La cave des Barnes devint le ventre chaud et fécond dans lequel Fœtus allait pouvoir se développer et plus tard naître au grand jour. On a vu tout et n'importe quoi dans cette cave. A cette période en France en haut de l'affiche il y avait Téléphone, Jean-Jacques Goldman mais aussi Al Corley, Cookie Dingler, Bronski Beat et surtout Ray Parker Jr. (mais si, souvenez vous… Ghostbusters…). Et je passe sur Frédéric François, Madonna, Prince ou Vivien Savage. Quel éclectisme n'est ce pas ? Et bien visiblement rock pour certains en 1985 ça voulait dire tout ça. On a eu de la nymphette en leggings blancs, du castrat aux cheveux ras, du gars super chic avec sa veste dont les manches s'arrêtaient au coude, du ringard brushingué, du faux rasta survitaminé, du minet au jean avec poutre apparente… Bon quand même on a eu aussi des types mal coiffés en tee-shirt qui sentait, au choix, la sueur, la bière, le tabac, et parfois les trois à la fois, des punks à la crête rouge énervés comme des chiwawas cocaïnomanes qu'on n'a jamais osé rappeler, des types plus brillants que John à la guitare ou qui chantaient mieux que lui (du coup John ne les a pas pris), des mecs tatoués de la tête aux pieds, quelques types qui avait entendu qu'on pouvait se défoncer tranquillement dans cette cave, on a même eu une vielle prof bigleuse qui en lisant l'annonce avait cru qu'on avait retrouvé son chien Rufus. Et puis ce fut le tour de Paul. Rien qu'en entendant son prénom John a eu un éclair. John… Paul… vous voyez le trip. Je n'ai jamais été branché Beatles mais John m'avait tellement monté le bourrichon avec la rivalité Stones-Beatles qu'une fois mon camp choisi je haïssais l'autre de toutes mes forces. John lui appréciait les deux groupes mais si mon dieu était (est encore d'ailleurs) Mick Jagger, le sien s'appelait Lennon (c'est toujours le cas mais mon dieu est vivant lui !). "Quatre comme les Beatles ! On sera les prochains Fabe Four!". Paul Merson avait donc un a priori super favorable quand il brancha le jack de sa guitare dans l'ampli. Deuxième bon point pour lui d'après John : Paul est noir. Ses parents sont venus de Guadeloupe pour trouver du boulot. Son père passait sa vie au cul d'une benne à ordure et sa mère faisait le ménage dans des bureaux. Le cliché tristement habituel. On s'est demandé comment Paul avait pu s'acheter une Gibson Les Paul Studio si belle alors que ses parents avaient à peine les moyens de subvenir aux besoins de quatre gosses (attendez le tableau n'est pas encore complet). Par le biais de quelques sous entendus Paul nous a bien fait comprendre que de temps en temps il se faisait un peu de pognon pas très légalement. Je vous vois venir d'ici. Non il ne travaillait pas au black. Disons que dans la cité où il habitait on n'entreposait pas que du vin dans les caves. Paul n'était pas un mauvais mec, bon ok il prenait ses libertés avec la loi mais ce n'était pas un voyou. Voilà comme ça on l'a l'image d'Épinal du jeune black: un délinquant des bas quartiers. Tout le monde n'a pas des parents pilote de ligne et donc l'article 22 -"chacun se démerde comme il peut", s'applique à ceux qui ont eu moins de chance au départ.
Paul était costaud à l'époque, ce qui devait l'aider à se faire une place dans son milieu, un mètre quatre-vingt cinq, quatre-vingt kilos de muscle, des cheveux courts et crépus (quand on sait ce qu'il est advenu des cheveux de Paul plus tard…), un jean noir et un tee-shirt estampillé U2 époque War. Celui avec le gamin à la lèvre fendue. Paul a commencé son audition en solo par un titre d'Hendrix (Hey Joe, Voodoo Child, Foxy Lady ? Je ne sais plus…) Puis avec John et Jude ils ont admirablement repris You really got me des Kinks et comme il fallait que le deuxième guitariste puisse faire les chœurs de temps à autre Paul nous a convaincu sur Try a Little Tenderness. Bon ok ce n'était pas Otis Redding mais pour Fœtus c'était largement suffisant. J'ai tout de suite compris que Paul serait retenu mais John a fait sa petite pouf (le genre qui s'excite comme une folle à la vue d'un mec au point qu'on puisse faire sortir un litre de flotte en essorant sa culotte et qui, au moment de passer aux choses vraiment sérieuses, devient plus chaste que Mère Térésa sous Lexomil) et d'un ton à la limite du dédain lui a balancé un " Ouais pas mal on te rappellera". John était conquis. A vrai dire moi aussi. Jude lui, que ça soit lui ou un autre, il s'en foutait comme de son premier biberon. Tant qu'on ne lui demandait pas de choisir ça lui allait. John pensait qu'avoir un black dans le groupe ça ferait cool, et puis un mec qui faisait du trafic en tout genre ça ne pouvait qu'intéresser un John toujours à courir après de l'alcool ou de l'herbe. Plus pragmatique, je me disais qu'un type avec sa carrure pouvait nous éviter pas mal de problèmes au sein du lycée. Et puis merde il avait l'air vraiment sympa ce mec. Déjà il était poli, lui au moins n'a pas vomi dans la cave comme le punk, et il n'a pas joué à la star. C'était beaucoup plus simple que ça pour lui. Il aimait le rock, se débrouillait très bien avec sa Les Paul, et cherchait des types avec qui il pourrait faire de la musique. Il était loin d'être con Paul et il voulait faire autre chose de sa vie que de revendre des autos radios, des fringues ou de la drogue dans les caves de sa cité ou de fracturer des rotules aux clients en retard de paiement pour le compte du petit caïd du coin. Pour lui être dans un groupe, le notre en l'occurrence, c'était l'occasion de connaître d'autres personnes qui connaîtraient d'autres personnes et ainsi de suite pour sortir de son univers bétonné qui inévitablement s'il continuait à suivre cette voie l'amènerait au mieux en prison, au pire au cimetière. Il voyait ses parents trimer dans des boulots de merde pour faire vivre leur famille et lui il était partagé par deux sentiments : la fierté de pouvoir les aider en ramenant un peu de fric à la maison et une certaine gène de voir qu'il était obligé de passer du mauvais côté de la barrière pour ça.
Je n'ai pas eu besoin de rappeler Paul. Il nous a quasiment harcelé à Descartes. Ça amusait beaucoup John d'ailleurs. Je l'avais rarement vu frétiller de la sorte avant. Je ne compte pas les fois où on évoquait la porte de derrière de la fille du proviseur bien sûr. Finalement il a fait mariner Paul quelques jours et lui dit de se repointer le samedi suivant car il fallait qu'on trouve maintenant un bassiste. Paul sauta littéralement de joie et promit à John de lui ramener la plus grosse boulette de shit qu'il n'ait jamais vu pour fêter ça.
Jude, John et Paul. Il ne manquait plus qu'un membre à Fœtus. On avait déjà deux bras et une jambe, je faisais office de tête pensante (mais en aucun cas je n'étais le chef du groupe, cette place restait la propriété de John), nous devions trouver la deuxième jambe pour tenir debout. Nous avons refait de nouvelles affiches en précisant que désormais nous ne recherchions uniquement un bassiste. Nous étions déjà début mars et pour le moment personne ne s'était présenté pour le poste. Il faut dire que bassiste ce n'est pas vraiment le pied. C'est vrai quoi, guitariste c'est la classe, bassiste… Tout le monde connaît Jimi Hendrix, Jimmy Page, Éric Clapton, Keith Richards, mais si je vous demandais qui était le bassiste des Who, 99 % d'entre vous seraient infoutus de ma répondre John Entwistle. Ou alors vous avez regardé sur Wikipédia. Comme moi. Pourtant il nous fallait un bassiste. A la limite un singe avec un chapeau ça aurait suffit à John parce qu'il répétait toujours "Quatre comme les Beatles" et puis il aurait pu l'appeler George. Plus qu'à convaincre Jude de se faire appeler Ringo et le tour était joué. Je ne trouvais pas ça une bonne idée de reprendre les prénoms des Beatles. Je savais bien qu'on n'allait pas réinventer le rock mais au moins il fallait qu'on ait une identité propre. John s'appelait John, Paul s'appelait Paul certes, mais ils n'étaient pas des Lennon et McCartney bis. Et Jude devait rester Jude. Quand John abordait le sujet des noms de scène je voyais bien que Jude tiquait. Il ne disait rien mais un haussement de sourcil et une moue plus que dubitative suffisaient pour que je comprenne. Il fallait donc absolument que je trouve un bassiste. Il n'y en avait pas à Descartes, pas de problèmes, j'irais le chercher ailleurs. Je collais des affiches un peu partout en ville, dans les gares, les supermarchés, j'ai même fait mettre des petites annonces dans Best et Rock&Folk. Je vérifiais toutes les cinq minutes si le téléphone marchait bien chez moi, je pressais ma mère quand elle était en ligne pour la faire raccrocher au plus vite. Et puis un dimanche matin, ma mère me réveille aux aurores (onze heures pour un ado le dimanche c'est l'aurore) : "Alain, téléphone !". A ce moment là j'ai failli finir par croire qu'il y avait vraiment quelqu'un là haut qui m'écoutait et qu'il m'avait envoyé un ange.
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