Lundi 16 juin 2008

5.1

5

 

 

Well now everything dies baby that's a fact

But maybe everything that dies someday comes back

Put your makeup on, fix your hair up pretty

And meet me tonight in Atlantic City

 

Et bien maintenant tout meurt bébé c'est un fait

Mais peut-être que tout ce qui meurt revient un jour

Maquille toi, fais toi une jolie coiffure

Et retrouve moi ce soir à Atlantic City

 

(Bruce Springsteen - Atlantic City)

 

 

 

 

 

En un peu plus de trente minutes notre statut à Descartes avait considérablement évolué. John n'était plus la petite pédale de service, bon d'accord les autres mecs intérieurement ne pouvaient toujours pas le blairer quand ils ont vu l'effet qu'il pouvait avoir sur leurs petites copines, Jude et moi n'étions plus deux pauvres zonards insignifiants. Tous les trois nous étions de vraies petites stars au sein du lycée. Michèle était devenu LE sex-symbol de Descartes, même si elle n'en faisait pas partie, et Paul… bah Paul en fait je crois que tout le monde s'en foutait. La malédiction du bassiste. Malheureusement nous ne pouvions pas trop profiter de cette nouvelle célébrité tombée du ciel car notre deuxième concert était prévu quinze jours plus tard. Il fallait que nous préparions une dizaine de nouvelles chansons en plus de celles jouées la première fois. Certes John a dû sauter quatre  ou cinq nanas durant ces deux semaines, mais ça restait du domaine de l'habituel chez lui, mais fait nouveau dans notre vie, Jude et moi avions eu aussi notre petite part de groupies. Paul, malheureusement pour lui n'avait pas le temps pour la gaudriole. Entre les répétitions et ses petits boulots, il avait à peine le temps pour dormir et manger. Michèle, elle, restait très discrète sur sa vie en dehors de Fœtus. Elle était ravie de nous retrouver mais plus la fin de la session de répétitions approchait plus elle se renfermait sur elle-même. Elle pleurait presque en partant à chaque fois. Ma connaissance de la psychologie féminine était très très limitée (elle n'a pas beaucoup évoluée depuis) et je ne savais pas comment expliquer ce phénomène. J'ai même très orgueilleusement cru qu'elle pouvait avoir de la peine à cause de mes coucheries. Flatter son ego n'a jamais fait de mal à personne n'est ce pas ? Je ne savais pas non plus comment aborder le sujet avec elle. A dix sept ans (car oui maintenant j'avais dix sept ans, quel homme !), un garçon ne s'intéresse pas à une fille pour savoir ce qu'elle pense ou ce qu'elle ressent. A cet âge une fille est à classer dans trois catégories : primo elle est de notre famille (mère, sœur, cousine…) donc forcément elle est nulle, deuzio elle est n'est pas à notre goût physiquement ou elle a une réputation à éviter, tertio on veut coucher avec elle (oui même si elle porte des leggings…). Ce n'est qu'avec l'âge que l'homme évolue mentalement: On comprend que les femmes de notre famille ne sont pas forcément nulles et qu'on peut aussi bien sûr coucher avec les femmes qui ne nous plaisent pas (et puis des leggings ça s'enlève non ?). Alors je faisais ce que n'importe quel mec normalement constitué fait quand il voit qu'une femme (et particulièrement la sienne) ne va pas bien. J'ai fait semblant de ne rien voir, de ne rien savoir, et puis franchement pendant ces deux semaines, j'avais autre chose à penser. Répéter, apprendre les chansons, apprendre à bouger sur scène, me perdre dans les bras (et surtout entre les cuisses) des deux nénettes qui m'avaient élu pour idole, faire des nouvelles affiches et vendre les tickets d'entrée pour le concert. Nous avions fixé le tarif à 20 Francs. Oui vous lisez bien 20 Francs pour voir Fœtus en concert. Aujourd'hui pour un concert de Gang Bang, le ticket à 20 Euros vous donne l'immense honneur d'être parqué dans un enclos, à dix kilomètres de là, où on retransmet notre show sur écran géant. The Times They Are a-Changin'…

A l'approche de ce deuxième concert la pression commençait à monter en moi. Autant la première fois je n'ai eu les chocottes que quand j'ai réalisé que j'étais sur scène, autant cette fois ci je savais que j'étais attendu. Nous avions vendu en quinze jours autour de mille tickets et le soir du concert il y avait encore des jeunes qui venaient acheter un billet pour venir voir Fœtus. Le bouche-à-oreille avait magnifiquement fonctionné. C'était assez surréaliste quand on y pense. Je veux dire autant pour la Fête de la Musique était un évènement qui sortait un peu de l'ordinaire, les gens sont venus histoire d'être dehors et d'investir le lycée un soir, mais là ils venaient NOUS voir. Quinze jours avant nous n'étions rien, juste quelques affiches perdues entre les petites annonces de petits boulots, de vente de mobylettes, de graffitis politiques ou pornos (voire les deux), et puis voilà que le gymnase de Descartes était maintenant presque trop petit pour que nous puissions nous produire. Nous mettions en place quelques rites qui perdurent encore aujourd'hui. L'étreinte en  rond avant d'entrer en scène, notre cri de ralliement pour se motiver ("On est un gang les mecs, un putain de gang !"), la réflexion de Michèle, eux quatre qui montent sur scène et démarrent l'intro du premier morceau, la rasade de whisky et mon entrée en scène en jetant un rouleau de PQ dans la foule. Ce qui plus tard nous vaudra un contrat ahurissant avec une marque américaine de papier toilettes.

L'accueil du public fut chaleureux, ça nous a beaucoup aidé je dois le dire. Le trac a disparu à la fin de la première chanson. John semblait voler avec sa Fender, tout n'était pas parfait bien sûr mais après tout ce n'est que du rock'n'roll. Jude, toujours impassible, tapait fort sur ses fûts,  Michèle vampait tout le public à coups d'œillades et de tirages de langue, elle se penchait juste ce qu'il faut pour que les mâles en rut se perdent entre ses seins, Paul se démenait pour tenter d'attirer l'attention du public, en vain. Néanmoins son jeu était plein de justesse. Jude et lui faisaient tourner la boutique musicalement. Et moi dans tout ça ? Je faisais ce que je pouvais. Je ne me prenais pas au sérieux, ça se voyait et je crois que c'est ça qui rendaient les gens indulgents à mon égard. J'avais pris le parti de parler au public entre chaque morceau, soit pour présenter la chanson à venir, soit pour apostropher quelqu'un dans la foule, ou pour balancer une vanne sur le proviseur qui était venu assister au concert (et c'était courageux de sa part, mais peut être avait il la frousse pour son gymnase ?). C'est au cours de cette soirée que j'ai pris conscience que j'adorais ça. Les lumières, la puissance du son, les applaudissements, les rires, le bruit de la foule, être le centre du monde pendant deux heures. Voilà ma vie avait un sens. Je voulais faire ça et rien d'autre. Je ne pensais pas que l'école allait m'aider à trouver un boulot mais finalement c'est quand même elle qui m'a mis sur le bon (ou mauvais c'est selon…) chemin.

A la fin du concert, après deux heures de show et trois rappels, nous sommes descendus de la scène, nouvelle étreinte en rond, le cri de ralliement, Michèle a râlé, et nous nous sommes tous tapé dans les mains. Le proviseur est venu rapidement nous remercier d'avoir sauver son gymnase. Rapidement parce qu'une bagarre éclata au moment où la foule est sortie du gymnase. L'alcool, pourtant interdite dans l'enceinte de Descartes, avait manifestement coulé à flot pendant que nous chantions. Il était temps pour nous de rentrer chez John pour fêter notre succès. Les vacances étaient là, nous avions amassé plus de vingt mille Francs, cet été allait être à nous !

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 5 - Communauté : melting pot
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Mercredi 18 juin 2008

5.2

Cette fois-ci Paul avait emprunté un Renault Espace, beaucoup plus confortable que la BX. Nous étions proches du délire dans la voiture. Nous chantions à tue-tête les refrains entonnés lors du concert. Euphoriques. Voilà c'est exactement ça nous étions euphoriques. Nous planions comme si nous avions fumé la production annuelle jamaïcaine de ganja, avec l'énergie de cinq pit-bulls sous amphétamines. Angélique avait tout prévu pour notre retour : Le frigo rempli de bières, le mini bar investi d'alcools en tout genre. Nous allions vivre notre première orgie rock. Autant vous dire que très rapidement nous étions tous les cinq bourrés comme une rame de métro à dix huit heures. La conversation a vite dégénérée et les sujets devinrent de plus en plus graveleux. John se mit à raconter comment il avait défloré l'arrière train de la fille du proviseur. Nous rigolions tous comme des demeurés et Michèle attrapa une bouteille vide de bière en disant un truc du genre " Et elle suçait aussi bien que ça la fille du proviseur ?". Elle se mit à simuler une fellation tellement chaude que j'ai cru voir le goulot en verre fondre sous ses lèvres. Le silence se fit. Michèle, pas peu fière de son petit effet, reposa sa question. John dut avouer qu'il n'avait jamais vu une nana s'exécuter de la sorte et lui demanda d'un air taquin où elle avait appris à sucer ainsi. La réponse de Michèle fut immédiate et cinglante. Dans un grand éclat de rire sombre et caverneux elle nous assassina avec " Ça fait des années que je m'exerce sur mon beau père…". Et elle s'effondra en larmes. Nous nous sommes tous regardés, niaisement je dois dire. Nous étions complètement incrédules. Avions nous simplement compris ce qu'elle avait réellement dit ? Notre lucidité étai très entamée au contact du houblon. J'ai tenté de faire répéter à Michèle pour que nous soyons absolument sûrs de ce qu'elle venait de nous confier. Elle me transperça du regard. A cet instant j'ai eu l'impression que c'était moi le coupable de son malheur. Dans une rage noire elle déballa toute l'histoire. Comment son beau père avait doucement établi une relation malsaine entre elle et lui dans le dos de sa mère. Comment elle s'était retrouvée la première fois dans la cave à l'age de onze ans avec lui. La pression qu'il lui mettait pour qu'elle se taise. Les cadeaux qu'il lui offrait pour la récompenser. L'enfermement mental qu'elle s'était imposée pour enfouir ce traumatisme. Pendant une demi heure elle a parlé d'un flot ininterrompu. Elle a vomi sa haine. Sa haine contre son beau père, contre sa mère qui n'avait pas vu (ou pire qui peut être savait et ne voulait pas voir), contre les adultes, contre les mecs, contre ce fric (ou plutôt le manque de fric) qui obligeait sa mère à rester auprès de son enculé de mec pour vivre décemment. Elle finit par me tomber en pleurs dans les bras. La seule parole sympa qu'elle eut depuis le moment où elle reposât la bouteille fût pour nous. Elle nous remercia de l'avoir traitée d'égal à égal, de ne pas avoir chercher à profiter de son corps (si à l'époque elle savait…aujourd'hui elle le sait mais elle ne m'en veut pas) et dit "même si je suis une fille on est un gang les mecs, un putain de gang".

Dix sept ans, LA fille que vous voulez absolument vous faire dans les bras en pleurant comme une madeleine avec ce qu'elle vient de vous avouez. On a beau dire mais à aucun moment à l'école y'a un cours qui vous prépare à ça. Pour parler fonctions trigonométriques, traité du Cateau-Cambrésis, reproduction chez les phasmes, ou pinailler sur trois mots dans un texte de Voltaire y'a du monde mais pour savoir comment réagir à ce genre de situation… On a toujours tendance à croire que ces choses là n'arrivent qu'aux autres, gagner au Loto aussi d'ailleurs, mais dans une vie à un moment ou à un autre on est confronté à un drame qui nous dépasse. John, Jude et moi on avait l'air de moustiques écrasés sur le pare-brise d'un  poids lourds sur l'autoroute. Le premier à réagir fut Paul. Il regarda Michèle d'un air à la fois sombre et compréhensif. "Les caves c'est mon royaume. John appelle Angélique pour qu'elle s'occupe de la petite. Nous les gars on va faire un tour."  Nous avons confiés Michèle à la fille au pair des Barnes et nous voilà reparti dans l'Espace.

Nous suivions notre bassiste sans trop savoir où nous allions ni ce que nous allions faire. Paul avait pris le contrôle des opérations naturellement. Au volant il prit la parole. Son réquisitoire fut impitoyable contre le beau-père de Michèle. Le terme de réquisitoire est on ne peut mieux choisi car il finit de parler ainsi : "C'est pour ça que ce gars là mérite la mort". John fit, très justement remarqué, que dans notre pays la peine de mort était abolie. Paul pila, se retourna, le fusilla du regard et, je m'en souviendrais toute ma vie, lui hurla au visage : "Petit con tu m'as pris pour un employé du Ministère de la Justice ?". John blêmit et réussi à bégayer un petit non. C'est là qu'on a compris ce qui était en train de se jouer. Nous étions partis pour venger Michèle. Et visiblement l'issue de l'opération était claire : le beau-père de Michèle ne passerait pas la nuit. Paul nous emmena dans sa cité pourrie. Quand il stoppa la voiture au milieu des bâtiments mal éclairés, nous nous sommes tous faits le plus petit possible. Ce n'est pas le genre d'endroit que nous fréquentions de jour, alors de nuit… Trois petits blancs becs dans une caisse de bourge au milieu d'une cité "sensible" (j'ai toujours adoré les euphémismes pour décrire les choses avec cette fausse pudeur gerbante). La faune du coin a vite rappliqué. Nous avions l'impression d'être trois énormes steaks qu'on viendrait livrer à des fauves affamés. Paul nous ordonna de ne pas bouger une oreille. Il partit cinq minutes, les cinq minutes les plus interminables de ma vie, et revint avec une barre de fer énorme, un pied de parcmètre sans doute, et un flingue dans son froc. Il fit un signe de la main aux gars qui traînaient autour de la voiture puis il démarra en trombe. Il sortit quatre affreux passe-montagnes noirs de sa poche et nous les distribua. Sans un mot nous les passâmes sur notre tête. Paul expliqua brièvement le plan et déclara que c'était le moment pour nous de voir si oui ou non nous étions un gang.

Merde nous étions partis pour commettre un meurtre. Pour le moment mon crime le plus grave était d'avoir volé des bonbons. J'allais passer directement de voleur de bonbons à assassin. La marche est haute vous ne trouvez pas ? Néanmoins je ne voyais pas comment arrêter Paul et encore moins lui dire " Je peux descendre ?". Dans ma tête je revivais le cours des évènements. Trois heures auparavant j'étais la star de Descartes, la foule m'applaudissait, j'avais envie de coucher avec Michèle. Là j'étais dans le noir complet, avec une cagoule ridicule sur le crâne, en partance pour assassiner un mec que je n'avais jamais vu. Et il était désormais hors de question que, même en rêve, je m'envoie en l'air avec Michèle. Je sortais à peine de mes pensées quand Paul gara la voiture dans une impasse sombre. Il repéra la maison de Michèle. Il nous intima de garder le silence le plus absolu. John, Jude et moi, nous nous planquâmes entre deux voitures, Paul ouvrit le portail. Il grinça légèrement. Un chat miaula. La maison de Michèle avait l'air calme. Une lumière émanait du salon pendant que l'étage était dans le noir complet. Paul nous fit un signe pour que nous le rejoignions. Nous courûmes en nous abaissant pour rester le plus discret possible. Nous allâmes nous caler entre deux arbustes sur l'ordre de paul. Pendant ce temps il fit le tour de la maison en reconnaissance. Il nous fila une trouille pas possible en surgissant devant nous. Nous nous retînmes de crier et Paul nous exposa son plan. La mère de Michel devait dormir à l'étage et son beau-père cuvait devant la télé. C'est ce que nous aurions du être censés faire également mais cette escapade nocturne nous avait remis les idées en place.

Tout se passa à la perfection. Paul entra sans faire de bruit, sous la menace de son arme obligea le beau-père de Michèle à descendre à la cave. Pendant ce temps nous bloquions la porte de la chambre pour empêcher la mère de Michèle de sortir. Nous apprendrons plus tard qu'elle prenait des somnifères pour dormir. Elle n'a absolument rien entendu de ce qui s'est déroulé chez elle cette nuit là. Quand nous sommes redescendus dans la cave, nous avons vu Paul, le parcmètre légèrement rougi par du sang à la main, à coté du beau-père de Michèle à genoux le sans perlant de son front, les mains attachées dans le dos et un énorme bâillon dans la bouche. Paul, tel un procureur sous l'Inquisition, exposa les faits qui étaient reprochés au condamné. Il enleva le bâillon pour laisser le maître des lieux se défendre. Dans un premier temps il pleura en invoquant une folie, des pulsions incontrôlables, des circonstances atténuantes. Jusque là classique. Et puis l'erreur. Il chargea Michèle. Elle l'aurait provoqué, elle y aurait trouvé du plaisir, elle aurait monté tout ça pour le faire chanter. La sentence fut immédiate : Paul lui fracassa la mâchoire à l'aide du parcmètre. Le sang giclait par terre, je ne pouvais plus bouger, ni parler, j'étais terrorisé par ce que j'étais en train de voir. Le beau-père de Michèle était désormais à quatre pattes, paralysé par la douleur. Paul, complètement possédé par la haine, lui baissa son froc et tenta de lui foutre le parcmètre dans le cul. Il eut du mal car l'autre se débattait, mais il parvint tout de même à lui enfoncer la barre de fer dans le fondement. Le beau-père se mit à hurler, Paul lui donna un violent coup de pied en pleine tronche et lui remit le bâillon entre les dents. Le bassiste de Fœtus se mit à coté de l'oreille de sa future victime et lui susurra quelques mots. L'autre écarquilla les yeux et émit des cris étouffés par les lambeaux de tissus bloqués dans sa bouche. Paul m'ordonna de tenir le beau-père de Michèle pour qu'il reste bien sur ses genoux. Je me voyais encore moins lui tenir tête que dans la voiture. Je me suis exécuté. J'ai agrippé le plus fort que j'ai pu celui qui avait rendu Michèle si malheureux mais quand j'ai compris ce que Paul avait l'intention de faire j'ai eu un mouvement de recul. Paul avait trouvé une masse et avec il frappait le parcmètre pour qu'il s'enfonce dans le corps du beau-père. Je me suis fait engueulé, j'ai repris ma position initiale. Les cris de l'autre enfoiré devenaient plus sourds, plus aigus. Paul tapait comme un sourd dans le tuyau en fer. Il lui détruisait les entrailles. Et puis j'ai vu ressortir le parcmètre sur le flanc gauche du type. Je n'ai pas pu m'empêcher de vomir sur lui. Le beau-père de Michèle s'est écroulé sans vie, les yeux grands ouverts, dans une mare de sang, un parcmètre le transperçant de part en part et le dos recouvert de gerbe.

Le lendemain matin, sa femme fit un malaise quand elle découvrit le corps. La presse nationale se fit l'écho de ce fait divers et les journaux rivalisèrent d'imagination pour décrire l'horreur qui se dégageait de cette scène de crime. Pendant ce temps nous étions rentré chez John. Michèle dormait dans la chambre d'Angélique. Cette dernière était morte de trouille et nous harcela de questions sur notre sortie nocturne. Paul nous emmena tous, Angélique y compris, auprès de Michèle et nous fit prêter serment autour de cette dernière sur un silence absolue à propos de cette nuit. Au moins tant que le délai de prescription n'était pas dépassé. Aujourd'hui il l'est.

Le lendemain chacun rentra chez soi et Michèle joua avec talent le rôle de l'enfant éplorée et effondrée en apprenant la mort de l'homme que sa mère aimait. La police ouvrit une enquête qui n'aboutirait nulle part faute d'indices, de témoignages ni de pistes sérieuses. Je ne sais pas exactement comment (mais probablement que John au cours d'une soirée où il avait sans doute abusé de substances en tout genre), un jour quelqu'un eut vent de cette histoire et de ce qui s'est réellement passé cette nuit là. J'ai à mon tour joué les vierges effarouchées. Avec brio sans nulle doute puisque jamais je ne fus convoqué par qui que ce soit pour témoigner dans cette affaire. Aujourd'hui je revendique ce geste. Facile me direz vous, je ne risque plus rien pour ça. Je m'attends même à ce que certains disent que j'ai inventé tout ça pour renforcer ma légende.

Peut-être après tout qu'ils auraient raison…

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 5 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Mercredi 25 juin 2008

5.3

Je pensais que ça allait être un été d'enfer, ce fut plutôt un été en enfer. Je ne dormais plus beaucoup, toutes les nuits le souvenir de notre expédition punitive me revenait. Je me réveillais en sueur et en criant. Mes parents s'en inquiétèrent au début, puis beaucoup moins après avoir dégotté un stock de boules Quiès. J'avais l'impression que sur mon front était gravé " Assassin". J'épiais tout le monde, ma respiration se coupait quand je croisais un flic. Le seul endroit où je me sentais protégé c'était dans la cave des Barnes. Nous n'osions plus trop sortir. Nous ne parlions que très peu. En contrepartie nous répétions beaucoup. Michèle n'était pas toujours avec nous car elle devait passer du temps chez elle où toute sa famille défilait pour soutenir sa mère. Nous rêvions de tournée, de concerts sur des plages, de filles, de fêtes, de soleil et nous étions prostrés dans cette cave pas très éclairée. Nous osions à peine nous regarder dans les yeux. Nous avions besoin tous les quatre d'extérioriser ce que nous avions au fond de nous. John se défonçait un peu plus que d'habitude, Paul jouait plus vite et avait amené un punching-ball qu'il massacrait pour se défouler, Jude s'est mis à dessiner tout et n'importe quoi, et moi j'ai eu le déclic de l'écriture. Pour vider mon sac je ressentais le besoin de coucher des mots, juste des mots pour décrire les sentiments qui luttaient en moi. Peur, fierté, honte, horreur, amitié, secret, culpabilité. Pour le coup ma libido était retombée à zéro. Le seul chez qui tout ça n'avait eu aucune prise sur son appétit sexuel fut John. Sexe, alcool, drogue. Chez lui c'était sans doute sa façon de fuir.

Quand Michèle était présente avec nous, l'ambiance était plus détendue. Elle nous maternait bien qu'elle fut la plus jeune du groupe. Elle avait le sourire du matin au soir. Finalement je me rends compte que c'était les seuls moments à cette époque où nous nous parlions tous ensemble. Comme si lorsque nous la voyions, nous nous rappelions pourquoi nous avions agi avec autant de barbarie l'autre nuit. Nous avions fait ça pour libérer Michèle du cauchemar qu'elle vivait sous son propre toit. Elle avait l'air apaisée, vraiment heureuse d'être parmi nous. Maintenant la seule à avoir le sourire au sein de Fœtus c'était elle et elle s'est employée à ce qu'on retrouve le nôtre. Une femme sait instinctivement comment satisfaire un homme. Il faut dire que c'est d'une facilité enfantine. Avec l'aide d'Angélique elle nous prépara de bons petits plats et des pâtisseries. On faisait les fiers à bras du haut de nos dix sept ans mais nous n'étions encore que des mômes et un bon gâteau au chocolat nous attirait tout autant qu'une grosse paire de loches. Michèle se rapprochait de plus en plus de nous. Elle aimait beaucoup nous donner des petites tapes sur l'épaule, ou s'asseoir sur nos genoux. De temps en temps elle nous aguichait en se penchant plus que de raisons ou en relevant sa jupe. J'étais très mal à l'aise vis-à-vis de son attitude. Je ne savais plus quoi penser, ni comment agir vis-à-vis d'elle. Michèle me plaisait beaucoup, on devenait de plus en plus proche (elle ne se rapprochait pas que de moi mais des trois autres aussi), mais j'avais toujours à l'image ce qu'elle avait subi de la part de feu son beau-père. Je la voyais comme un petit oiseau tombé du nid ou une biche avec une patte cassée. Il était inconcevable pour moi de coucher avec elle. Pas parce que je la pensais impure ou quoi que ce soit de ce genre non pas du tout, mais parce qu'elle avait souffert et que j'avais l'impression qu'elle agissait ainsi pour nous remercier d'avoir tué son bourreau. Michèle était devenu pour moi intouchable, une petite chose brisée qu'il fallait protéger. J'étais très jaloux quand je savais qu'elle avait passé du temps avec un garçon. Je me taisais et gardait cette amertume en moi. Jusqu'au jour où ayant bu un verre de trop, je l'ai prise à part dans un coin pour lui exposer mon point de vue. J'ai joué au grand frère faisant la morale à sa petite sœur très libérée. Tout ce que j'ai gagné c'est une grande baffe dans la gueule. J'ai eu l'air con croyez moi, mais ce n'était rien à côté de ce que j'ai ressenti dix minutes plus tard. Pour résumer, Michèle en avait après les mecs (ce qui pouvait se comprendre), voulait se venger de ce qu'elle avait subi (normal…), mais comme son beau-père n'était plus là elle assouvirait sa vengeance sur tous ceux qui passeront sous ses griffes. Tous sauf Paul, John, Jude et moi. Elle se sentait bien avec nous, elle savait ce qu'on avait fait pour elle, elle voyait que nous ne cherchions pas à profiter de son corps, et enfin elle éclata de rire en m'avouant qu'elle était lesbienne. Elle nous vampait pour nous faire plaisir, elle vampait les autres pour les frustrer. J'ai mis du temps à saisir la nuance et à m'en satisfaire. Ce fut plus facile ensuite lorsque je pouvais lever une nénette juste en claquant des doigts.

Après cette petite discussion l'atmosphère fut plus détendue au sein du groupe. J'avais bien évidement rapporté à mes potes la teneur de la mise au point de Michèle, en évitant soigneusement de mentionner la gifle, et la gêne qui nous habitait disparut. Alors certes nous allions mieux, certes nous étions "riches" de vingt mille balles mais nous ne savions toujours pas quoi faire de notre été. C'est toujours comme ça les vacances d'été. On les attend pendant dix mois et quand elles arrivent on s'emmerde. Ce n'est pas qu'on se faisait chier tous ensemble mais nous n'avions aucune envie de sortir de notre trou. Nous nous sentions en sécurité dans cette cave. On suivait les informations pour savoir où en était l'enquête sur la mort du beau-père de Michèle. Mais comme d'habitude une information en chasse l'autre et le feuilleton de l'été fut celui du Rainbow Warrior. Cette explosion nous enleva beaucoup de pression. Notre crime n'était plus médiatique, et les flics du coin débarrassés des journalistes mettaient moins d'ardeur dans leur enquête.

L'autre grand évènement de ce mois de juillet 1985 fut le Live Aid. Des concerts gigantesques organisés par Bob Geldolf pour lutter contre la faim dans le monde. Principalement au stade de Wembley à Londres et au John F. Kennedy Stadium de Philadelphie, beaucoup d'artistes se sont succédés sur scène devant des dizaines de milliers de spectateurs et un milliard et demi de téléspectateurs. Il y avait Queen, les Who, Clapton, Led Zeppelin, B.B. King, Jagger et Richards chacun de leur côté, U2, McCartney et j'en passe…Bon il y avait aussi les New Kids on the Block, Wham ou encore Opus (mais si souvenez-vous Life is Life nana nana naaaa). Nous étions dans le salon des Barnes pour regarder ces concerts. Dans un silence religieux pour admirer nos idoles, beaucoup plus sarcastiques quand passaient Duran Duran, Kool and the Gang, Madonna ou Elton John, et carrément crétins lorsqu'il y avait des reportages sur la famine en Éthiopie nous avons passé cette journée devant le poste. La conclusion de tout ça c'est qu'il fallait vraiment qu'on fasse quelque chose. Non pas pour sauver les enfants qui crevaient de faim, mais pour un jour se retrouver sur une scène devant cent mille personnes. C'était bien beau, mais si nous avions réussi à organiser notre premier vrai concert facilement, nous n'avions aucun projet pour la suite. Il était clair que jouer uniquement dans le gymnase de Descartes ne nous amènerait nulle part, surtout si nous jouions toujours les mêmes choses. Et si nous avions réunis mille personnes dans notre lycée, il était improbable que nous puissions rééditer cette performance ailleurs du premier coup. J'avais eu l'idée de rédiger une "critique" du concert et de l'envoyer à Rock & Folk, Best et à divers journaux locaux, sans grande illusion, en signant des initiales PM. Comme Paul Merson. Dans les journaux spécialisés il y avait toujours quelques pages en fonds de numéro pour rapporter divers concerts un peu partout en France de groupe plus ou moins connus. Plus ou moins méconnus devrais-je dire. A ma grande surprise mon article a trouvé preneur dans le journal du coin. Il était même assorti d'une photo. Cette photo restera toujours un mystère pour moi. Nous n'avions même pas pensé à immortaliser ce moment, je me demande encore comment cette photo a pu se retrouver dans un journal. Ceci dit c'était parfait pour remplir un dossier de presse. Mais ce qui a vraiment compté ce fut l'entrefilet paru dans Rock & Folk. Un résumé du résumé mais gardant l'essentiel : "(…) Jeune… électrique… rock… dynamite… sexy…". Signé PM. Comme Philippe Manœuvre. Encore une fois le hasard fait bien les choses. La grande figure du journalisme rock n'était évidement pas présent à notre concert mais nous avons réussi à le faire croire pendant des années. Il fit lui-même enfler la rumeur qui du coup devint légende bien des années plus tard quand nous commencions à avoir du succès. Je lui en ai parlé un jour en off après une interview. Il jura ses grands dieux dans tous les dîners en ville qu'il avait été là ce soir là par hasard et qu'il avait détecté notre potentiel au premier coup d'œil. Manœuvre a toujours aimé les jeunes groupes et il se sentait investi d'une mission divine qui consistait à promouvoir les gamins qui faisaient que le rock était toujours vivant. Et puis franchement passer à coté de Gang Bang (même si à l'époque nous n'étions que Fœtus) pour un journaliste aussi emblématique que lui ça aurait fait tâche dans le tableau.

Même si nous n'avions aucun concert de prévu, nous avions de quoi nous vendre. Il fallait juste savoir par où commencer. Parfois, souvent même, le destin est très taquin. Nous voulions être les rois de Paris, remplir le Parc des Princes ou inonder l'hippodrome de Vincennes de nos fans mais la Providence, une fois de plus, est passée par là.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 5 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Jeudi 3 juillet 2008

5.4

Pour la première fois mes parents étaient partis en vacances sans moi. La soudaine et non moins inattendue remontée de mes résultats scolaires avait fait de moi un futur élève de Première S. Ce mini-miracle ainsi que l'article parlant du concert dans le journal local avaient convaincu mes parents que je méritais une récompense. Ils m'ont demandé ce que je voulais. Ma réponse fut simple et évidente : ne pas aller m'enterrer avec eux dans le Cher pendant quatre semaines. Accordé avec pour seule obligation que l'appartement soit nickel à leur retour. Étant donné que je comptais passer quasiment tout le mois de juillet chez John ça ne posait pas de soucis. Je repassais de temps en temps pour prendre le courrier, aérer un peu, faire une lessive et reprendre du linge propre. Le 22 juillet 1985, je me rappelle très bien de la date vous allez comprendre pourquoi, je vis une voiture de flics se garer sur le parking de ma résidence. Vous voyez maintenant pourquoi je m'en rappelle. La première chose à laquelle j'ai pensé c'est la prison. Pour moi c'était l'évidence même qu'ils étaient là pour venir m'arrêter. Je me suis écroulé sur une chaise en repensant à ce qu'on avait fait, à ce que j'allais devenir, aux sévices que j'allais subir en tôle. Je n'avais rien d'un caïd bodybuildé, je ne faisais partie d'aucune bande, je ne me voyais pas survivre dans le monde carcéral plus d'une semaine. La sonnerie me glaça le sang, j'entendais à ce moment là le bruit que faisait la lame de la guillotine lorsqu'elle tombait. A quoi bon tenter de s'enfuir, ils savaient qui j'étais, où je vivais, à quoi bon jouer le truand en cavale quand on a 17 ans, pas d'argent et aucune relation dans le milieu. J'ouvris la porte et je vis deux gardiens de la paix encadrant un trentenaire avec des cheveux en pétard. Il se présenta, me tendit une convocation et me présenta ses sincères condoléances. Les trois flics repartirent moins d'une minute après avoir sonné. J'étais encore sous le choc. Libre. J'étais encore libre, ils n'étaient pas venus pour m'arrêter. Je chutais plus que je ne m'asseyais le long du mur dans l'entrée, la convocation dans la main et le front en sueur. Je tentais de reprendre mes esprits pour me souvenir de ce que le jeune flic m'avait dit. Condoléances ? "Tes parents ont eu un accident de voiture hier. Ils sont morts il faut que tu ailles reconnaître les corps à l'hôpital de Bourges. Voici ta convocation. Sincères condoléances."

Libre. J'étais encore plus libre. Même si je sentais un poids monstrueux au dessus de moi s'évaporer d'un coup, je n'avais pas envie d'hurler ma joie. Sensation bizarre. Combien de fois j'avais souhaité, fantasmé même, ce moment et maintenant que c'était arrivé je n'éprouvais aucune satisfaction. De la mélancolie, oui c'est ça une certaine mélancolie, m'envahissait. C'était la première fois que la mort me touchait vraiment du doigt. J'avais bien perdu mes grands parents maternels quand j'étais gamin mais j'étais trop petit pour me rendre réellement compte de ce que ça signifiait. Quand on perd ses parents on sait que le prochain tour ça sera pour nous. Finie l'immortalité, le décompte s'enclenche. Finalement ce sont les parents qui nous protègent de la mort, tant qu'ils sont vivants on sait qu'on ne risque rien puis que la logique veut qu'on parte après eux. Une fois nos parents morts nous sommes seuls face à la Faucheuse. Pendant deux jours j'ai disparu de la circulation, je suis resté cloîtré chez moi. Je suis allé à Bourges. On m'a emmené à la morgue, j'y ai vu mes parents allongés sous un grand drap blanc. Leurs traits étaient figés par le froid, mais ça faisait longtemps que je ne les avais pas vu en train de ne pas faire la gueule. J'étais étonnement calme et serein en voyant mes parents sans vie. Je suis reparti de cette ville le lendemain soir avec deux urnes funéraires en plus dans mes bagages. Pendant tout le trajet du retour je me suis demandé ce que j'allais faire de leurs cendres. Les balancer aux chiottes ou fracasser de rage les urnes contre un mur ? Ces idées m'ont traversé l'esprit mais finalement à la nuit tombée j'ai dispersé les cendres du haut du Pont Neuf et balancé les urnes vides dans la première poubelle venue. J'ai erré ensuite toute la nuit dans les rues de la capitale en faisant le point sur ma vie. Ok j'étais débarrassé de ce pouvoir moral parental qui m'étouffait mais j'étais un môme de dix-sept ans donc mineur, sans boulot, bientôt sans logement. On est vite rattrapé par des contingences matérielles n'est ce pas ? La voie légale me poussait vers des grands parents habitant dans l'Yonne que je n'avais pas vu depuis dix ans. Cette vision de mon avenir proche ne m'enchantait guère. Partir de Paris et laisser tomber Fœtus ? Sûrement pas. J'ai tout retourné dans ma tête toute la nuit et en passant rue du Faubourg Saint Honoré j'ai eu la révélation. L'Union Jack claquait au vent au bout du mat perché au sommet de l'Ambassade de Grande Bretagne. Londres ! Il fallait convaincre Fœtus de partir à Londres. Je savais que John avait de la famille là bas et ses parents possédaient un petit appartement dans le quartier de Chelsea. En marchant j'échafaudais mon discours et préparais mes arguments. Mon atout majeur était d'avancer le fait que de quitter le territoire nous protégerait un peu plus de la police pendant un petit moment. Ensuite sur le plan artistique, il était évident que nous aurions plus de chance de percer à Londres qu'à Paris. Le rock en France n'était pas vendeur. Il y avait un public pour ça évidemment, et notre concert à Descartes l'avait prouvé, mais n'oubliez jamais que l'art est (aussi) un business. Le Top 50 était devenu l'étalon ultime mais aussi un cercle vicieux. Les radios libres ne passaient que ce qui se vendait et du coup les maisons de disques ne signaient que des artistes pouvant accéder à ce fameux Top 50. La tendance du moment en France n'était pas très rock. Téléphone avait raccroché, certes les Rita Mitsouko amenait un nouveau souffle mais dans les charts on retrouvait surtout Gold, Bibie, La Compagnie Créole, Pierre Bachelet, Jean Pierre Mader et j'en passe. Rock'n'roll will never die chantait Neil Young, le rock en France n'était pas mort mais il était bien malade. Aux yeux du grand public j'entends. Il y avait pas mal de groupes rock qui tournaient sur la scène alternative : Les Bérus, Trust était toujours là, Pigalle, Manu Chao pointait son nez… Mais culturellement la France souffrait toujours de la comparaison avec l'Angleterre en matière musicale. Et puis merde l'Angleterre c'est le royaume des Stones, de Led Zep, des Who, de Pink Floyd, de Clapton, c'est là que Jimi Hendrix s'est révélé au monde (et là qu'il décéda)... Vous voyez ce que je veux dire. En Grande Bretagne ça transpire rock'n'roll. Et le foot aussi. Ce qui rendait cette destination comme évidente à mes yeux. Quitte à démarrer une nouvelle vie autant la commencer ailleurs.

De retour après plusieurs jours d'absence chez John, je mis au parfum mes amis de mon projet d'expatriation collective. John fut ravi de rentrer au pays, Paul joyeux de quitter sa banlieue pourrie et d'avoir une autre perspective que des caves mal éclairées , Michèle voulait fuir cette maison et ce sous-sol où elle fut violée si souvent, Jude… Jude n'avait aucune raison de partir. Il fut facile à convaincre mais il restait un problème majeur. A part Paul nous étions tous mineurs et il nous fallait une autorisation de sortie de territoire. John a eu l'aval de ses parents à la condition sine qua non qu'il se mette en rapport étroit avec sa famille à Londres. Une promesse facile à faire, d'autant plus facile qu'il savait à l'avance qu'il ne la tiendrait pas. Michèle, suite à une discussion houleuse avec sa mère arracha son accord pour passer une semaine en Angleterre avec nous. Elle ignorait qu'elle ne reverrait sa fille qu'à la télé des années plus tard. Michèle se rendit compte à ce moment là que sa mère savait ce qui se passait dans ce foutu sous sol, mais qu'elle n'avait jamais osé dire quoi que ce soit. Paul me trouva des faux papiers britanniques où je devins très officiellement Jimi Simpson, né le 9 mai 1965 à Workington en Angleterre. Alain Michaud venait de mourir. Pour le moment. Jude récupéra aussi des faux papiers et fugua avec nous. Nous débarquâmes à Londres après un long périple en voiture (dois-je préciser qu'elle était volée?) et en ferry un matin d'août 1985. John récupéra les clefs de l'appartement de Chelsea et nous nous écroulâmes dans ce petit trois pièces qui sentait le renfermé. Nous n'avons fait que dormir et manger pendant deux jours. Michèle, en tant que fille, avait le privilège d'avoir sa chambre pour elle toute seule, Paul John Jude et moi devions partager un lit double dans la deuxième chambre et un canapé dans le salon. Nous n'avions pour seuls bagages qu'une semaine de fringues et nos instruments. La batterie de Jude ainsi que les amplis devaient arriver plus tard par avion. L'appartement est vite devenu un beau bordel mais même si les parents de John envoyaient un chèque régulièrement, au bout d'un mois l'argent commençait à manquer pour nous cinq. Nous ne pouvions plus faire machine arrière, il fallait qu'on s'y mette vraiment.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 5 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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Lundi 18 août 2008

6.1

6

 

 

If there's something you need that you just don't have
Well just don't sit there feeling bad
Come on now get up try and understand
Just raise your hand

 

S’il y a quelque chose dont tu as besoin que tu n’as pas

Ne reste pas assis là à te sentir mal

Allez maintenant lève toi essaie de comprendre

Lève la main

 

(Eddie Floyd – Raise your hand)

 

 

 

 

 

     Petit à petit nous finîmes tous par trouver du boulot. Michèle était serveuse dans un pub, l’Indiana, dans le quartier de Soho. Il appartenait à un Américain qui venait de … l’Oregon. Perdu. Elle avait réussi à y faire embaucher Jude à la plonge, ce qui lui convenait parfaitement vu qu’il était incapable d’aligner dix mots d’anglais. Remarquez, aligner dix mots de français relevait déjà pour lui de l’exploit. Il passait son temps à nettoyer verres, pintes, tasses, couverts et assiettes pour 10 livres par jour, six jours sur sept, huit heures par jour. Quand il n’avait rien à faire il prenait deux cuillers à soupe et s’exerçait sur une batterie improvisée faîte à base de tabourets et de fûts métalliques de bières. Michèle se faisait à peu près le même salaire de base mais elle bénéficiait des pourboires. Et plus elle s’habillait court et plus les clients étaient généreux. Paul faisait le bonheur de diverses entreprises de déménagement. Il travaillait un jour pour l’une, un jour pour l’autre, sa carrure et sa force faisaient largement office de CV. L’argent rentrait assez régulièrement. Quand à moi j’avais trouvé par hasard un job chez un disquaire vers Holloway Road, le Championship Vinyl. Rob, le propriétaire du magasin, avait un peu tiqué quand j’ai évoqué mes goûts musicaux mais il s’était mis en tête de refaire mon éducation musicale et du coup m’avait engagé. Il me refilait une cassette tous les deux jours avec de nouveaux trucs que je devais absolument découvrir. La plupart du temps c’était à chier, mais parfois une petite pépite blues, soul ou rythm and blues – par là j’entends le vrai R’n’B hein, pas Shakira, les Destiny’s Child ou Jennifer Lopez, mais Ray Charles, Aretha Franklin, James Brown, Eddie Floyd, Otis Redding et toute la bande de la Motown, venait éclairer mon trajet dans le métro londonien. Oui Rob m’avait aussi prêté un baladeur pour que j’aie le temps de m’ingurgiter ses abominables cassettes. Je me faisais 300 livres par mois pour réceptionner les commandes, ranger la réserve et nettoyer la boutique. Et John me direz vous ? Et bien John, fidèle à lui même se contentait d’encaisser les chèques que ses parents lui envoyaient, fumait des pétards, s’envoyait quelques pintes, courait après les filles, de temps en temps remplissait ses obligations familiales pour pouvoir continuer à toucher les chèques. John quoi…

     Angélique, qui était toujours au service des Barnes en France, nous fît parvenir nos instruments par avion. Nous pûmes alors rejouer tous ensemble et maintenir Fœtus en vie. Toutefois nous n’étions que très rarement ensemble du fait des horaires de boulot de chacun. Néanmoins chacun progressait dans son domaine. Jude acquérait une meilleure technique et maîtrisait davantage d’enchaînements, il arrivait de plus en plus à dissocier ses bras et ses jambes. Paul apprenait de nouveaux riffs et s’essayait même à en inventer. D’ailleurs la plupart de ceux qu’il créa dans ce petit appartement de Sloane Square se retrouvent sur notre premier album Kick Off.  Ceci dit nous n'étions plus réfugiés dans la cave des Barnes dans la banlieue parisienne. Nous vivions dans un petit deux-pièces sous les toits à Londres et le problème du voisinage ne nous rendait pas les choses faciles. Bon d'accord le problème de voisinage c'était nous et le boucan qu'on pouvait faire une fois les amplis branchés. Les voisins avaient envoyé les flics plusieurs fois chez nous pour mettre un terme à notre expression sonore. Et comme John ne tenait pas à ce que la police pointe trop le nez chez lui, et avec toutes les substances illicites qu'il avait ça pouvait se comprendre, nous avons fini par uniquement jouer en acoustique et sans batterie. Difficile de tenir en vie un groupe de rock dans ces conditions. John avait l'air de s'en foutre. Il était content d'être chez lui à Londres et de se la couler douce. Le reste de la troupe avait un boulot et commençait à s'enliser dans ce train-train. Alors quoi ? Nous étions tous partis si loin de chez nous avec autant d'espoir pour finir serveuse, déménageur, manœuvre ou plongeur alors que nous rêvions de disques d'or et de tournées autour du monde ?

     Encore une fois c'est moi qui ai remis de l'essence dans le moteur. De temps en temps il y avait un busker qui montait dans le métro sur la ligne Picadilly. Il avait une gratte sèche et il chantait deux chansons de Bob Dylan (toujours les mêmes : Mister Tambourine Man et Lay Lady Lay), passait entre les gens pour ramasser deux trois piécettes et redescendait pour aller jouer sur le quai. Il commençait à être connu et souvent les gens qui tombaient sur lui dans une station laissaient passer un ou deux métros pour l'écouter. J'en fis de même un jour et je pris mon courage pour engager la conversation. Avec mon anglais plus qu'approximatif il rigola bien. Il me parla de lui, de sa vie, et je compris à peu près qu'il vivait dans la rue et de la générosité des gens. Parfois en fin de journée il avait ramassé assez pour se payer une chambre d'hôtel avec une douche chaude. Ça représentait pour lui le summum du luxe. L'hiver dans le métro, l'été dans les parcs. Il espérait un jour se faire repérer par un producteur pour devenir un vrai chanteur pro. Bon techniquement il était déjà chanteur pro puisqu'il (sur)vivait grâce à la musique. Je lui confiais que j'avais le même rêve. Il éclata de rire. Sa grosse voix remplie de nicotine et d'alcool me fît frémir. Il me salua et parti avec sa maigre recette à l'assaut d'un nouveau métro. Je ne le revis plus jamais sur la ligne Picadilly.

 

     Le printemps 1986 vivait ses premiers jours et un dimanche matin je réveillais tout le monde aux aurores. Oui même John. Je leur préparais un petit déjeuner à la française (j'ai jamais pu me faire aux flageolets et aux œufs le matin), et je leur exposais mon plan. Sloane Square est une place avec beaucoup de passage où trône une grande fontaine. Fœtus allait squatter cette place pour montrer son talent aux Londoniens et aux touristes. Leur enthousiasme faisait peine à voir. J'ai même eu l'impression à ce moment là qu'il n'y avait plus que moi qui croyait encore à Fœtus. Heureusement leurs esprits n'étaient pas encore rassemblés et ils se sont laissés convaincre. Ou plutôt espéraient ils sans doute que l'expérience serait si négative que dans l'heure ils seraient recouchés. D'autant plus que je n'avais pas pensé à un détail : l'électricité. Un tout petit détail convenez en n'est ce pas ? Nous étions obligé de jouer unplugged sur la place. John profita de cet état de fait pour se rouler un spliff et retourner se coucher. Paul, Jude, Michèle et moi descendîmes le matos nécessaire pour ce concert impromptu (la batterie, une guitare sèche, des maracas) et nous nous installâmes juste devant la fontaine afin que Jude posât son cul sur le bord de celle-ci. Je ne sais plus ce qu'on joua ce jour là, sans doute à peu près les mêmes choses que lors de nos deux concerts à Descartes. Je me rappelle juste que j'ai eu du mal à savoir quoi faire car je n'avais pas de micro ni de public. Michèle dansait et faisait les chœurs, Paul jouait de la guitare, immobile ou assis à coté de Jude, mais moi j'étais comme un con sur cette place, rien dans les mains, perdu comme une gonzesse devant une carte routière. Puis finalement je tapais dans mes mains et je bougeais mon corps de manière… aléatoire. Les badauds me regardaient d'abord d'un air amusé, me pointaient du doigt en se foutant de ma gueule, puis finalement un groupe de jeunes japonais s'arrêtèrent. Trois autres jeunes se mirent devant nous, des bobbies pointèrent le bout de leur nez. A la fin de la deuxième chanson ils vinrent nous parler pour savoir si nous avions une autorisation ou quelque chose dans le genre. Michèle leur fit son plus beau sourire et les amadoua en moins de deux. Un touriste se pointa pour me tendre une pièce d'un air enthousiaste. Je pris la casquette de Paul et la mit devant nous. Nous continuâmes à jouer malgré la présence des flics. Je les voyais parler dans un talkie-walkie, sans doute cherchaient-ils à obtenir des infos et des ordres de leurs supérieurs. Très vite un petit attroupement se créa autour de nous. Et au bout d'une heure nous nous fîmes applaudir une dernière fois en saluant notre nouveau public. Fœtus n'était pas mort.

Par Chris Phénix - Publié dans : Chapitre 6 - Communauté : Les mots dans tous leurs états
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