il a fallu déployer des tonnes de diplomatie et de mauvaise foi pour calmer le public. Après avoir fait le tour des mes potes pour évaluer les blessures éventuelles, et John n’en était pas sorti complètement indemne, je présentais nos excuses et je relançais la machine. L’atmosphère fut très électrique jusqu’à la fin du show mais finalement il n’y eut pas d’autre incident à déplorer.

     Il s’en suivit une orgie démentielle par la suite au Sülberg. Jane est ses copines étaient surexcitées et John sortit d’on ne sait où des amphétamines qu’il s’envoya sans autre forme de procès. Je me fis littéralement violer par ma petite amie devant tout le monde pendant que John fit subir les derniers outrages à toute femelle passant à moins de deux mètres de lui. Une femme de chambre se vit même poursuivie dans les couloirs par notre guitariste les armes à la main. Au fur et à mesure que la nuit avançait il y avait de plus en plus de monde dans cette party improvisée. Nous nous sommes retrouvés à une quarantaine dans une suite, la musique à fond, un nuage de fumée à rendre jaloux n’importe quel réacteur de centrale ukrainienne, des mégots, des morceaux de papier poudrés dépliés, des fringues, des seringues et des billets éparpillés un peu partout sur la moquette blanche et épaisse. Des hommes enlaçaient des femmes, des femmes embrassaient d’autres femmes, des hommes emmanchaient d’autres hommes, j’ai même cru voir deux bouledogues qui se chevauchaient. Finalement vers quatre heures du matin quand la frénésie qui s’était emparée de nous devint léthargie, le seul qui était encore d’attaque c’était John. Ulcéré de voir la party toucher à sa fin, John péta littéralement les plombs et détruisit minutieusement tout ce qui lui passât sous la main et finit même par foutre le feu à la suite. On a fini la nuit au poste de police, d’abord en cellule de dégrisement puis nous nous fîmes interrogés un par un. Nous nous en sommes sortis plus ou moins bien en soutenant qu’un court circuit avait mis le feu à la chambre et que dans la panique - Monsieur le Commissaire, vous savez nous étions quarante et il n’y a qu’une porte pour sortir – il est fort probable que quelques uns d’entre nous ait fait des dégâts en voulant s’échapper des flammes. Le deuxième concert à Hambourg fût annulé et lorsque l’enquête des pompiers eut conclu que le feu n’était pas d’origine accidentelle nous avions déjà quitté l’Allemagne. Finalement l’hôtel de luxe et Virgin trouvèrent un arrangement à l’amiable et aucune poursuite judiciaire ne fut engagée contre Gang Bang. Ça n’arrangeait en rien nos relations avec notre maison de disques. Richard Branson est venu en personne nous rejoindre à Copenhague pour nous remonter les bretelles. Officiellement il était là pour soutenir ses poulains, grands sourires, tapes dans le dos et poignées de main pour les photographes, mais en coulisses le message fut clair : à la prochaine embrouille de ce genre nous serions virés et la tournée s’arrêterait sur le champ.

     Réunion de crise au sein du groupe. Nous décidions de nous la jouer profil bas et de vraiment nous reconcentrer sur la scène. D’ailleurs de ce côté-là ça se passait plutôt bien. Nous étions de plus en plus rôdés et quand John était dans un état physique et psychique pas trop abîmé, il volait avec sa Fender et exécutait chaque solo avec une grâce incroyable. Le grand moment de bravoure était bien sûr In the Wind dans lequel je sortais de scène pendant que John prenait toute la lumière pour lui pendant presque quinze minutes, juste soutenu par la batterie de Jude. A la fin le public était carrément en transe. John aimait particulièrement ce moment de communion avec le public, lui qui s’était pissé dessus à l’idée de chanter devant des lycéens quelques années plus tôt était parfaitement à l’aise lorsqu’il s’agissait d’enchanter les foules avec sa six-cordes. Bon certes quelques doses de psychotropes l’aidaient grandement à surmonter son trac mais je crois que les seuls moments où il était vraiment heureux c’était là, sur scène, à jouer ses solos devant des milliers de personnes enthousiastes. Au gré des concerts nous incorporions quelques reprises histoires de diversifier notre répertoire. Nous faisions des covers des Smiths, des Cure, et bien sûr les glorieux anciens, les Stones et Led Zeppelin en tête naturellement. La tournée était une réussite sur tous les plans. Notre réputation grandissait à chaque concert et l’engouement que suscitait notre arrivée dans une ville était désormais énorme. L’agitation qui sévissait autour de chaque salle de concerts montrait à quel point Gang Bang était devenu l’événement rock à ne surtout pas rater. Tout ceci engendrait forcément une réussite commerciale. Le merchandising tournait à plein régime, et surtout les ventes de disque grimpaient en flèche. Nous décrochions des disques d’or, quand ce n’était pas de platine dans toute l’Europe. A l’approche de l’été 1990 il s’était vendu sept millions d’exemplaires de Still There. Faîtes sonner le tiroir caisse. Sur le plan affectif cette tournée fut grandiose aussi. Jane et moi étions toujours impliqués dans une relation suivie, mais Jane ayant décidé qu’elle était dans une période d’expérimentations en tous genres il n’était pas rare qu’une ou plusieurs personnes des deux sexes se joignaient à nous pour des ébats complètement débridés. Jane n’étant pas là tout là et de plus ayant son accord tacite, je ne me gênais pas non plus pour culbuter à l’occasion (c'est-à-dire tous les soirs ou presque) des groupies en chaleur.

     La tournée européenne prit fin début juin 1990 en Espagne. Triomphe total, nous étions désormais le groupe numéro 1 dans toute l’Europe ou presque. En Angleterre les ventes de disques avaient pas mal chuté depuis la révélation de notre vraie identité. Notre album Still There peinait à atteindre la trentième place des charts. L’Amérique nous attendait moins que nous n’avions envie de percer là bas. Mais avant de traverser l’Ocean Atlantique et de tenter de conquérir le Nouveau monde, nous avions prévu de prendre quinze jours de vacances dans les Baléares. Nous avions loué une villa à Ibiza au bord de la mer. Evidement il n’était pas question de repos en cet endroit. Nous étions très sollicités par la faune locale, d’autant plus que nous n’avions fait aucun mystère de l’endroit où nous allions résider pour ces vacances. Les patrons de boîtes de nuit, des jeunes nymphettes à la peau bronzés et des junkies faisaient le pied de grue devant notre villa pour nous approcher et nous proposer, au choix, un petit contrat pour un concert, une partie de jambe en l’air, de la came de premier choix. Nous n’avions pas envie de jouer de la musique, nous avions tous emmené de quoi batifoler et nous n’avions pas envie de nous défoncer. Même John oui. Alors pour nous distraire et  pour nous évader de toute cette foule oppressante, nous sommes partis faire une ballade en voiture dans les hauteurs de l’ile pas très loin du Cap Negret. Nous avions loué une espèce de Jeep pour rouler cheveux aux vents, nous étions jeunes, nous étions fous, vous voyez le tableau quoi. C’est Paul qui conduisait. Vite. Trop vite. Il a raté un virage et la Jeep sortit de la route. La voiture fit quelques tonneaux avant de s’immobiliser un peu plus loin contre un arbre. Comme aucun d’entre nous ne portait évidement pas sa ceinture, nous fûmes tous projetés en dehors de la Jeep. Tous sauf Paul qui est resté cramponné au volant et qui a du être désincarcéré par les secours. Bilan de l’opération : Michèle s’en sortit par miracle avec quelques égratignures, Jude avec une fracture de la clavicule, John avec un traumatisme crânien et diverses entorses un peu partout, pour ma part je me suis démis le genou droit et fracturé la jambe gauche. Pour Paul ce fut beaucoup plus grave car il resta deux jours dans le coma et on craint pendant un moment qu’il ne remarchât plus jamais car la colonne vertébrale fut touchée. Inutile d’essayer de garder cette information confidentielle. Les photos de la Jeep explosée contre un arbre fit le tour des journaux people ou pour ados. Big Bang pour Gang Bang titrait le Sun pour illustrer son article. Cet accident qui aurait pu causer la mort de cinq personnes, mais beaucoup plus grave encore signifier la fin de Gang Bang, a finalement eu des conséquences plutôt bénéfiques pour nous. Certes le début de la tournée américaine était repoussé d’un mois, et encore les docteurs exigeaient que nous prenions au moins deux mois de repos complet mais allez dire ça au comptable de Virgin qui savaient très bien qu’une tournée est bien plus rentable en été qu’en automne, mais d’un autre côté notre côte de sympathie et de popularité s’est envolée au Royaume Uni, notre maison de disques ne pouvait pas nous lâcher maintenant sans passer pour des charognards, et le titre de notre album, Still There, prenait vraiment tout son sens. Une épreuve de plus qui n’avait pas mis à terre Gang Bang. Nous étions un groupe avec une réputation plus que sulfureuse, capable des pires excès (le Süllberg s’en souvient encore), musicalement qui tenait vraiment la route et qui en plus se sortait miraculeusement sans trop de casse d’un grave accident de voiture. De là à penser que nous étions les enfants du Diable, il n’y a qu’un pas que certains ont affectueusement franchis. Nous étions désormais détenteurs, selon les gens, d’une force et d’un pouvoir quasiment mystique. Mais ce n’était pas tout. En graissant la patte des docteurs, nous sommes sortis de l’hôpital avec un dossier médical en béton pour échapper à l’armée. Ils nous avaient tellement rajoutés de traumatismes et de pathologies que Michel Petrucciani aurait eu plus de chances que n’importe lequel d’entre nous d’intégrer le corps des commandos parachutistes. Avec un bon avocat, le billet retour pour la France devenait désormais une réalité.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 9 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Vendredi 17 avril 2009

 

 

 

10

 

 

‘Cause I gonna make you see

There’s nobody else here, no one like me

I’m special, so special

I gotta have some of your attention give it to me!

 

Parce que je vais vous faire voir

Qu’il n’y a personne d’autre que moi, personne comme moi

Je suis spécial, si spécial

Je dois avoir votre attention, donnez la moi !

 

(The Pretenders – Brass In Pocket)

 

 

 

 

 

     Début juillet 1990, il était évident que nous ne serions pas prêts à démarrer une tournée américaine. Nous en avons fait part aux gens de chez Virgin. Leur réponse ne se fit pas attendre. Des articles parurent dans la presse et comme par hasard, aucun en notre faveur : les maquettes pour un troisième album étaient désastreuses, la tournée européenne était un échec commercial, l’incendie du Süllberg n’était pas dû à une mauvaise installation, Paul était drogué au moment de l’accident, des filles s’étaient faites violer par des personnes gravitant autour du groupe, j’en passe et des meilleures. Certes pour le coup de l’incendie l’information était exacte, mais pour le reste ce n’était que mensonge et calomnie. Il n’existait pas de maquettes du troisième album étant donné qu’il n’y avait encore rien d’écrit, et de toute façon ce n’était pas du tout en projet pour le moment. Il serait bien assez temps de s’occuper de ça après la tournée américaine. Si tournée américaine il y avait car finalement fin aout, Virgin nous mettait à la porte. Notre réputation devenait trop sulfureuse et pour ne pas mettre en péril son image la maison de disques préférait se séparer de Gang Bang. Physiquement diminués, mentalement atteint par cette affaire, peu de gens donnaient cher de notre peau. Nous faisions encore quelques couvertures de magazines mais à chaque fois les articles ressemblaient plus à une necro qu’autre chose. Jude avait beau déclarer dans une interview (Jude et interview dans la même phrase, laissez moi reprendre ma respiration je viens d’avoir un four rire en imaginant le concept) qu’il n’était pas du tout d’actualité que nous nous séparions, les mêmes qui nous avaient portés en tête d’affiche nous clouaient désormais au pilori. C’était sans compter sur notre capacité de réaction.

     Puisque nous ne pouvions pas occuper physiquement le devant de la scène il fallait reprendre la main sur le plan médiatique. Nous venions de donner une centaine de concerts à travers toute l’Europe devant des salles pleines il fallait à présent récolter ce que nous avions semé. Sans que Virgin ne soit au courant nous avions fait enregistrer quelques concerts. Les bandes étaient jalousement gardées secrètes. Merci à toi Jane. Si à l’aller elle arrivait les poches pleines de substances en tout genre, au retour elle rentrait en Angleterre avec des masters qui filaient directement dans le coffre fort de la Baronne Adams. Nous avions à peu près une trentaine d’heures d’enregistrement qui serviront ensuite de base à la création de Live and Alive. Une fois nos problèmes avec l’administration française réglés, nous nous sommes installés à Paris. John réintégra la maison familiale en banlieue, il y vivait seul puisqu’Angélique était partie sous d’autres cieux, Michèle loua un petit appartement vers Bastille, Jude retourna tout simplement chez ses parents dans la résidence de notre adolescence, Paul se fit loger chez des anciens amis à lui qui avait réussi le double exploit de n’être ni tués par balles ni en prison, et moi j’avais pris une chambre au Méridien à Montparnasse. Certes nous avions ramassé pas mal de monnaie grâce à la tournée européenne mais il ne fallait pas s’endormir sur nos lauriers. Il fallait à tout prix sortir un album pour faire rentrer l’oseille. Mais comment faire alors que notre maison de disques nous avaient foutu dehors et que nous étions tricards un peu partout ? Très simple monter notre propre label et tout faire de A à Z. Il fallait pour ça trouver des fonds afin de pouvoir démarrer l’aventure. Jude se donna corps et âmes auprès de la Baronne tant et si bien qu’elle se porta caution pour nous auprès des banques. Cela s’avéra très utile au moment de négocier un prêt de dix millions de francs pour fonder Gang Bang Records et ainsi produire et distribuer Live and Alive. L’avantage de tout faire nous-mêmes était qu’il n’y avait pas d’intermédiaire à rémunérer, tous les bénéfices tombaient directement dans notre poche. Le temps de refaire quelques parties de guitare ou de chants pour rendre les morceaux choisis de meilleure facture, de faire mettre sous presse les CD et les vinyles et l’album était juste prêt à temps pour sortir en décembre 1990. Pile poil pour Noël.

      Mais avant ça il a fallu mener bataille contre Virgin. Notre ancienne maison de disques voulait faire empêcher la sortie de Live and Alive sous prétexte que ces enregistrements eurent lieu pendant que nous étions sous contrat avec eux d’une part et qu’ils ont été effectués sans leur autorisation d’autre part. Nous avons d’abord été d’une totale mauvaise foi en arguant du fait que le disque avait été enregistré aux cours de concerts donnés dans des boites une fois le contrat résilié avec Virgin. En vain. Cet argument ne tint pas longtemps quand il apparut que Virgin réussit à se procurer une copie de l’album. Ensuite en épluchant notre contrat, nous notâmes qu’à aucun moment il n’était question d’enregistrement de concerts. Néanmoins il était dangereux de se lancer dans une bataille juridique car nous n’avions ni les moyens de tenir tête à Virgin, ni de temps à perdre si nous voulions être présent dans les bacs à Noël. Finalement nous avons trouvé une autre solution beaucoup plus amusante pour faire parler de nous, vendre notre album et ramasser de la monnaie. Puisque Virgin menaçait de faire interdire la diffusion de notre album il fallait contourner ce problème. A chaque problème sa solution. Nous avons commencé une campagne dans les médias, il en restait encore un peu de notre côté, en jouant les Caliméro contre les majors. Ça marche toujours ce coup là auprès des jeunes. Votre serviteur en tête, nous avons joué la grande scène de l’opprimé face au système, salauds de capitalistes, vieux cons qui n’écoutent pas la jeunesse, censurent vis-à-vis de ceux qui ne vivent pas comme eux, il y’en a un peu plus je vous le mets quand même ? Et puisque c’était ainsi nous rentrions en résistance, et pour défendre la liberté nous invitions tous les kids à acheter notre album par correspondance. Il suffisait d’envoyer un chèque à une société du Liechtenstein, trop heureuse de pouvoir envoyer des millions de disques à travers toute l’Europe. Ah ça oui il leur aura coûté plus cher l’album live de Gang Bang, presque deux fois le prix normal, mais il fallait bien que les gamins fassent ce petit effort pour sauver la liberté et l’esprit rock n’est ce pas ? Nous devenions les premiers révolutionnaires du Liechtenstein. La grande classe. Autre paradoxe : étant donné que nous ne vendions pas notre album via le circuit traditionnel, Live and Alive ne pouvait pas être classé dans les différents charts européens et nous devenions du coup des icones du mouvement underground. Nous annoncions tout de même certains chiffres de ventes, jamais les bons. Nous faisions très régulièrement circuler des chiffres gonflés pour donner une impression de succès et garder un statut de rock stars, mais quand un journaliste évoquait ces chiffres je m’empressais de les démentir dans un grand sourire en avançant en général un total équivalant à la moitié. Oui parce que du coup notre argent était aussi au Liechtenstein et comme Gang Bang touchait un gros pourcentage sur chaque disque vendu, il valait mieux en dissimuler le plus possible. « Salauds de capitalistes » qu’il disait.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 10 - Communauté : melting pot
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