Mercredi 7 mai 2008

4.2

La cave des Barnes devint le ventre chaud et fécond dans lequel Fœtus allait pouvoir se développer et plus tard naître au grand jour. On a vu tout et n'importe quoi dans cette cave. A cette période en France en haut de l'affiche il y avait Téléphone, Jean-Jacques Goldman mais aussi Al Corley, Cookie Dingler, Bronski Beat et surtout Ray Parker Jr. (mais si, souvenez vous… Ghostbusters…). Et je passe sur Frédéric François, Madonna, Prince ou Vivien Savage. Quel éclectisme n'est ce pas ? Et bien visiblement rock pour certains en 1985 ça voulait dire tout ça. On a eu de la nymphette en leggings blancs, du castrat aux cheveux ras, du gars super chic avec sa veste dont les manches s'arrêtaient au coude, du ringard brushingué, du faux rasta survitaminé, du minet au jean avec poutre apparente… Bon quand même on a eu aussi des types mal coiffés en tee-shirt qui sentait, au choix, la sueur, la bière, le tabac, et parfois les trois à la fois, des punks à la crête rouge énervés comme des chiwawas cocaïnomanes qu'on n'a jamais osé rappeler, des types plus brillants que John à la guitare ou qui chantaient mieux que lui (du coup John ne les a pas pris), des mecs tatoués de la tête aux pieds, quelques types qui avait entendu qu'on pouvait se défoncer tranquillement dans cette cave, on a même eu une vielle prof bigleuse qui en lisant l'annonce avait cru qu'on avait retrouvé son chien Rufus. Et puis ce fut le tour de Paul. Rien qu'en entendant son prénom John a eu un éclair. John… Paul… vous voyez le trip. Je n'ai jamais été branché Beatles mais John m'avait tellement monté le bourrichon avec la rivalité Stones-Beatles qu'une fois mon camp choisi je haïssais l'autre de toutes mes forces. John lui appréciait les deux groupes mais si mon dieu était (est encore d'ailleurs) Mick Jagger, le sien s'appelait Lennon (c'est toujours le cas mais mon dieu est vivant lui !). "Quatre comme les Beatles ! On sera les prochains Fabe Four!". Paul Merson avait donc un a priori super favorable quand il brancha le jack de sa guitare dans l'ampli. Deuxième bon point pour lui d'après John : Paul est noir. Ses parents sont venus de Guadeloupe pour trouver du boulot. Son père passait sa vie au cul d'une benne à ordure et sa mère faisait le ménage dans des bureaux. Le cliché tristement habituel. On s'est demandé comment Paul avait pu s'acheter une Gibson Les Paul Studio si belle alors que ses parents avaient à peine les moyens de subvenir aux besoins de quatre gosses (attendez le tableau n'est pas encore complet). Par le biais de quelques sous entendus Paul nous a bien fait comprendre que de temps en temps il se faisait un peu de pognon pas très légalement. Je vous vois venir d'ici. Non il ne travaillait pas au black. Disons que dans la cité où il habitait on n'entreposait pas que du vin dans les caves. Paul n'était pas un mauvais mec, bon ok il prenait ses libertés avec la loi mais ce n'était pas un voyou. Voilà comme ça on l'a l'image d'Épinal du jeune black: un délinquant des bas quartiers. Tout le monde n'a pas des parents pilote de ligne et donc l'article 22 -"chacun se démerde comme il peut", s'applique à ceux qui ont eu moins de chance au départ.

Paul était costaud à l'époque, ce qui devait l'aider à se faire une place dans son milieu, un mètre quatre-vingt cinq, quatre-vingt kilos de muscle, des cheveux courts et crépus (quand on sait ce qu'il est advenu des cheveux de Paul plus tard…), un jean noir et un tee-shirt estampillé U2 époque War. Celui avec le gamin à la lèvre fendue. Paul a commencé son audition en solo par un titre d'Hendrix (Hey Joe, Voodoo Child, Foxy Lady ? Je ne sais plus…) Puis avec John et Jude ils ont admirablement repris You really got me des Kinks et comme il fallait que le deuxième guitariste puisse faire les chœurs de temps à autre Paul nous a convaincu sur Try a Little Tenderness. Bon ok ce n'était pas Otis Redding mais pour Fœtus c'était largement suffisant. J'ai tout de suite compris que Paul serait retenu mais John a fait sa petite pouf (le genre qui s'excite comme une folle à la vue d'un mec au point qu'on puisse faire sortir un litre de flotte en essorant sa culotte et qui, au moment de passer aux choses vraiment sérieuses, devient plus chaste que Mère Térésa sous Lexomil) et d'un ton à la limite du dédain lui a balancé un " Ouais pas mal on te rappellera". John était conquis. A vrai dire moi aussi. Jude lui, que ça soit lui ou un autre, il s'en foutait comme de son premier biberon. Tant qu'on ne lui demandait pas de choisir ça lui allait. John pensait qu'avoir un black dans le groupe ça ferait cool, et puis un mec qui faisait du trafic en tout genre ça ne pouvait qu'intéresser un John toujours à courir après de l'alcool ou de l'herbe. Plus pragmatique, je me disais qu'un type avec sa carrure pouvait nous éviter pas mal de problèmes au sein du lycée. Et puis merde il avait l'air vraiment sympa ce mec. Déjà il était poli, lui au moins n'a pas vomi dans la cave comme le punk, et il n'a pas joué à la star. C'était beaucoup plus simple que ça pour lui. Il aimait le rock, se débrouillait très bien avec sa Les Paul, et cherchait des types avec qui il pourrait faire de la musique. Il était loin d'être con Paul et il voulait faire autre chose de sa vie que de revendre des autos radios, des fringues ou de la drogue dans les caves de sa cité ou de fracturer des rotules aux clients en retard de paiement pour le compte du petit caïd du coin. Pour lui être dans un groupe, le notre en l'occurrence, c'était l'occasion de connaître d'autres personnes qui connaîtraient d'autres personnes et ainsi de suite pour sortir de son univers bétonné qui inévitablement s'il continuait à suivre cette voie l'amènerait au mieux en prison, au pire au cimetière. Il voyait ses parents trimer dans des boulots de merde pour faire vivre leur famille et lui il était partagé par deux sentiments : la fierté de pouvoir les aider en ramenant un peu de fric à la maison et une certaine gène de voir qu'il était obligé de passer du mauvais côté de la barrière pour ça.

Je n'ai pas eu besoin de rappeler Paul. Il nous a quasiment harcelé à Descartes. Ça amusait beaucoup John d'ailleurs. Je l'avais rarement vu frétiller de la sorte avant. Je ne compte pas les fois où on évoquait la porte de derrière de la fille du proviseur bien sûr. Finalement il a fait mariner Paul quelques jours et lui dit de se repointer le samedi suivant car il fallait qu'on trouve maintenant un bassiste. Paul sauta littéralement de joie et promit à John de lui ramener la plus grosse boulette de shit qu'il n'ait jamais vu pour fêter ça.

Jude, John et Paul. Il ne manquait plus qu'un membre à Fœtus. On avait déjà deux bras et une jambe, je faisais office de tête pensante (mais en aucun cas je n'étais le chef du groupe, cette place restait la propriété de John), nous devions trouver la deuxième jambe pour tenir debout. Nous avons refait de nouvelles affiches en précisant que désormais nous ne recherchions uniquement un bassiste. Nous étions déjà début mars et pour le moment personne ne s'était présenté pour le poste. Il faut dire que bassiste ce n'est pas vraiment le pied. C'est vrai quoi, guitariste c'est la classe, bassiste… Tout le monde connaît Jimi Hendrix, Jimmy Page, Éric Clapton, Keith Richards, mais si je vous demandais qui était le bassiste des Who, 99 % d'entre vous seraient infoutus de ma répondre John Entwistle. Ou alors vous avez regardé sur Wikipédia. Comme moi. Pourtant il nous fallait un bassiste. A la limite un singe avec un chapeau ça aurait suffit à John parce qu'il répétait toujours "Quatre comme les Beatles" et puis il aurait pu l'appeler George. Plus qu'à convaincre Jude de se faire appeler Ringo et le tour était joué. Je ne trouvais pas ça une bonne idée de reprendre les prénoms des Beatles. Je savais bien qu'on n'allait pas réinventer le rock mais au moins il fallait qu'on ait une identité propre. John s'appelait John, Paul s'appelait Paul certes, mais ils n'étaient pas des Lennon et McCartney bis. Et Jude devait rester Jude. Quand John abordait le sujet des noms de scène je voyais bien que Jude tiquait. Il ne disait rien mais un haussement de sourcil et une moue plus que dubitative suffisaient pour que je comprenne. Il fallait donc absolument que je trouve un bassiste. Il n'y en avait pas à Descartes, pas de problèmes, j'irais le chercher ailleurs. Je collais des affiches un peu partout en ville, dans les gares, les supermarchés, j'ai même fait mettre des petites annonces dans Best et Rock&Folk. Je vérifiais toutes les cinq minutes si le téléphone marchait bien chez moi, je pressais ma mère quand elle était en ligne pour la faire raccrocher au plus vite. Et puis un dimanche matin, ma mère me réveille aux aurores (onze heures pour un ado le dimanche c'est l'aurore) : "Alain, téléphone !". A ce moment là j'ai failli finir par croire qu'il y avait vraiment quelqu'un là haut qui m'écoutait et qu'il m'avait envoyé un ange.

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 4
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Vendredi 16 mai 2008

4.3

Une fille à l'autre bout du fil. Une voix un peu timide m'extirpait peu à peu de mon sommeil. Elle me posait tout un tas de questions sur Fœtus, nos influences, sur ce qu'on souhaitait faire de ce groupe. Je répondis du mieux que je pus et au bout de quelques minutes je lui ai demandé en rigolant si ça l'amusait de jouer la secrétaire pour son mec, grand frère, cousin rayez la mention inutile. Elle gloussa et me répondit que c'était elle qui voulait faire partie du groupe. Une fille dans un groupe de rock ? N'importe quoi ! Je n'étais pas encore super au courant de l'histoire du Rock mais je savais que les Stones, Led Zep, les Doors et même les Beatles (c'est dire…)  étaient tous des mecs. J'ai pris son numéro de téléphone pour être poli en promettant de soumettre l'idée aux autres membres. Tu parles… Hors de question qu'une nana fasse partie de Gang Bang pensais-je à l'époque. Même pas la peine d'en parler aux autres, de toutes façons John disait toujours que le plus gros danger pour un groupe c'était les filles. Donc exit la fille.

Exit la fille? Elle était bien bonne celle là. J'allais avoir dix sept ans, j'avais goûté deux trois fois au plaisir de la chair avec Angélique et j'avais dans ma poche le numéro de téléphone d'une nana avec une voix suave et délicate qui voulait faire partie de mon groupe. Si son plumage ressemblait à son ramage je n'avais qu'une envie c'est de la ramener dans mon lit. Néanmoins j'ai vite compris que coucher avec Michèle Henri, puisque c'était d'elle qu'il s'agissait, ressemblerait plus au Grand National de Liverpool qu'à une partie de plaisir (ce qui était le but tout de même !). Deux gros obstacles se dressaient sur ma route. Primo John et son immense succès auprès des filles, sans oublier Paul et son physique de décathlonien. Deuzio je ne suis pas musicien. Techniquement je ne fais même pas partie du groupe ! Mais bon qu'est ce que j'avais à perdre ? Je décidais de convoquer Jude et John pour une réunion au sommet. Paul n'avait encore aucune légitimité selon moi pour prendre une décision de cette importance. Je n'attendais pas de Jude un quelconque soutien mais qu'il fasse le nombre devant John. Seul avec ce dernier je n'aurais jamais fait le poids s'il avait été d'un avis contraire. Avec Jude dans les pattes l'issue du débat devenait plus incertaine.

Pour me donner plus de chances de convaincre mon acolyte il me paraissait évident qu'il fallait que je monte un dossier conséquent. Je rappelais Michèle pour la rencontrer et faire connaissance, et par la même occasion avoir un coup d'avance sur John dans l'opération "Michèle sous ma couette". Je lui donnais rendez vous dans un petit bistrot en face de la gare de Massy-Palaiseau. A ce sujet je tiens à indiquer à tous ceux qui ont découvert cet endroit grâce au Tango de Massy-Palaiseau de Renaud, et aux autres, que Massy est une ville, Palaiseau est une ville, mais Massy-Palaiseau est une gare (qui se trouve à Massy) ! Non c'est vrai quoi, combien de fois j'ai entendu "Je connais un tel qui habite Massy-Palaiseau…" et ça a le don de m'énerver à un point…Autant que les leggings c'est vous dire. Bon bref. Je me suis installé juste à coté de la porte pour être sur de voir tout le monde entrer. J'ai attendu une bonne vingtaine de minutes avant de voir débouler une grande gigue habillée tout en noir. Elle avait l'air de faire bien dix centimètres de plus que moi. Elle était brune, les cheveux longs, elle portait une chemise, une veste en jean, une jupe flottante assez courte et des bottes s'arrêtant à mi mollets. Je remarquais seulement plus tard les bottes (je n'ose vous révéler à quelle occasion), et du coup je revis mon estimation de sa taille à la baisse. Par contre j'ai passé les cinq premières minutes de notre rancard à évaluer son tour de poitrine. 95 C. Au moins.

C'est marrant j'avais toujours cru que les anges étaient en blanc mais mon ange à moi est noir. Michèle avait seize ans à peine (quelle gamine j'en avait dix sept dans moins de deux mois), était fan de Cure (voilà l'explication de son accoutrement ridicule), avait ce prénom parce que ses parents sont fan des Beatles (bah voyons), et jouait de la basse et du clavier (frimeuse !). L'entretien d'embauche démarrait très mal de mon point de vue. Mais elle avait des gros seins et de jolies cuisses un peu potelées. Michèle gagnait ainsi le droit de poursuivre ce rancard pour tenter de me convaincre. Ce qu'elle ne savait pas c'est que c'était tout cuit mais je prenais mon rôle de manager très à cœur et je dois dire que cette sensation de puissance que j'avais sur Michèle à cet instant me plaisait assez. Elle avait lu mon annonce dans Rock & Folk et en avait marre de jouer toute seule dans son coin. Comme Paul, elle cherchait aussi à sortir de chez elle pour se distraire. Finalement la discussion fut très agréable, j'ai tenu mon rôle de manager cruel cinq minutes et je me suis laissé embobiner par ses yeux. Le plan "Michèle sous ma couette" se mettait en branle si j'ose dire. J'imaginais toutes les tactiques pour parvenir à mes fins, j'essayais de détecter tous les indices montrant qu'elle n'était pas maquée, par le plus grand des bonheurs elle ne l'était pas, je tentais de décrypter les petits signes qui trahissent  l'état d'esprit dans lequel elle pouvait être (regards, mouvements de mains, sourire, tournure de phrases …), et par tous les moyens je feignais d'être cool et sûr de moi.

Nous partîmes faire un tour en marchant pour continuer cette conversation. Le patron du bistrot nous fit gentiment comprendre qu'il fallait libérer la table si nous ne consommions plus. Je ne sais pas si c'est la bave aux lèvres du doberman attaché à côté du comptoir ou le regard noir et foudroyant qu'il m'a lancé en me demandant si je voulais autre chose qui m'a fait partir de ce rade mais croyez moi je n'ai pas demandé mon reste et réussit une sortie honorable en proposant à Michèle d'aller nous poser dans un terrain vague pour finir l'après midi. C'est là que je me rends compte que les choses ont changé. En 1985 quand je voulais me faire une fille je lui payais un Coca dans un rade minable pour ensuite lui proposer un terrain vague. Aujourd'hui quand je veux lever une poulette on dîne chez Maxim's et je l'emmène en jet privé pour finir la nuit au Hilton de New York.

Nous nous sommes allongés dans l'herbe face au soleil pour papoter. Elle m'a raconté sa vie. Parents divorcés et remariés chacun de leur côté. Elle vivait avec sa mère et son beau père dans une banlieue un peu chicos. Elle s'était mise à la musique en 1983 en devenant fan de, ne riez pas, bon allez y quand même, de Cindy Lauper. Faut dire que la nymphette punkette blondinette avait sorti deux hits monumentaux avec le bondissant Girls Just Want to Have Fun et Time After Time. Une fille, de surcroît fan de Cindy Lauper et donc potentiellement porteuse de leggings, au sein de Fœtus ? Ça s'engageait très mal. Elle m'avoua dans la foulée que cette période lui était passée quand elle avait commencé à apprendre la basse en voyant Corine Marienneau tenir celle de Téléphone. Téléphone ! Mais quel con je faisais ! Une fille dans un groupe de rock c'était donc possible à priori et donc pourquoi ne pas en avoir une avec nous ? Voilà j'avais enfin tous mes arguments pour convaincre John : une jeune et jolie fille qui avait des pare-chocs à faire frémir une Cadillac des années 60, savait jouer de la basse (comme dans Téléphone) et du clavier, possédait une voix douce et donc potentiellement intéressante pour des chœurs, portait des mini jupes, avait forcément le bon CV pour entrer dans notre bande.

Je tombais rapidement amoureux de Michèle, à seize dix sept ans on tombe amoureux de n'importe quelle nana qui vous sourit et qui daigne rester seule avec vous plus de vingt minutes sans avoir l'air de s'emmerder. Le fait d'avoir presque dix sept ans me donnait très bêtement un air supérieur rempli de maturité face à une gamine qui venait d'avoir seize ans il y a quelques semaines. Je me suis aperçu en vieillissant que j'étais aussi immature à cinq ans, à dix sept ans, à trente ans qu'aujourd'hui. A cinq ans je ne pensais qu'à m'amuser, à dix sept ans je ne pensais qu'à essayer de mettre une fille dans mon lit (Michèle ou une autre), à trente ans je ne pensais qu'à mon groupe et aux groupies, aujourd'hui je ne pense qu'à faire tourner notre business, à mon groupe et de temps en temps à sauter une nana par ci par là. Je ne pense pas que tout ça fait de moi un homme mature. Ou alors pas complètement. Ok je brasse une fortune colossale et je suis dur en affaire. Mais à part ça ? Je suis toujours le gamin de cinq ans qui ne pense qu'à s'amuser. Il n'y a que les jouets qui changent. J'ai troqué les Majorettes contre des Jaguar grandeur nature, les Big Jim par des bombasses siliconées, le jus d'orange par la vodka orange et le tipi en toile que mes parents m'avaient acheté par des maisons et appartements disséminés sur les cinq continents. Finalement je ne veux jamais être mûr. Un fruit mûr est prêt à tomber et à pourrir. Je pense que c'est pareil pour les hommes. Et puis les femmes cherchent toujours à se dégotter un homme mûr comme mari pour aller le tromper à la première occasion avec un jeune homme concupiscant. En un seul mot de préférence. J'ai toujours préféré être de se côté-là de la barrière. Même si moi aussi un jour je me suis marié.

Mais laissez moi redevenir cet ado de (presque) dix-sept ans insouciant qui passe une après midi avec Michèle Henri, gothique avant les gothiques (la quincaillerie sur la tronche en moins), qui essaie de se vendre pour forcer la porte de Fœtus. Même si elle m'avait conquis en rentrant dans le bistrot, je voulais au maximum lui sembler ferme et inflexible. Ferme et inflexible je l'étais assurément mais je m'étais allongé sur le ventre pour ne pas qu'elle le remarquât. Nous dûmes nous quittés vers dix huit heures et rentrer chacun chez soi dans nos banlieues respectives. Elle m'avait toutefois donné une cassette à écouter pour savoir ce que j'en pensais. J'ai fait mon blasé, on est souvent blasé quand on est ado alors qu'on a rien connu et moi à l'époque moins que les autres, je l'ai prise sans la regarder. Ce n'est que plus tard dans le train que j'ai compris que je reverrais au moins une fois Michèle. Finalement non, je la reverrais au moins deux fois, car je décidai ingénieusement de ne pas lui rendre sa cassette quand elle auditionnera pour Fœtus.

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 4
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Mercredi 21 mai 2008

4.4

J'ai passé le reste de la journée sur mon petit nuage, un sourire niais sur la tronche. Je me souviens même avoir aidé ma mère à essuyer la vaisselle. Sans lui parler. Faut pas déconner quand même. Je repensais à Michèle, à sa voix, à notre après midi à discuter. Ok à ses seins aussi. Il fallait absolument que j'arrive à convaincre John de la laisser faire partie du groupe. Ma tête bouillonnait, j'étais pressé de voir mon pote le lendemain matin au lycée. Comme d'habitude je partais me coucher de bonne heure pour enfin me libérer de la présence de mes parents. Ils pouvaient alors s'adonner à pratiquer leur sport favori : faire la gueule et s'ignorer. Cette petite chambre restait mon antre, personne n'y mettait les pieds. Ma mère avait fini par renoncer à y entrer, même pour faire le ménage. C'était le lieu de toutes mes réflexions, de tous mes rêves, de tous mes fantasmes, une sorte de temple sacré où se rejouaient les plus grands matches de foot de tous les temps, où se déroulaient des histoires d'amour tantôt romantique (le genre d'histoire où on tombe fou amoureux d'une belle demoiselle en détresse et on s'embrasse sur le quai d'une gare après s'être tant attendus) tantôt graveleuse (la même demoiselle se faisait alors démonter en règle dans les chiottes de la même gare), un endroit où je m'inventais une autre vie (sans mes parents, avec mes parents mais différemment, avec des frères et sœurs, et si j'avais su, et si j'avais pu, et si je faisais ça…), et depuis peu ma chambre était aussi la plus grande salle de spectacle du monde où se produisaient tous les jours les plus grandes stars du rock vivantes ou non. Quand je n'étais pas allongé sur mon lit je regardais accoudé au rebord de la fenêtre, tel une vache (mais qui aurait des coudes), les voitures passer sur la voie rapide au loin. J'ai passé un long moment comme ça à la fenêtre ce soir là en soupirant. Pas le genre de soupir habituel. Enfin je veux dire pas ceux d'avant Noël 1984. Depuis ces vacances chez John je ne ressentais plus cet ennuie et la terrible impression qu'il ne m'arriverait jamais rien dans cette vie là (c'est sans doute parce qu'on s'emmerde qu'on espère qu'il y ait quelque chose après la mort ou qu'on pense avoir une vie de rechange ensuite). Non ce soir là j'avais le même soupir que tous les adolescents qui tombent amoureux.

La nuit étant déjà tombée depuis un moment, je me résolvais à me mettre au lit. En me déshabillant je sentis la cassette de Michèle tomber de mon pantalon. Je la pris dans mes mains très cérémonieusement et lut la liste des chansons enregistrées sur la bande. Je m'en voulais de ne pas l'avoir mise plutôt dans mon poste pour passer cette soirée avec Michèle par procuration. Je me suis jeté sous les couvertures, j'ai mis mon casque sur les oreilles et j'ai appuyé sur "Play".  Je n'entendais que le fameux souffle très caractéristique sortant de la bande magnétique. Cela dura une bonne quinzaine de secondes. Quinze secondes de silence quand on s'attend à une explosion (même musicale) c'est extrêmement long. Je savais que la première chanson était Summertime de Janis Joplin. Michèle, sans doute pour encore mieux défendre sa cause, m'avait préparé une cassette 100% "filles". De mémoire il y avait entre autre Janis Joplin donc, les Pretenders, Blondie, Tina Turner, Patti Smith, Joni Mitchell... Exit Cindy Lauper ! Ouf. Je fermais les yeux, prêt à laisser divaguer mon esprit en écoutant la musique.

Il y a des moments qu'on n'oublie pas dans une vie. Des moments spéciaux. Je veux dire vraiment spéciaux. Des choses qu'on a vécu indirectement comme le 11 Septembre ou pour la génération d'avant l'assassinat de Kennedy ou l'arrivée de l'Homme sur la Lune ou des événements très personnels comme la naissance d'un enfant (enfin j'imagine parce que j'ai jamais assisté à la naissance de mes héritiers, souvent même je ne me souvenais même pas avoir été là a leur conception) ou à la limite. Vous voyez ce que je veux dire, un truc qui vous marque au fer rouge pour le restant de votre vie. Pas un truc dont vous vous souvenez que c'était génial. Comme je sais pas moi, une soirée, un super film, des vacances, une partouze ou la mort de Balavoine. Non je parle d'un truc qui est ancré au plus profond de vous-même. Un truc dont vous êtes capable de raconter vingt, trente ou même cinquante ans après avec précision ce que vous avez ressenti exactement à cet instant. Vous n'étiez plus vraiment le même avant et après ça. Je me souviendrais toujours de mon dépucelage, de mon premier concert, de mon premier million de dollars, du jour où Mick Jagger m'a tapé sur l'épaule devant 100.000 personnes en me glissant "Not bad…" avec son grand sourire carnassier après avoir chanté en duo avec lui Some Girls, de la victoire du Brésil en 1994, des choses qui m'ont rendu très fier ou très heureux mais tout ça n'était rien à côté de ce qui s'est passé pendant cinq minutes ce soir là. Tout ça n'était rien à côté de Janis.

Trois coups de cymbale, une guitare sèche (une mandoline ?) montait dans les aigus, puis la batterie appuyait le rythme et enfin la guitare électrique rentra en scène.  Ouais bon Ok jusque là rien de transcendant. Puis un cri. La lumière dans la nuit. Juste elle et moi. Plus rien ne comptait. Je n’ai pas pu bouger pendant qu'elle me parlait. Je n’ai rien compris. En fait si j’ai tout compris. Qu’importe les mots à ce moment là. Sa voix valait tous les discours. Elle a hurlé, feulé, murmuré, ronronné. Tantôt tigresse, tantôt chatte. Une main de fer dans un gant de velours. Et inversement. Avec ses griffes elle a déchiré la nuit, elle a ouvert mon cœur et elle l’a rempli. Elle est repartie comme elle est venue. Cinq minutes de plaisir suprême et ce foutu silence. Aujourd'hui encore à chaque fois elle me fait le même effet. Évidement ce n’est plus comme cette nuit là. Mais il m’arrive d’avoir les larmes aux yeux quand je l'entends hurler sa peine. Côté pile la femme qui a vécu à deux cents à l’heure pour oublier d’où elle venait.  Elle a fait les quatre cents coups, elle était capable de balancer «  Je baise avec n’importe quel mec du public pour une bière » (et pas un seul crétin pour lui en apporter une…), elle détestait les dimanches parce que c’était le jour de fermeture des bars, capable de tenir tête à n’importe qui, elle a plus apporté pour la libération de la femme que beaucoup de Chiennes de Garde. Elle se comportait comme un mec et alors ? Pourquoi elle ne l’aurait pas fait ? Elle ne voulait pas de chaînes ni de boulet et vivre comme tu elle l’entendait. Coté face, la petite fille qui a souffert d’être différente de ce qu’on attendait d’elle, d’être idolâtrée par des milliers de mecs mais de ne pas être aimée par UN homme. Toute médaille a un revers. Elle a pris l’escalier pour le Paradis. Le jour de l’enterrement de Jimi. Tant que Mick n’est pas là vous êtes le couple royal de mon Olympe. Elle n’est pas partie trop tôt c’est moi qui suis arrivé en retard.  Finalement elle a bien fait de mourir à vingt-sept ans. Vieillir pour quoi faire ?  Finir comme Tina Turner ? Non pas elle. Elle a suivi Marilyn. Aussi belle l’une que l’autre. Marilyn dehors, Janis dedans.

J'ai connu beaucoup de femmes pour qui j'ai eu une réelle affection au cours de ma vie, je suis tombé amoureux des dizaines de fois, toutefois avec l'âge c'était moins souvent. Je crois qu'au final je n'en ai aimé qu'une. Elle est morte quand j'avais deux ans. Il est bien là le drame de vie. Aucune autre sur la longueur n'a pu me faire ressentir ces choses là. Du réconfort, des orgasmes, du soutien, de l'amitié oui j'en ai eu de la part des femmes, mais c'est comme tout au bout d'un moment ça s'effrite, ça s'érode, entre "je veux la voir le plus possible" et " j'aimerais avoir de l'air" la balance finit toujours par pencher du mauvais côté surtout pour un type un peu solitaire dans mon genre. Mais avec Janis c'est différent. Elle me bouleverse encore à chacune de ses visites. Combien de fois je me suis retrouvé au bord des larmes, à frissonner de bonheur, ou à sourire de son enthousiasme communicatif en écoutant un de ses albums ? En réfléchissant, je pense que le fait qu'elle soit morte y fait pour beaucoup. Je l'idéalise sans doute, mais toute ma vie quand je l'entendrai le monde s'arrêtera autour de moi et Janis Joplin aura pris possession de mon âme. Vous pouvez trouver ça ridicule, tout comme je trouve ridicule d'aimer une idole inaccessible (d'autant plus si votre idole c'est moi), mais je n'ai aimé de toute ma vie qu'une morte que je n'ai pas connue. Les psys et les journaux à scandales vont s'amuser cinq minutes en lisant ces quelques lignes. Tant qu'on parle de moi ça fait marcher mon business ceci dit.

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 4
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Mardi 27 mai 2008

4.5

Toute la semaine j'ai saoulé John à propos de Michèle, et lui invariablement répondait à mes plaidoyers par " Oui ok mec mais elle sait jouer ?". J'en savais foutrement rien. Plus on s'approchait du week-end et plus la peur m'envahissait. Et si ce n'était qu'une nunuche pas capable de jouer de la musique ? Il était hors de question que Michèle ruine tous mes efforts pour avoir une place déterminante au sein du groupe. Je ne chantais pas, je ne jouais d'un aucun instrument, John Jude et Paul était indispensable à Fœtus. Moi non. Au moindre couac je risquais de perdre ma place de manager. Finalement le jour fatidique arriva. Nous attendions tous les quatre dans la cave des Barnes. Les trois autres s'échauffaient en jouant et chantant un peu. Je regardais ma montre toutes les deux minutes en me rongeant les ongles. Michèle avait déjà trente minutes de retard. J'étais déjà en train de me dire que finalement c'était peut être mieux qu'elle nous pose un lapin. Au moins elle ne me ferait pas la honte de jouer et chanter comme une casserole. J'aurais pu m'en sortir la tête haute en sortant un couplet machiste sur l'air du " Ah putain on ne peut pas faire confiance aux gonzesses bordel !". Tout ça en me grattant l'entre jambe bien sûr. Je sentais que John commençait à s'énerver, lui aussi s'inquiétait de l'heure et me consultait toutes les cinq minutes. Je rusais en mentant d'un quart d'heure à chaque fois. Et puis miracle on sonna à la porte. Angélique alla ouvrir et aida Michèle à transporter son matériel. Elle avait amené sa basse et un clavier. Michèle avait soigné les apparences. Elle s'était tressé une natte dans les cheveux et avait souligné ses yeux d'un épais trait noir. Elle portait un jean noir moulant et déchiré à quelques endroits stratégiques (à tel point je me suis demandé toute l'après-midi si elle portait une culotte), un tee-shirt à l'effigie de Robert Smith et des Rangers. Plus rock'n'roll tu meurs. Elle me fit un clin d'œil en arrivant qui me valu ensuite en privé les sarcasmes de John. Je fis les présentations et nous descendîmes rapidement dans la cave.

Michèle sortit sa basse de son étui. Elle était noire évidement. Elle commença par quelques gammes et arpèges pour se mettre en jambe et ensuite John démarra l'audition. Il lança des noms de chansons qu'il avait bossé à mort avec Paul et Jude. Michèle ne les connaissait pas forcément. John tendait alors avec dédain les partitions et il fallait que Michèle arrive à suivre. Je ne l'avais jamais vu aussi rude avec les autres candidats. Parce que c'était une fille ? Sans doute un peu. J'avais l'impression qu'il voulait l'écoeurer et la faire renoncer à vouloir être des notre. Pour John une fille devait se contenter d'avoir l'honneur de coucher avec une rock star, mais en aucun cas en devenir une. Michèle faisait du mieux qu'elle pouvait et finalement arrivait à suivre le rythme. Pas trop de couac à dénoter, John semblait être satisfait du niveau de Michèle mais ne lui montrait pas. Je ne cessais de faire passer mon regard sur ces deux là. Jude comme d'habitude ne se préoccupait de rien et Paul m'ayant fait un signe (dans le dos de John) attestant de son enthousiasme de jouer avec Michèle, j'essayais de deviner le moindre signe qui pourrait me faire espérer voir craquer John. Ce signe il est venu un peu plus tard. Michèle donnait l'impression de jouer sa vie au cours de cette audition. John et Michèle se rendaient coup pour coup. Elle était dans les cordes mais ne pliait pas. Il décida de lui faire passer un ultime test. John s'approcha de Paul et Jude pour susurrer un titre. Michèle demanda à être informée mais John ne répondit pas. Ils entamèrent Heartbreaker de Led Zeppelin. Michèle prit le train en marche et n'en descendit jamais. Elle passa toute la chanson à fixer John dans le blanc des yeux en serrant les dents. Elle fut parfaite. C'est lui qui baissa sa garde. Il était prêt pour le coup de grâce. Michèle installa son clavier, le régla en sorte qu'il se transformât en piano et se lança dans une reprise de Thunder Road en acoustique. Elle n'avait pas la voix éraillée du Boss ouvrant son coffret Live bien sûr mais elle nous fit frissonner. Paul, conquis très rapidement, était émerveillé devant Michèle. Qui ne l'aurait pas été ? Qui ne l'a jamais été ? Quand elle eut fini cette chanson elle enchaîna directement avec The Great Gig in the Sky. Juste piano et voix. Jeu set et match. Nous étions sur le cul et John finit par s'avouer vaincu. Il y aurait une fille dans notre groupe. Angélique nous amena boissons et cookies pour fêter ça. John préféra aller chercher des joints et des bières dans sa chambre. Jude fut le seul à rester sobre et partis dans nos délires, Michèle John Paul et moi commencions à échafauder les plans de notre future carrière internationale.

Mais avant de mettre le feu à Bercy, au Madison Square Garden ou au Royal Albert Hall de Londres il fallait penser à ne pas se faire jeter des pierres au gymnase du lycée Descartes de Massy. Les répétitions redoublaient d'ardeur. Mes résultats scolaires s'étaient bizarrement améliorés (oh ce n'était pas l'extase mais j'étais plus souvent au dessus de la moyenne qu'en dessous) et du coup je bénéficiais de permission de sorties plus larges. Il m'arrivait parfois de ne pas rentrer du week-end chez mes parents. Mes vieux pensaient que ce John Barnes avait forcément une bonne influence sur moi puisque j'avais de meilleures notes. Je ne leur avais pas parlé de Fœtus et de ce qu'on faisait vraiment chez les Barnes. Mais qui irait dire à ses parents "Ouais vous voyez quand je vais chez John, on boit, on fume, je me suis fait dépucelé par la fille au pair, mes potes jouent du rock toute la journée et c'est pour ça que j'ai des meilleures notes. Mais bon de toutes façons l'école c'est pas important on va être des rock stars !" ? J'étais jeune, assez ignorant de la vie mais pourtant je sentais qu'il fallait se la boucler à ce sujet là.

Je passais mon temps à écouter de la musique, j'enviais Jude d'être un membre actif de Fœtus. Je voulais moi aussi en être mais j'étais toujours d'une nullité affligeante dès que je touchais le moindre instrument. Il fallait que je trouve ma place et que je prouve toujours et sans cesse mon utilité au sein du groupe. Je décidais donc d'établir un programme à suivre pour être prêt le jour J. Je me renseignais auprès du lycée pour connaître tous les détails de l'organisation du concert prévu le 21 juin. Taille de la scène, matériel à notre dispositions, nombre de groupes présents et les différents styles, ordre de passage (je ne voulais absolument pas qu'on passe en premier), temps alloué à chaque groupe, etc. etc. … je notais scrupuleusement chaque information. Je ne savais pas ce que j'allais en faire mais au moins nous avions tous les éléments en main. Je laissais à John le soin d'établir la liste des chansons que Fœtus allait jouer ce soir là. N'ayant aucune légitimité musicale je ne m'occupais pas de ça. La seule chose que j'imposais fut le nombre de chansons en français. Je tenais absolument que pour ce concert il y ait autant de chansons chantées en français qu'en anglais. Tout simplement pour que le public puisse chanter avec nous. A posteriori j'ai eu une très bonne idée. Encore une fois. Nous avions droit à une demi heure sur scène. Il y avait finalement six groupes de prévus. John opta pour une liste de neuf chansons. Quatre chansons anglo-saxonnes, quatre chansons francophones et le Great Gig in the Sky  (une suite de vocalises) pour Michèle. Pendant deux mois je les ai entendu des centaines de fois ces neuf chansons. De mémoire je peux vous les citer sans aucun souci. Voilà la set-liste du premier concert de Fœtus : La Bombe Humaine (de Téléphone), Twist and Shout (des Beatles), Every Breath You Take (de Police), Antisocial (de Trust), The Great Gig in the Sky (de Pink Floyd),  Purple Haze (de Jimi Hendrix), Encore Un Matin (de Jean Jacques Goldman), Satisfaction (des Stones of course) et nous devions terminer par Un Autre Monde (de Téléphone). Avec ça nous avions l'intention de casser la baraque. John, connaissant beaucoup mieux les us et coutumes du rock, m'envoya en mission auprès du professeur en charge de l'organisation du concert pour que nous passions en dernier. Ce que je fis sans aucun problème en prétextant que l'un d'entre nous avait un petit boulot et ne pouvait pas se libérer avant 21 h. Le passage de Fœtus était désormais fixé à 22h en fin de programme.

Il nous fallait des affiches pour attirer du monde. Maintenant que la machine était en marche il fallait qu'elle roule le mieux possible. C'était mon domaine réservé et je comptais en profiter au maximum. Il me fallait trouver un concept percutant car nous ne disposions pas de moyens extraordinaires. Aujourd'hui avec un simple PC et un ou deux logiciels vous faîtes des trucs fantastiques. En 1985, le summum de la technologie accessible à tous sans trop de frais c'était…la photocopieuse du libraire. Il fallait donc faire un montage avec une ou deux photos et dessiner le fond. Pour la photo pas de problème, je pouvais me débrouiller mais j'étais aussi doué pour le dessin et la calligraphie que pour la danse classique. Heureusement nous avions une fille au sein du groupe et c'est bien connu une fille passe son temps à dessiner en cours en rêvassant à un quelconque prince charmant. Bon le prince charmant de Michèle s'appelait Robert Smith mais elle s'en sortait pas mal un crayon à la main. J'ai eu plusieurs idées pour la photo : des bébés en plastique customisés façon rock, les mêmes bébés avec les instruments, les quatre membres du groupes l'un à côté de l'autre avec les poupées dans les bras. Quand j'ai exposé mes projets aux autres ils m'ont regardé de travers et Paul m'a balancé " Bon Ok Alain, tu n'as pas assez joué à la poupée quand tu étais petit? Tu veux qu'on en parle ?". Et ils se sont tous mis à rire. D'accord je remballe mon idée de bébés rock. Finalement j'ai installé Michèle John Paul et Jude sur un grand escalier en ferraille (respectivement de bas en haut, de façon à ce qu'on puisse légèrement voir sous la jupe de Michèle). Ils regardaient chacun dans une direction différente mais aucun vers l'objectif. Je leur avais demandé de prendre l'air le plus grave possible, ce qu'ils ont fait avec classe je dois le dire. Le reste de l'affiche rappelait le lieu, la date et l'heure de notre passage ainsi que notre style de musique. On a vidé nos poches, fait les fonds de tiroir de nos parents, Paul a récupéré un peu de pognon avec je ne sais quel trafic et John a même décidé de faire une petite coupe dans son budget "pétard" pour que nous puissions nous payer mille affiches photocopiées. Nous n'avions plus qu'à arpenter Massy pour en coller partout et les distribuer aux commerçants.  La campagne de promotion ne s'arrêtait pas là : graffitis sur les tables de cours et les murs du lycée avertirent la population de Descartes que Fœtus allait donner son premier concert.

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 4
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Mercredi 4 juin 2008

4.6

Les répétitions se passaient plutôt bien, le mois de mai ayant comme gros avantage d'avoir bon nombre de jours fériés nous pouvions nous réunir beaucoup plus souvent chez John. C'est à cette période que je rencontrais les parents de John. Monsieur et Madame Barnes étaient rarement chez eux séparément et ensemble c'était encore plus rare. Mais nous avons eu la surprise de les croiser à une occasion. En bon anglais qu'ils étaient ils nous prièrent de venir prendre le thé avec eux avec une attitude toute britannique. Bien qu'ils ne fussent d'aucune lignée noble ils dégageaient tous les deux un charisme princier. Le poids des traditions sans doute et d'un rang qu'on rêve d'occuper lorsqu'on vit dans une monarchie j'imagine. Ils n'étaient pas guindés ou coincés non. Ils étaient élégants, polis, cultivés et maîtrisaient parfaitement les bonnes manières. Néanmoins si Madame Darnes par sa classe bourgeoise quelque peu rigide soulevait en moi une vague érotique (que j'eus toutes les peine à contenir) et établissait une distance respectueuse à maintenir, Monsieur Barnes était beaucoup plus chaleureux et était très enthousiasme à propos de notre projet. Il regrettait déjà que ses obligations professionnelles l'empêcheraient d'être présent au concert. Pour se faire pardonner il décréta sur le ton de la boutade qu'il serait notre mécène. Dans la limite du raisonnable, il se proposait de nous payer le matériel dont nous aurions besoin pour bien préparer ce concert. Je tentais le tout pour le tout en évoquant, instruments, costumes de scènes, affiches, matériel d'enregistrement mais le père de John m'arrêta dans mon élan dans un grand éclat de rire. Il annonça qu'il nous octroyait dans sa grande mansuétude 500 Livres Sterling. A nous (donc à moi) de gérer notre argent pour en faire le meilleur usage. Je m'enfonçais dans mon fauteuil pendant que Michèle remerciait avec ferveur Monsieur Barnes. Comme quoi avoir une fille ça sert. Aucun des quatre trous du cul que nous étions n'avaient pensé qu'effectivement ça se faisait de dire merci quand on nous offrait quelque chose. Bon Jude est moins coupable que John Paul et moi puisque lui de toutes façons parlait peu. 500 Livres. Cette manie qu'ont les Anglais à ne rien faire comme tout le monde. Je n'avais aucune idée de la conversion. On entendait plus au moins parler du dollar mais jamais de la Livre. J'essayais discrètement d'interroger John pour savoir combien cela faisait en Francs. Il me murmura le chiffre à l'oreille. Plus de 5500 balles ! Je me levais immédiatement et alla serrer la main du père de John en le remerciant chaudement. Il a du me prendre pour un attardé mental à ce moment précis de la conversation qui tournait autour du dernier vol de Madame Barnes.

Finalement on a claqué tout le budget de notre sponsor en fringues. Il aurait été idiot d'acheter des instruments neufs pour l'occasion. Ils savaient tous exactement comment sonnaient leurs guitares ou clavier, pourquoi prendre le risque d'en changer moins de deux mois avant le concert ? Nous nous sommes réunis une après midi pour une grande séance de shopping. Là aussi ça sert d'avoir une fille dans un groupe. Elle a relooké tout le groupe en trois heures. Jude s'est retrouvé avec un marcel noir très moulant et un pantalon en cuir (il ne lui manquait plus que la casquette, une moustache et il était bon pour aller danser au Blue Oyster. Paul a eu droit au même marcel mais blanc, un Levi's 501, une paire de basket montantes (les fameuses Americana d'Adidas), et une casquette des New York Yankees. Le concept c'était que Paul passe pour un noir américain. Pourquoi pas après tout. Pour John qui était le chanteur du groupe il fallait de l'élégance débraillée. Chemise blanche négligemment sortie du jean, Converse beiges flambantes neuves, cravate noire savamment dénouée autour du coup et un chapeau melon noir pour rappeler les origines londoniennes de John et lui donner un petit air "Orange Mécanique". Michèle ne s'était rien pris pour elle. Elle nous assurait qu'elle avait de quoi se faire un costume de scène détonnant avec les fringues qu'elle avait déjà. Cet après midi au centre commercial fut un des rares moments où nous vîmes Michèle… ne pas être heureuse non, mais au moins rire de temps en temps. Nous sentions qu'elle était ravie d'être dans le groupe, visiblement nous ne la traitions pas trop mal puisqu'elle supportait notre compagnie, de temps en temps elle me lançait quelques sourires complices mais je sentais comme une chape de plomb sur elle qui l'empêchait de se libérer totalement. John pensait qu'elle s'était construite une carapace pour ne pas succomber à son charme naturel. C'était une explication qui me convenait pas mal car l'opération "Michèle sous ma couette" occupait toujours mes pensées et je ne voulais pas me faire doubler par quiconque sur ce coup là. Le constat était quand même là. Michèle devait avoir un problème. Plus je la voyais se donner du mal aux répétitions, plus je la sentais se donner à fond sur sa basse et plus j'en arrivais à la même question. Qu'est ce qu'une nana comme ça venait faire ici avec nous ? Qu'est ce qui la poussait à s'enfermer dans une cave avec quatre types qu'elle ne connaissait pas pendant tout son temps libre ? Une ado de seize ans normale ça a des copines avec qui papoter pendant des heures sur je sais pas moi… les mecs… les stars… les mecs… les fringues… et les mecs. Alors pourquoi Michèle était là avec nous, des types tellement populaires que leur carnet d'adresse pouvait tenir sur un ticket de métro? Je ne parle pas des filles, sinon l'agenda de John avait à peu près la taille du bottin de Paris. Uniquement le premier tome quand même n'exagérons pas.

 

    21 juin 1985. Fœtus se rend au gymnase du lycée Descartes pour la dernière répétition et la balance. Pour l'occasion Paul avait "emprunté" une voiture et nous nous somme tassés dans la BX avec nos instruments et les sacs contenant nos fringues pour la scène. Je n'ai pas été étonné plus que ça que Paul conduise. On n'avait jamais pensé à lui demander son âge et honnêtement je ne sais toujours pas l'âge qu'il a réellement. Officiellement il a aujourd'hui quarante cinq ans. Faîtes comme moi contentez vous de ce chiffre. Enfin j'allais voir mon groupe sur scène. Ils avaient bossé comme des malades dans cette cave enfumée. Techniquement ils étaient prêts. Les chansons étaient maîtrisées. Oh bien sûr ils ne valaient pas les originaux mais Descartes ce n'est pas Wembley et pour un premier concert c'était déjà largement suffisant. Ils prirent position sur scène. Quelques larsen et quelques accords répétés pour se mettre en place et John donna le signal du début de la première chanson. John était nerveux, je le sentais, il avait exigé qu'il y ait le moins de monde possible dans le gymnase au moment de la balance. En gros le technicien du son et moi. Personne d'autre. Il avait déjà tété le goulot d'une bouteille de whisky plusieurs fois dans l'après midi. Malgré tout ses doigts s'agitaient parfaitement sur le manche de sa guitare. Toutefois sa voix n'était pas assurée et il eut plusieurs trous de mémoire pendant la Bombe Humaine. John transpirait, ses mâchoires se serraient. Rien de grave pensais-je, musicalement c'était très bien, il fallait juste qu'il se lâche. Après deux chansons, le technicien vient leur dire qu'au niveau du son il n'y avait aucun souci. Ils descendirent de scène et un autre groupe vint prendre leur place. Je restais pour les écouter et je fus très surpris de voir que c'était des adultes. Je pensais qu'il n'y aurait que des groupes de lycéens. J'avais posé pas mal de questions au professeur en charge de l'organisation du concert mais pas celle-là. Je rejoignis mes comparses. La pression commençait à monter. John était colérique et accusait chacun des autres membres d'avoir fait telle ou telle chose qu'il l'avait perturbé pendant la balance. Devant la nullité du groupe il menaçait de se casser et de les laisser en plan. J'arrivais à temps pour m'interposer et arranger le problème. Ça faisait partie de mon boulot de manager je suppose. D'un geste je fis comprendre à Michèle, Jude et Paul que je m'en occupais. Je pris John à part pour comprendre ce qui se passait. John continua sur la même chanson. "C'était pas une bonne idée cet groupe, ils sont nuls, j'ai aucune envie de me ridiculiser à cause d'eux, mais pourquoi je joue avec des brêles pareilles, bla bla bla.". C'est à ce moment précis qu'est apparu au loin la fille du proviseur. J'avais mon argument devant moi. "John, calme toi si tu annule tout maintenant, tu n'auras jamais son cul" dis-je en pointant du doigt la blonde qui nous faisait signe.

A vingt-deux heures, Les Gens Heureux, une sorte de croisement entre la Bande à Basile et le Martin Circus, finit son set sous des applaudissements polis. Leur style variétés françaises des années 70 n'avait visiblement pas rencontré un franc succès. D'ailleurs la soirée était pour le moment proche du fiasco. Les gens étaient encore là sans doute parce qu'ils n'avaient rien de mieux à faire. Il ne restait plus que Fœtus au programme. D'un côté ça ne pouvait pas être pire que les autres groupes, mais de l'autre côté j'avais peur de la réaction du public. Ils s'étaient tapés une soirée chiante comme la pluie entre chansons ringardes et mauvaises reprises de chansons actuelles. Une mauvaise prestation de plus et ça pouvait dégénérer. Le prof annonce l'entrée imminente en scène de Fœtus. Premier bon point : notre appartenance à Descartes valurent des applaudissement nourris et une clameur réjouissante. Deuxième bon point : le costume de scène de Michèle. En effet elle avait largement de quoi se faire quelque chose de détonnant. Elle s'était faite deux couettes, une chemise blanches quasiment ouverte jusqu'au nombril qui laissait apparaître un soutien gorge noir rempli à ras bord, une mini jupe vraiment mini, tellement mini qu'on voyait le haut de ses bas. Des sifflets approbateurs montèrent du public. Tous les jeunes mâles en rut mangèrent des yeux Michèle. Leurs nanas les fusillèrent du regard mais se vengèrent rapidement en contemplant John. John parlons-en. Il était passablement éméché, sa bouteille de whisky quasiment vide était au pied des marches derrière la scène, juste à côté de moi. Je tenais à être de ce côté de la scène pour être symboliquement de leur coté. Ils m'avaient tous tapé dans la main avant d'être monté en scène, je leur avais tapé sur les fesses en retour (sauf Michèle que je serrai dans mes bras, gentleman…). J'étais fier, heureux de voir mon groupe monté là haut, mais frustré et déçu de me voir rester en bas de l'escalier, les yeux à hauteur de leurs pompes. A eux la lumière, à moi l'ombre. Mais d'un autre côté je ne risquais rien ici.

John, les yeux brillants, à moitié chancelant, s'approcha du micro et s'adressa au public "Yeah… Salut Descartes, on est Foetus, ça rock ce soir ?". La réponse du public fut celle qu'il espérait : une grande clameur. Le gymnase était bien rempli. A vue de nez pas loin de mille personnes s'étaient rassemblées là. Beaucoup de lycéens ou de jeunes des alentours étaient venus pour cette Fête de la Musique. Pour une fois qu'il se passait quelque chose d'un peu différent dans le coin. John se retourna, fit un signe à Jude qui instantanément donna le signal en tapant quatre fois ses baguettes l'une contre l'autre. John démarra l'intro de La Bombe Humaine. Il devint crispé, seul ses doigts bougeaient automatiquement. Quand au bout de vingt secondes vint le moment où il devait chanter, sa bouche s'ouvrit mais il resta complètement muet. Ses doigts recommencèrent l'intro une deuxième fois. John était figé. Incapable de bouger autre chose que ses doigts. Je compris aussitôt. John flippait depuis cet après midi, il avait les foies de chanter devant tout ce monde. John Barnes, le mec le plus cool du monde, John "Take it Easy" Barnes, l'idole des jouvencelles de Descartes, était en train de se faire dessus sur scène. Ce n'est pas une image, il a réellement trempé son futale. Heureusement pour lui sa guitare a masqué ce petit accident urinaire pendant tout le concert. Troisième fois que l'intro recommence. Jude, Michèle et Paul regardent leur chanteur en détresse. Quatrième intro. Ca commence à jaser dans le public. Cinquième intro. Enfin les mots accompagnent la musique. Fœtus a un nouveau chanteur. Votre serviteur. Je me suis envoyé une rasade de la bouteille de John et j'ai foncé sur scène. Comme le jour où je me suis interposé lorsque John s'est fait agresser au lycée. Je veux vous parler de l'arme de demain…Je n'ai pas réfléchi, j'y suis allé. Sans costume de scène, sans avoir répété une seule fois avec le groupe, sans même maîtriser l'anglais, j'y suis allé. Ces chansons je les avais entendu des centaines de fois, je les avais chanté dans ma tête, seul dans ma chambre ou devant un miroir, je savais exactement quels arrangements étaient prévus. J'y suis allé parce que c'est le seul truc qui m'est passé par l'esprit pour sortir mes potes de la merde. Nos sens sont nos fils nous pauvres marionnettes. Nos sens sont le chemin qui mènent droit à nos têtes.

Qu'est ce que je foutais la putain ?! J'étais sur scène devant mille personnes et je ne savais pas chanter ! Faudrait pas que je me laisse aller. Faudrait pas que je me laisse aller… Oh non il ne faut pas ! A la fin de la chanson, Paul et Michèle m'accompagnèrent pour les chœurs et la chanson s'arrêta nette sur mon signal. Dans mon for intérieur, je me préparais aux huées et aux insultes. Je fermais les yeux et me retournais face à Jude. Mais au lieu de ça ce sont des applaudissements nourris qui accueillirent notre prestation. Une ovation même ! Plus tard Jude me confia même que le public chantait avec moi depuis le début. Mort de trouille je n'avais rien entendu. Je remerciai le public et avec un aplomb incroyable : "Excusez moi pour le petit retard j'étais aux chiottes" Le public était rigolard et l'incident du début était oublié. Le proviseur qui avait déjà fait un infarctus en voyant la tenue de Michèle, fit une deuxième attaque en entendant mes propos. Je me tournais vers John, je lui fis un clin d'œil et en mettant la main sur le micro je lui balança avec jubilation " Hey, John. Pas quatre, mais cinq ! Cinq comme les Stones man !". Il sourit, serrant sa Fender contre lui, compta jusque quatre et envoya les premiers accords de Twist and Shout. Moitié en anglais, moitié en yaourt j'ai massacré les paroles, mais c'est passé assez inaperçu puisque le niveau moyen en anglais d'un lycéen français ne volait déjà pas bien haut à l'époque. Au fur et à mesure que le concert avançait je prenais de plus en plus d'assurance. Les réactions du public y étaient pour beaucoup car à chaque chanson nous étions acclamés davantage qu'à la précédente. Michèle les scotcha au plafond avec sa prestation. John (une fois son caleçon sec) illuminait la scène de sa présence et j'ai croisé quelques regards de jeunes filles qui ne laissaient aucun doute sur leurs intentions à propos du petit Anglais. Jude fut … judesque. Imperturbable, inexpressif, à peine un sourire quand je l'ai présenté au public, mais toujours diablement dans le tempo. Paul tient son rôle de soutien de John parfaitement, les rythmiques étaient bien en place, pas de fausses notes, dans le ton pour les chœurs. On ne pouvait rêver meilleurs débuts pour Fœtus. Quand nous descendîmes de scènes après Un Autre Monde, nous nous prîmes par les épaules en formant un cercle. Nous étions heureux, soulagés surtout. Je ne sais pas ce qui m'a pris par la tête (encore une fois) et j'ai hurlé "On est un gang les mecs, on est un putain de gang !". Ils m'ont répondu en criant "OUAIS!". Puis Michèle me fît très justement remarqué qu'elle n'était pas un mec. Nous allions partir quand le prof qui servait de maître de cérémonie nous rattrapa au vol. En gros depuis que nous étions descendus de scène, ça commençait à chauffer dans le public et si nous n'y retournions pas l'émeute n'était pas loin. Deux heures et demie à se faire chier, alors quand enfin ils ont eu un groupe potable ils ne voulaient plus le lâcher. Nous répondions que nous n'avions plus rien de prévu mais le proviseur accourut pour nous supplier de remonter sur scène. Ce que nous fîmes sans avoir la moindre idée de ce que nous allions pouvoir jouer. Il fallait trouver une solution et très vite. Le proviseur était sur scène et tremblait comme une feuille. Il avait très peur pour son gymnase ça se voyait et me pressait de reprendre le concert. Le public était chaud comme une baraque à frites et prêt à exploser si nous ressortions de scène. J'ai regardé le proviseur, j'ai souri, ses mâchoires s'écartèrent encore d'un centimètre, j'ai regardé le public, puis à nouveau le proviseur, je pouvais presque voir son slip derrière ses amygdales. "C'est très gentil à vous, merci, mais là vraiment il faut qu'on y aille". Sifflets, mouvements de foules, insultes. D'un geste de la main je leur indiquai que j'avais autre chose à dire. " Mais .. mais…nous donnerons un concert plus long ici même dans quinze jours après les résultats du bac pour fêter la fin de l'année scolaire...". Les hourras de la foule couvrirent la fin de ma phrase " …par contre ça sera payant."

Voilà comment j'ai sauvé le gymnase du lycée Descartes. Quelques années plus tard, le proviseur m'accueillit en grandes pompes au milieu des lycéens pour rebaptiser la salle de sports du bahut mon nom. Une plaque fut même posée à cette occasion commémorant ainsi la première prestation scénique de Fœtus.  

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 4 communauté : Les mots dans tous leurs états
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Lundi 16 juin 2008

5.1

5

 

 

Well now everything dies baby that's a fact

But maybe everything that dies someday comes back

Put your makeup on, fix your hair up pretty

And meet me tonight in Atlantic City

 

Et bien maintenant tout meurt bébé c'est un fait

Mais peut-être que tout ce qui meurt revient un jour

Maquille toi, fais toi une jolie coiffure

Et retrouve moi ce soir à Atlantic City

 

(Bruce Springsteen - Atlantic City)

 

 

 

 

 

En un peu plus de trente minutes notre statut à Descartes avait considérablement évolué. John n'était plus la petite pédale de service, bon d'accord les autres mecs intérieurement ne pouvaient toujours pas le blairer quand ils ont vu l'effet qu'il pouvait avoir sur leurs petites copines, Jude et moi n'étions plus deux pauvres zonards insignifiants. Tous les trois nous étions de vraies petites stars au sein du lycée. Michèle était devenu LE sex-symbol de Descartes, même si elle n'en faisait pas partie, et Paul… bah Paul en fait je crois que tout le monde s'en foutait. La malédiction du bassiste. Malheureusement nous ne pouvions pas trop profiter de cette nouvelle célébrité tombée du ciel car notre deuxième concert était prévu quinze jours plus tard. Il fallait que nous préparions une dizaine de nouvelles chansons en plus de celles jouées la première fois. Certes John a dû sauter quatre  ou cinq nanas durant ces deux semaines, mais ça restait du domaine de l'habituel chez lui, mais fait nouveau dans notre vie, Jude et moi avions eu aussi notre petite part de groupies. Paul, malheureusement pour lui n'avait pas le temps pour la gaudriole. Entre les répétitions et ses petits boulots, il avait à peine le temps pour dormir et manger. Michèle, elle, restait très discrète sur sa vie en dehors de Fœtus. Elle était ravie de nous retrouver mais plus la fin de la session de répétitions approchait plus elle se renfermait sur elle-même. Elle pleurait presque en partant à chaque fois. Ma connaissance de la psychologie féminine était très très limitée (elle n'a pas beaucoup évoluée depuis) et je ne savais pas comment expliquer ce phénomène. J'ai même très orgueilleusement cru qu'elle pouvait avoir de la peine à cause de mes coucheries. Flatter son ego n'a jamais fait de mal à personne n'est ce pas ? Je ne savais pas non plus comment aborder le sujet avec elle. A dix sept ans (car oui maintenant j'avais dix sept ans, quel homme !), un garçon ne s'intéresse pas à une fille pour savoir ce qu'elle pense ou ce qu'elle ressent. A cet âge une fille est à classer dans trois catégories : primo elle est de notre famille (mère, sœur, cousine…) donc forcément elle est nulle, deuzio elle est n'est pas à notre goût physiquement ou elle a une réputation à éviter, tertio on veut coucher avec elle (oui même si elle porte des leggings…). Ce n'est qu'avec l'âge que l'homme évolue mentalement: On comprend que les femmes de notre famille ne sont pas forcément nulles et qu'on peut aussi bien sûr coucher avec les femmes qui ne nous plaisent pas (et puis des leggings ça s'enlève non ?). Alors je faisais ce que n'importe quel mec normalement constitué fait quand il voit qu'une femme (et particulièrement la sienne) ne va pas bien. J'ai fait semblant de ne rien voir, de ne rien savoir, et puis franchement pendant ces deux semaines, j'avais autre chose à penser. Répéter, apprendre les chansons, apprendre à bouger sur scène, me perdre dans les bras (et surtout entre les cuisses) des deux nénettes qui m'avaient élu pour idole, faire des nouvelles affiches et vendre les tickets d'entrée pour le concert. Nous avions fixé le tarif à 20 Francs. Oui vous lisez bien 20 Francs pour voir Fœtus en concert. Aujourd'hui pour un concert de Gang Bang, le ticket à 20 Euros vous donne l'immense honneur d'être parqué dans un enclos, à dix kilomètres de là, où on retransmet notre show sur écran géant. The Times They Are a-Changin'…

A l'approche de ce deuxième concert la pression commençait à monter en moi. Autant la première fois je n'ai eu les chocottes que quand j'ai réalisé que j'étais sur scène, autant cette fois ci je savais que j'étais attendu. Nous avions vendu en quinze jours autour de mille tickets et le soir du concert il y avait encore des jeunes qui venaient acheter un billet pour venir voir Fœtus. Le bouche-à-oreille avait magnifiquement fonctionné. C'était assez surréaliste quand on y pense. Je veux dire autant pour la Fête de la Musique était un évènement qui sortait un peu de l'ordinaire, les gens sont venus histoire d'être dehors et d'investir le lycée un soir, mais là ils venaient NOUS voir. Quinze jours avant nous n'étions rien, juste quelques affiches perdues entre les petites annonces de petits boulots, de vente de mobylettes, de graffitis politiques ou pornos (voire les deux), et puis voilà que le gymnase de Descartes était maintenant presque trop petit pour que nous puissions nous produire. Nous mettions en place quelques rites qui perdurent encore aujourd'hui. L'étreinte en  rond avant d'entrer en scène, notre cri de ralliement pour se motiver ("On est un gang les mecs, un putain de gang !"), la réflexion de Michèle, eux quatre qui montent sur scène et démarrent l'intro du premier morceau, la rasade de whisky et mon entrée en scène en jetant un rouleau de PQ dans la foule. Ce qui plus tard nous vaudra un contrat ahurissant avec une marque américaine de papier toilettes.

L'accueil du public fut chaleureux, ça nous a beaucoup aidé je dois le dire. Le trac a disparu à la fin de la première chanson. John semblait voler avec sa Fender, tout n'était pas parfait bien sûr mais après tout ce n'est que du rock'n'roll. Jude, toujours impassible, tapait fort sur ses fûts,  Michèle vampait tout le public à coups d'œillades et de tirages de langue, elle se penchait juste ce qu'il faut pour que les mâles en rut se perdent entre ses seins, Paul se démenait pour tenter d'attirer l'attention du public, en vain. Néanmoins son jeu était plein de justesse. Jude et lui faisaient tourner la boutique musicalement. Et moi dans tout ça ? Je faisais ce que je pouvais. Je ne me prenais pas au sérieux, ça se voyait et je crois que c'est ça qui rendaient les gens indulgents à mon égard. J'avais pris le parti de parler au public entre chaque morceau, soit pour présenter la chanson à venir, soit pour apostropher quelqu'un dans la foule, ou pour balancer une vanne sur le proviseur qui était venu assister au concert (et c'était courageux de sa part, mais peut être avait il la frousse pour son gymnase ?). C'est au cours de cette soirée que j'ai pris conscience que j'adorais ça. Les lumières, la puissance du son, les applaudissements, les rires, le bruit de la foule, être le centre du monde pendant deux heures. Voilà ma vie avait un sens. Je voulais faire ça et rien d'autre. Je ne pensais pas que l'école allait m'aider à trouver un boulot mais finalement c'est quand même elle qui m'a mis sur le bon (ou mauvais c'est selon…) chemin.

A la fin du concert, après deux heures de show et trois rappels, nous sommes descendus de la scène, nouvelle étreinte en rond, le cri de ralliement, Michèle a râlé, et nous nous sommes tous tapé dans les mains. Le proviseur est venu rapidement nous remercier d'avoir sauver son gymnase. Rapidement parce qu'une bagarre éclata au moment où la foule est sortie du gymnase. L'alcool, pourtant interdite dans l'enceinte de Descartes, avait manifestement coulé à flot pendant que nous chantions. Il était temps pour nous de rentrer chez John pour fêter notre succès. Les vacances étaient là, nous avions amassé plus de vingt mille Francs, cet été allait être à nous !

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 5 communauté : melting pot
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Mercredi 18 juin 2008

5.2

Cette fois-ci Paul avait emprunté un Renault Espace, beaucoup plus confortable que la BX. Nous étions proches du délire dans la voiture. Nous chantions à tue-tête les refrains entonnés lors du concert. Euphoriques. Voilà c'est exactement ça nous étions euphoriques. Nous planions comme si nous avions fumé la production annuelle jamaïcaine de ganja, avec l'énergie de cinq pit-bulls sous amphétamines. Angélique avait tout prévu pour notre retour : Le frigo rempli de bières, le mini bar investi d'alcools en tout genre. Nous allions vivre notre première orgie rock. Autant vous dire que très rapidement nous étions tous les cinq bourrés comme une rame de métro à dix huit heures. La conversation a vite dégénérée et les sujets devinrent de plus en plus graveleux. John se mit à raconter comment il avait défloré l'arrière train de la fille du proviseur. Nous rigolions tous comme des demeurés et Michèle attrapa une bouteille vide de bière en disant un truc du genre " Et elle suçait aussi bien que ça la fille du proviseur ?". Elle se mit à simuler une fellation tellement chaude que j'ai cru voir le goulot en verre fondre sous ses lèvres. Le silence se fit. Michèle, pas peu fière de son petit effet, reposa sa question. John dut avouer qu'il n'avait jamais vu une nana s'exécuter de la sorte et lui demanda d'un air taquin où elle avait appris à sucer ainsi. La réponse de Michèle fut immédiate et cinglante. Dans un grand éclat de rire sombre et caverneux elle nous assassina avec " Ça fait des années que je m'exerce sur mon beau père…". Et elle s'effondra en larmes. Nous nous sommes tous regardés, niaisement je dois dire. Nous étions complètement incrédules. Avions nous simplement compris ce qu'elle avait réellement dit ? Notre lucidité étai très entamée au contact du houblon. J'ai tenté de faire répéter à Michèle pour que nous soyons absolument sûrs de ce qu'elle venait de nous confier. Elle me transperça du regard. A cet instant j'ai eu l'impression que c'était moi le coupable de son malheur. Dans une rage noire elle déballa toute l'histoire. Comment son beau père avait doucement établi une relation malsaine entre elle et lui dans le dos de sa mère. Comment elle s'était retrouvée la première fois dans la cave à l'age de onze ans avec lui. La pression qu'il lui mettait pour qu'elle se taise. Les cadeaux qu'il lui offrait pour la récompenser. L'enfermement mental qu'elle s'était imposée pour enfouir ce traumatisme. Pendant une demi heure elle a parlé d'un flot ininterrompu. Elle a vomi sa haine. Sa haine contre son beau père, contre sa mère qui n'avait pas vu (ou pire qui peut être savait et ne voulait pas voir), contre les adultes, contre les mecs, contre ce fric (ou plutôt le manque de fric) qui obligeait sa mère à rester auprès de son enculé de mec pour vivre décemment. Elle finit par me tomber en pleurs dans les bras. La seule parole sympa qu'elle eut depuis le moment où elle reposât la bouteille fût pour nous. Elle nous remercia de l'avoir traitée d'égal à égal, de ne pas avoir chercher à profiter de son corps (si à l'époque elle savait…aujourd'hui elle le sait mais elle ne m'en veut pas) et dit "même si je suis une fille on est un gang les mecs, un putain de gang".

Dix sept ans, LA fille que vous voulez absolument vous faire dans les bras en pleurant comme une madeleine avec ce qu'elle vient de vous avouez. On a beau dire mais à aucun moment à l'école y'a un cours qui vous prépare à ça. Pour parler fonctions trigonométriques, traité du Cateau-Cambrésis, reproduction chez les phasmes, ou pinailler sur trois mots dans un texte de Voltaire y'a du monde mais pour savoir comment réagir à ce genre de situation… On a toujours tendance à croire que ces choses là n'arrivent qu'aux autres, gagner au Loto aussi d'ailleurs, mais dans une vie à un moment ou à un autre on est confronté à un drame qui nous dépasse. John, Jude et moi on avait l'air de moustiques écrasés sur le pare-brise d'un  poids lourds sur l'autoroute. Le premier à réagir fut Paul. Il regarda Michèle d'un air à la fois sombre et compréhensif. "Les caves c'est mon royaume. John appelle Angélique pour qu'elle s'occupe de la petite. Nous les gars on va faire un tour."  Nous avons confiés Michèle à la fille au pair des Barnes et nous voilà reparti dans l'Espace.

Nous suivions notre bassiste sans trop savoir où nous allions ni ce que nous allions faire. Paul avait pris le contrôle des opérations naturellement. Au volant il prit la parole. Son réquisitoire fut impitoyable contre le beau-père de Michèle. Le terme de réquisitoire est on ne peut mieux choisi car il finit de parler ainsi : "C'est pour ça que ce gars là mérite la mort". John fit, très justement remarqué, que dans notre pays la peine de mort était abolie. Paul pila, se retourna, le fusilla du regard et, je m'en souviendrais toute ma vie, lui hurla au visage : "Petit con tu m'as pris pour un employé du Ministère de la Justice ?". John blêmit et réussi à bégayer un petit non. C'est là qu'on a compris ce qui était en train de se jouer. Nous étions partis pour venger Michèle. Et visiblement l'issue de l'opération était claire : le beau-père de Michèle ne passerait pas la nuit. Paul nous emmena dans sa cité pourrie. Quand il stoppa la voiture au milieu des bâtiments mal éclairés, nous nous sommes tous faits le plus petit possible. Ce n'est pas le genre d'endroit que nous fréquentions de jour, alors de nuit… Trois petits blancs becs dans une caisse de bourge au milieu d'une cité "sensible" (j'ai toujours adoré les euphémismes pour décrire les choses avec cette fausse pudeur gerbante). La faune du coin a vite rappliqué. Nous avions l'impression d'être trois énormes steaks qu'on viendrait livrer à des fauves affamés. Paul nous ordonna de ne pas bouger une oreille. Il partit cinq minutes, les cinq minutes les plus interminables de ma vie, et revint avec une barre de fer énorme, un pied de parcmètre sans doute, et un flingue dans son froc. Il fit un signe de la main aux gars qui traînaient autour de la voiture puis il démarra en trombe. Il sortit quatre affreux passe-montagnes noirs de sa poche et nous les distribua. Sans un mot nous les passâmes sur notre tête. Paul expliqua brièvement le plan et déclara que c'était le moment pour nous de voir si oui ou non nous étions un gang.

Merde nous étions partis pour commettre un meurtre. Pour le moment mon crime le plus grave était d'avoir volé des bonbons. J'allais passer directement de voleur de bonbons à assassin. La marche est haute vous ne trouvez pas ? Néanmoins je ne voyais pas comment arrêter Paul et encore moins lui dire " Je peux descendre ?". Dans ma tête je revivais le cours des évènements. Trois heures auparavant j'étais la star de Descartes, la foule m'applaudissait, j'avais envie de coucher avec Michèle. Là j'étais dans le noir complet, avec une cagoule ridicule sur le crâne, en partance pour assassiner un mec que je n'avais jamais vu. Et il était désormais hors de question que, même en rêve, je m'envoie en l'air avec Michèle. Je sortais à peine de mes pensées quand Paul gara la voiture dans une impasse sombre. Il repéra la maison de Michèle. Il nous intima de garder le silence le plus absolu. John, Jude et moi, nous nous planquâmes entre deux voitures, Paul ouvrit le portail. Il grinça légèrement. Un chat miaula. La maison de Michèle avait l'air calme. Une lumière émanait du salon pendant que l'étage était dans le noir complet. Paul nous fit un signe pour que nous le rejoignions. Nous courûmes en nous abaissant pour rester le plus discret possible. Nous allâmes nous caler entre deux arbustes sur l'ordre de paul. Pendant ce temps il fit le tour de la maison en reconnaissance. Il nous fila une trouille pas possible en surgissant devant nous. Nous nous retînmes de crier et Paul nous exposa son plan. La mère de Michel devait dormir à l'étage et son beau-père cuvait devant la télé. C'est ce que nous aurions du être censés faire également mais cette escapade nocturne nous avait remis les idées en place.

Tout se passa à la perfection. Paul entra sans faire de bruit, sous la menace de son arme obligea le beau-père de Michèle à descendre à la cave. Pendant ce temps nous bloquions la porte de la chambre pour empêcher la mère de Michèle de sortir. Nous apprendrons plus tard qu'elle prenait des somnifères pour dormir. Elle n'a absolument rien entendu de ce qui s'est déroulé chez elle cette nuit là. Quand nous sommes redescendus dans la cave, nous avons vu Paul, le parcmètre légèrement rougi par du sang à la main, à coté du beau-père de Michèle à genoux le sans perlant de son front, les mains attachées dans le dos et un énorme bâillon dans la bouche. Paul, tel un procureur sous l'Inquisition, exposa les faits qui étaient reprochés au condamné. Il enleva le bâillon pour laisser le maître des lieux se défendre. Dans un premier temps il pleura en invoquant une folie, des pulsions incontrôlables, des circonstances atténuantes. Jusque là classique. Et puis l'erreur. Il chargea Michèle. Elle l'aurait provoqué, elle y aurait trouvé du plaisir, elle aurait monté tout ça pour le faire chanter. La sentence fut immédiate : Paul lui fracassa la mâchoire à l'aide du parcmètre. Le sang giclait par terre, je ne pouvais plus bouger, ni parler, j'étais terrorisé par ce que j'étais en train de voir. Le beau-père de Michèle était désormais à quatre pattes, paralysé par la douleur. Paul, complètement possédé par la haine, lui baissa son froc et tenta de lui foutre le parcmètre dans le cul. Il eut du mal car l'autre se débattait, mais il parvint tout de même à lui enfoncer la barre de fer dans le fondement. Le beau-père se mit à hurler, Paul lui donna un violent coup de pied en pleine tronche et lui remit le bâillon entre les dents. Le bassiste de Fœtus se mit à coté de l'oreille de sa future victime et lui susurra quelques mots. L'autre écarquilla les yeux et émit des cris étouffés par les lambeaux de tissus bloqués dans sa bouche. Paul m'ordonna de tenir le beau-père de Michèle pour qu'il reste bien sur ses genoux. Je me voyais encore moins lui tenir tête que dans la voiture. Je me suis exécuté. J'ai agrippé le plus fort que j'ai pu celui qui avait rendu Michèle si malheureux mais quand j'ai compris ce que Paul avait l'intention de faire j'ai eu un mouvement de recul. Paul avait trouvé une masse et avec il frappait le parcmètre pour qu'il s'enfonce dans le corps du beau-père. Je me suis fait engueulé, j'ai repris ma position initiale. Les cris de l'autre enfoiré devenaient plus sourds, plus aigus. Paul tapait comme un sourd dans le tuyau en fer. Il lui détruisait les entrailles. Et puis j'ai vu ressortir le parcmètre sur le flanc gauche du type. Je n'ai pas pu m'empêcher de vomir sur lui. Le beau-père de Michèle s'est écroulé sans vie, les yeux grands ouverts, dans une mare de sang, un parcmètre le transperçant de part en part et le dos recouvert de gerbe.

Le lendemain matin, sa femme fit un malaise quand elle découvrit le corps. La presse nationale se fit l'écho de ce fait divers et les journaux rivalisèrent d'imagination pour décrire l'horreur qui se dégageait de cette scène de crime. Pendant ce temps nous étions rentré chez John. Michèle dormait dans la chambre d'Angélique. Cette dernière était morte de trouille et nous harcela de questions sur notre sortie nocturne. Paul nous emmena tous, Angélique y compris, auprès de Michèle et nous fit prêter serment autour de cette dernière sur un silence absolue à propos de cette nuit. Au moins tant que le délai de prescription n'était pas dépassé. Aujourd'hui il l'est.

Le lendemain chacun rentra chez soi et Michèle joua avec talent le rôle de l'enfant éplorée et effondrée en apprenant la mort de l'homme que sa mère aimait. La police ouvrit une enquête qui n'aboutirait nulle part faute d'indices, de témoignages ni de pistes sérieuses. Je ne sais pas exactement comment (mais probablement que John au cours d'une soirée où il avait sans doute abusé de substances en tout genre), un jour quelqu'un eut vent de cette histoire et de ce qui s'est réellement passé cette nuit là. J'ai à mon tour joué les vierges effarouchées. Avec brio sans nulle doute puisque jamais je ne fus convoqué par qui que ce soit pour témoigner dans cette affaire. Aujourd'hui je revendique ce geste. Facile me direz vous, je ne risque plus rien pour ça. Je m'attends même à ce que certains disent que j'ai inventé tout ça pour renforcer ma légende.

Peut-être après tout qu'ils auraient raison…

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 5 communauté : Les mots dans tous leurs états
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Mercredi 25 juin 2008

5.3

Je pensais que ça allait être un été d'enfer, ce fut plutôt un été en enfer. Je ne dormais plus beaucoup, toutes les nuits le souvenir de notre expédition punitive me revenait. Je me réveillais en sueur et en criant. Mes parents s'en inquiétèrent au début, puis beaucoup moins après avoir dégotté un stock de boules Quiès. J'avais l'impression que sur mon front était gravé " Assassin". J'épiais tout le monde, ma respiration se coupait quand je croisais un flic. Le seul endroit où je me sentais protégé c'était dans la cave des Barnes. Nous n'osions plus trop sortir. Nous ne parlions que très peu. En contrepartie nous répétions beaucoup. Michèle n'était pas toujours avec nous car elle devait passer du temps chez elle où toute sa famille défilait pour soutenir sa mère. Nous rêvions de tournée, de concerts sur des plages, de filles, de fêtes, de soleil et nous étions prostrés dans cette cave pas très éclairée. Nous osions à peine nous regarder dans les yeux. Nous avions besoin tous les quatre d'extérioriser ce que nous avions au fond de nous. John se défonçait un peu plus que d'habitude, Paul jouait plus vite et avait amené un punching-ball qu'il massacrait pour se défouler, Jude s'est mis à dessiner tout et n'importe quoi, et moi j'ai eu le déclic de l'écriture. Pour vider mon sac je ressentais le besoin de coucher des mots, juste des mots pour décrire les sentiments qui luttaient en moi. Peur, fierté, honte, horreur, amitié, secret, culpabilité. Pour le coup ma libido était retombée à zéro. Le seul chez qui tout ça n'avait eu aucune prise sur son appétit sexuel fut John. Sexe, alcool, drogue. Chez lui c'était sans doute sa façon de fuir.

Quand Michèle était présente avec nous, l'ambiance était plus détendue. Elle nous maternait bien qu'elle fut la plus jeune du groupe. Elle avait le sourire du matin au soir. Finalement je me rends compte que c'était les seuls moments à cette époque où nous nous parlions tous ensemble. Comme si lorsque nous la voyions, nous nous rappelions pourquoi nous avions agi avec autant de barbarie l'autre nuit. Nous avions fait ça pour libérer Michèle du cauchemar qu'elle vivait sous son propre toit. Elle avait l'air apaisée, vraiment heureuse d'être parmi nous. Maintenant la seule à avoir le sourire au sein de Fœtus c'était elle et elle s'est employée à ce qu'on retrouve le nôtre. Une femme sait instinctivement comment satisfaire un homme. Il faut dire que c'est d'une facilité enfantine. Avec l'aide d'Angélique elle nous prépara de bons petits plats et des pâtisseries. On faisait les fiers à bras du haut de nos dix sept ans mais nous n'étions encore que des mômes et un bon gâteau au chocolat nous attirait tout autant qu'une grosse paire de loches. Michèle se rapprochait de plus en plus de nous. Elle aimait beaucoup nous donner des petites tapes sur l'épaule, ou s'asseoir sur nos genoux. De temps en temps elle nous aguichait en se penchant plus que de raisons ou en relevant sa jupe. J'étais très mal à l'aise vis-à-vis de son attitude. Je ne savais plus quoi penser, ni comment agir vis-à-vis d'elle. Michèle me plaisait beaucoup, on devenait de plus en plus proche (elle ne se rapprochait pas que de moi mais des trois autres aussi), mais j'avais toujours à l'image ce qu'elle avait subi de la part de feu son beau-père. Je la voyais comme un petit oiseau tombé du nid ou une biche avec une patte cassée. Il était inconcevable pour moi de coucher avec elle. Pas parce que je la pensais impure ou quoi que ce soit de ce genre non pas du tout, mais parce qu'elle avait souffert et que j'avais l'impression qu'elle agissait ainsi pour nous remercier d'avoir tué son bourreau. Michèle était devenu pour moi intouchable, une petite chose brisée qu'il fallait protéger. J'étais très jaloux quand je savais qu'elle avait passé du temps avec un garçon. Je me taisais et gardait cette amertume en moi. Jusqu'au jour où ayant bu un verre de trop, je l'ai prise à part dans un coin pour lui exposer mon point de vue. J'ai joué au grand frère faisant la morale à sa petite sœur très libérée. Tout ce que j'ai gagné c'est une grande baffe dans la gueule. J'ai eu l'air con croyez moi, mais ce n'était rien à côté de ce que j'ai ressenti dix minutes plus tard. Pour résumer, Michèle en avait après les mecs (ce qui pouvait se comprendre), voulait se venger de ce qu'elle avait subi (normal…), mais comme son beau-père n'était plus là elle assouvirait sa vengeance sur tous ceux qui passeront sous ses griffes. Tous sauf Paul, John, Jude et moi. Elle se sentait bien avec nous, elle savait ce qu'on avait fait pour elle, elle voyait que nous ne cherchions pas à profiter de son corps, et enfin elle éclata de rire en m'avouant qu'elle était lesbienne. Elle nous vampait pour nous faire plaisir, elle vampait les autres pour les frustrer. J'ai mis du temps à saisir la nuance et à m'en satisfaire. Ce fut plus facile ensuite lorsque je pouvais lever une nénette juste en claquant des doigts.

Après cette petite discussion l'atmosphère fut plus détendue au sein du groupe. J'avais bien évidement rapporté à mes potes la teneur de la mise au point de Michèle, en évitant soigneusement de mentionner la gifle, et la gêne qui nous habitait disparut. Alors certes nous allions mieux, certes nous étions "riches" de vingt mille balles mais nous ne savions toujours pas quoi faire de notre été. C'est toujours comme ça les vacances d'été. On les attend pendant dix mois et quand elles arrivent on s'emmerde. Ce n'est pas qu'on se faisait chier tous ensemble mais nous n'avions aucune envie de sortir de notre trou. Nous nous sentions en sécurité dans cette cave. On suivait les informations pour savoir où en était l'enquête sur la mort du beau-père de Michèle. Mais comme d'habitude une information en chasse l'autre et le feuilleton de l'été fut celui du Rainbow Warrior. Cette explosion nous enleva beaucoup de pression. Notre crime n'était plus médiatique, et les flics du coin débarrassés des journalistes mettaient moins d'ardeur dans leur enquête.

L'autre grand évènement de ce mois de juillet 1985 fut le Live Aid. Des concerts gigantesques organisés par Bob Geldolf pour lutter contre la faim dans le monde. Principalement au stade de Wembley à Londres et au John F. Kennedy Stadium de Philadelphie, beaucoup d'artistes se sont succédés sur scène devant des dizaines de milliers de spectateurs et un milliard et demi de téléspectateurs. Il y avait Queen, les Who, Clapton, Led Zeppelin, B.B. King, Jagger et Richards chacun de leur côté, U2, McCartney et j'en passe…Bon il y avait aussi les New Kids on the Block, Wham ou encore Opus (mais si souvenez-vous Life is Life nana nana naaaa). Nous étions dans le salon des Barnes pour regarder ces concerts. Dans un silence religieux pour admirer nos idoles, beaucoup plus sarcastiques quand passaient Duran Duran, Kool and the Gang, Madonna ou Elton John, et carrément crétins lorsqu'il y avait des reportages sur la famine en Éthiopie nous avons passé cette journée devant le poste. La conclusion de tout ça c'est qu'il fallait vraiment qu'on fasse quelque chose. Non pas pour sauver les enfants qui crevaient de faim, mais pour un jour se retrouver sur une scène devant cent mille personnes. C'était bien beau, mais si nous avions réussi à organiser notre premier vrai concert facilement, nous n'avions aucun projet pour la suite. Il était clair que jouer uniquement dans le gymnase de Descartes ne nous amènerait nulle part, surtout si nous jouions toujours les mêmes choses. Et si nous avions réunis mille personnes dans notre lycée, il était improbable que nous puissions rééditer cette performance ailleurs du premier coup. J'avais eu l'idée de rédiger une "critique" du concert et de l'envoyer à Rock & Folk, Best et à divers journaux locaux, sans grande illusion, en signant des initiales PM. Comme Paul Merson. Dans les journaux spécialisés il y avait toujours quelques pages en fonds de numéro pour rapporter divers concerts un peu partout en France de groupe plus ou moins connus. Plus ou moins méconnus devrais-je dire. A ma grande surprise mon article a trouvé preneur dans le journal du coin. Il était même assorti d'une photo. Cette photo restera toujours un mystère pour moi. Nous n'avions même pas pensé à immortaliser ce moment, je me demande encore comment cette photo a pu se retrouver dans un journal. Ceci dit c'était parfait pour remplir un dossier de presse. Mais ce qui a vraiment compté ce fut l'entrefilet paru dans Rock & Folk. Un résumé du résumé mais gardant l'essentiel : "(…) Jeune… électrique… rock… dynamite… sexy…". Signé PM. Comme Philippe Manœuvre. Encore une fois le hasard fait bien les choses. La grande figure du journalisme rock n'était évidement pas présent à notre concert mais nous avons réussi à le faire croire pendant des années. Il fit lui-même enfler la rumeur qui du coup devint légende bien des années plus tard quand nous commencions à avoir du succès. Je lui en ai parlé un jour en off après une interview. Il jura ses grands dieux dans tous les dîners en ville qu'il avait été là ce soir là par hasard et qu'il avait détecté notre potentiel au premier coup d'œil. Manœuvre a toujours aimé les jeunes groupes et il se sentait investi d'une mission divine qui consistait à promouvoir les gamins qui faisaient que le rock était toujours vivant. Et puis franchement passer à coté de Gang Bang (même si à l'époque nous n'étions que Fœtus) pour un journaliste aussi emblématique que lui ça aurait fait tâche dans le tableau.

Même si nous n'avions aucun concert de prévu, nous avions de quoi nous vendre. Il fallait juste savoir par où commencer. Parfois, souvent même, le destin est très taquin. Nous voulions être les rois de Paris, remplir le Parc des Princes ou inonder l'hippodrome de Vincennes de nos fans mais la Providence, une fois de plus, est passée par là.

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 5 communauté : Les mots dans tous leurs états
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