Jeudi 24 janvier 2008

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Please allow me to introduce myself
I'm a man of wealth and taste
I've been around for a long, long year
Stole many a man's soul and faith.

 

S'il vous plaît permettez moi de me présenter

Je suis un riche homme de goût.

J'étais dans le coin pendant de nombreuses années

J'ai volé à de nombreux hommes leur âme et leur foi

 

(The Rolling Stones - Sympathy for the Devil)

 

 

 

 

 

Bonsoir Paris! Enfin si vous êtes de Paris sinon bonsoir New York, Londres, Bruxelles ou Maubeuge. Bonsoir chez vous quoi. De toutes façons je suis venu au moins une fois chez vous. J'ai voyagé tout autour du monde, dormi dans les plus grands palaces, fréquenté tout ce que le show-biz compte de gens influents, j'ai couché avec un nombre incalculable de femmes. Quatre mille deux cent douze pour être précis. Et oui tel que vous me voyez (d'ici quelques minutes vous me verrez mieux ne vous inquiétez pas) j'ai fait tout ça. Quel mythomane, quel vaniteux vous vous dîtes ? Je vous comprends. Pour ma part si je voyais un quadragénaire bedonnant assis dans un clic-clac beige dans une petite maison perdue dans le trou du cul du monde j'aurais du mal à y croire. Pourtant tout ceci est vrai et si je suis dans un endroit aussi sexy que la banlieue de Maubeuge c'est parce que j'y ai trouvé la tranquillité que je n'ai jamais eue à Paris, New York, Londres ou Bruxelles. J'ai vécu dans ces villes, et bien d'autres encore, et jamais je n'ai eu droit au calme et à la sérénité indispensable pour récupérer du bruit et de la fureur. Ici les gens sont accueillants, simples, même si je suis une grande célébrité locale, quand je suis chez moi je n'existe plus pour eux. De plus rien de mieux que de se fondre dans la masse pour ne pas faire tâche dans le décor. J'ai une maison en brique rouge comme mon voisin de gauche, mon voisin d'en face, mon voisin de droite et les voisin de mes voisins. Pas de portail en or, pas de Ferrari garée devant chez moi, pas de piscine surdimensionnée. Non pas que je n'en aie pas les moyens, il me suffirait de travailler un mois ou deux pour racheter entièrement la ville où je réside, mais d'abord pour vivre heureux il faut vivre caché et d'autre part ici ce n'est pas Saint Tropez. Maubeuge c'est beaucoup moins glamour, beaucoup moins jet set, bienvenue dans le Nord - Pas de Calais.

Ca ne répond pas totalement à votre question du début. Qui est ce pédant qui se prétend aussi important que Patrick Poivre d'Arvor, Michaël Jackson, Steven Spielberg, Mick Jagger ou Jimi Simpson ? Encore un salaud de friqué qui veut se la jouer popu de gauche. Monsieur veut nous faire pleurer dans les chaumières avec son coron chez les ch'tis alors qu'il a un compte en banque blindé au point de rendre jaloux n'importe quel Ministre des Finances d'un pays du tiers monde. Pendons le haut et court en place publique. Calmez vous braves gens. Je ne me la joue pas popu de gauche. Regardez un peu mon intérieur (la dernière fois que j'ai dit ça c'était à un proctologue le jour où … comment s'appelait elle déjà ? Mandy ? Irina ? Nathalie ? Bon bref le jour où une nana n'a rien trouvé de mieux à faire que d'égarer son alliance dans mon rectum…), est ce que cette maison est une maison de gauche ? Regardez moi ces toiles de maîtres, cette bibliothèque remplie à ras bord (et pas un seul livre de poche), les moquettes épaisses, les meubles dessinés par les plus grands designers (donc moches), la hi-fi dernier cri et des écrans plasmas un peu partout et je ne vous fais même pas visiter mon sous sol. Encore que si vous êtes blonde à forte poitrine et très ouverte faut voir.

Je pue l'argent, je jouis du système et le pire dans tout ça c'est que c'est avec votre pognon que je me suis payé tout ça. Et oui Alain Michaud, c'est mon nom mais ça ne vous dirait rien, se pavane dans sa grande baraque grâce à la thune amassée depuis vingt ans sur le dos du peuple. Je n'ai même pas honte. Pourquoi ? Parce que je ne vous ai rien volé, vous avez fait tout ça de votre plein gré, enfin à peu près. J'ai transpiré pour me payer tout ça, et encore ce n'est qu'une infime partie de ce que je possède. Je suis allé partout en France, même à Morlaix c'est vous dire, pour vous au départ prendre vos euros un par un, puis quand mon business a commencé à marcher, je vous ai fait venir à moi pour déposer votre obole dans mon tronc (tiens ça me rappelle une histoire avec une célèbre collectrice de don de la croix Rouge…), j'ai parcouru le monde : à Londres, à New York, à Los Angeles, à Sidney, à Rotterdam ou à Rio, dans tous ces coins j'ai relevé les compteurs, j'ai réussi à vous vendre mes produits, j'ai conquis vos cœurs, vos âmes, vous avez foi en moi, vous espérez ma venue tel un messie. J'ai organisé les nouvelles grand-messes des temps modernes. Autour de moi et mes potes vous étiez des dizaines de milliers à vous réunir, à vibrer, a m'acclamer, à me vénérer.

Quel ego surdimensionné n'est-ce pas ? Je n'irai pas dire que je suis aussi célèbre que Jésus comme certains de mes prédécesseurs l'ont fait, mais le type qui ne ressemble pas à grand-chose qui se trouve devant vous sur ce clic-clac beige a mis le monde à ses pieds. J'eus été n'importe quel patron d'une multinationale vous m'auriez jeté des pierres (ce qui n'aurait servi à rien convenez-en, vous auriez l'air con de jeter des pierres sur un livre), mais voilà, moi Alain Michaud, je suis Jimi Simpson, l'empereur du rock, le chanteur du groupe Gang Bang. Oui forcément pas coiffé et avec un survêtement on dirait pas mais pour vous en convaincre je vais vous dévoiler ma vie telle que les médias ne vous l'ont jamais raconté.

Vous qui avez acheté ce livre vous l'avez fait pour une seule raison : vous m'enviez, vous avez toujours voulu être à ma place pour savoir ce que ça fait d'être une idole, de claquer des doigts pour obtenir tout ce que vous voulez, de voir le monde se traîner à vos pieds pour satisfaire le moindre de vos désirs, de vous sentir aimé, adulé, vénéré, d'être considérer sur cette planète comme le mec le plus important de la Terre (le deuxième étant bien sûr le livreur de pizzas pour un type dans mon genre). Il y a eu beaucoup de rumeurs sur mes potes et moi : Gang Bang le soufre à l'état pur, le scandale permanent, les affaires troubles, la mort qui rode, le sexe, l'alcool, la drogue, le rock'n'roll et tout le bazar. Bon n'exagérons rien, nous ne sommes pas si diaboliques quand même. Si ? Vous avez vraiment une bien piètre opinion de nous. Vous avez tort, nous sommes pires que ça.

Voici l'histoire d'un gamin né dans une banlieue pas trop pourrie de Paris qui a croisé au bon moment les bonnes (ou mauvaises tout est une question de point de vue) personnes, qui a eu les bonnes idées, les bonnes inspirations et qui a su devenir quelqu'un alors qu'il était destiné à n'être personne. Voici une histoire rock où tous les repères, toutes les valeurs diffèrent de la vie normale, tout ceci est réellement arrivé, ce n'est pas une légende. Je suis une légende, je suis un mythe, je suis Jimi Simpson et avec quatre potes j'ai conquis le monde.

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Samedi 26 janvier 2008

2.1

2



 
 
Now when I was a young boy, at the age of five
My mother said I’ll gonna be the greatest man alive
 
Quand j’étais enfant, à l’âge de 5 ans
Ma mère m’a dit que je serai le plus grand 
 
(Muddy Waters - Mannish Boy)
 
           
  

       1967 , le Summer of Love, Raymond Michaud, tourneur fraiseur chez Renault de son état, vingt deux ans et toutes ses dents, rencontra par hasard Monique Chautard, vingt et un an mais pas de seins, sur une plage normande. Il faisait sans doute beau, en Normandie ça veut dire entre deux averses. Raymond repéra Monique, lui fit son numéro de charme, et lui donna rendez-vous le soir même au dancing. Tout l’histoire a démarré pour moi à ce moment précis

 Raymond Michaud est issu d’une famille d’ouvriers de générations en générations. Un père charpentier, une mère au foyer élevant ses huit gosses dont Raymond est l’aîné, vous imaginez le tableau. Il est brun, atteint péniblement le mètre soixante, râblé et le regard dur. Raymond n’a pas encore quitté le domicile familial et cette semaine de congés payés bien mérités il a voulu en profiter pleinement. Il s’est loué une chambre dans un petit hôtel de bord de mer, il a passé sa semaine a reluquer les gonzesses sans succès. Faut dire que le Raymond il a une tronche aussi avenante qu’un guichet de la SNCF un jour de grève. Sourire était un effort quasi insurmontable pour notre homme, ou alors avec deux bibines dans le cornet. Ce qui pour lui était une dose l’amenant pas loin du coma éthylique. Comme quoi tous les ouvriers ne sont pas des alcooliques. Remarquez bien que tous les alcooliques ne sont pas ouvriers non plus. Donc Raymond passait sa semaine, le journée assis sur sa serviette à mater les nanas, deux trois tentatives d’approches foireuses j’imagine, et le soir il écumait les bals en espérant que la nuit serait plus propice aux jeux de l’amour. C’était l’été, c’était les vacances, Raymond voulait tirer sa crampe, mesdames et messieurs allez vous lui reprocher ? Surtout que là au moins sorti de son milieu naturel il avait une petite chance. C’est vrai quoi, chez lui dans sa banlieue ouvrière, pas une nana ne voulait de lui. C’est pas qu’il était complètement affreux, mais bon en quinze minutes il avait dévoilé sa personnalité et du coup c’était mort. Bas de plafond, Raymond possédait le romantisme d’un Cro-magnon et en prime une pingrerie à toute épreuve. Il aurait fallu lui dire à Raymond qu’avec les femmes c’est comme au poker : soit t’as du jeu soit tu payes pour voir. Il n’avait ni l’un ni l’autre et ne savait pas bluffer.
A part ça, parce qu’il n’y pas que les nanas dans la vie, et si c’est le leader d’un groupe qui s’appelle Gang Bang qui vous le dis vous pouvez le croire, Raymond était un sacré travailleur, aussi doué de ces mains qu’il pouvait être crétin, il gagnait sa croûte pour aider ses parents à subvenir aux besoins de la famille qui tous les deux trois ans s’agrandissaient d’un rejeton. Sa passion c’était de fabriquer des maquettes de bateaux qu’il allait faire naviguer sur un lac près de chez lui. Un artiste dans son genre. La culture à Raymond c’était pas son truc, pas le temps, autre chose à faire. Quand vous passez huit heures par jour sur une chaîne, le soir vous n’avez pas non plus forcément très envie d’aller à la Comédie française pour y voir jouer Corneille ou Racine. De toutes façons vous n’en avez pas les moyens. La télé n’ayant pas encore fait son apparition dans le foyer, Raymond se contentait de la radio et c’est là qu’il eut la révélation, son idole ça serait elle et pas une autre.. Vous vous demandez qui évidemment ? Edith Piaf, Barbara, Françoise Hardy, Sheila, ou soyons fous Aretha Franklin ? Non vous n’y êtes pas. Mais pas du tout. Il fallait répondre Yvette. Yvette ! Oui Yvette Horner et son accordéon, sa tignasse rousse , son physique de matrone, et ses dents de travers. La voilà la vedette ultime, celle pour qui Raymond Michaud serait prêt à se damner. En cette fin de décennie de l’autre côté de la Manche des groupes comme les Stones, les Yardbirds, les Who, les Beatles renversent tout sur leur passage et Raymond Michaud est fan d’Yvette Horner. Je crois qu’il n’y plus rien à ajouter Monsieur le Juge, nous allons pouvoir attaquer le dossier de sa complice.
 

       Monique Chautard est encore plus petite que Raymond, un mètre cinquante sous la toise, brune aussi mais les cheveux longs, maigrichonne sans aucune forme, quarante kilos toute mouillée, et porte des lunettes épaisses. Le sosie officiel de Nana Mouskouri, mais en plus moche et courtes sur pattes. Elle travaillait comme secrétaire aux Impôts. Passionnant. Elle habitait encore chez sa mère, n’avait pas connu son père, et s’emmerdait autant qu’elle pouvait. Pas de bruit, pas de vague, sa vie était plate la courbe d’Audimat d’Arte. Juste deux trois copines pour sortir de temps en temps mais rien de bien folichon. Elle aussi venait d’un milieu modeste. Adolescence en petite couronne, elle quitta l’école à quatorze ans pour enchaîner les petits boulots. A l’époque on trouvait facilement du travail, et puis ça lui permettait de sortir de cette maison. Sa mère l’avait eu très tard, à quarante ans, l’écart de générations rendait la communication difficile, sa sœur aînée lui tapait sur le système, son père absent lui manquait, c’est avec soulagement qu’elle partit en vacances au bord de la mer. Mais quand on n’a pas de bol, on n’a pas de bol. Ceci dit quand on a l’impression de se noyer on se rattrape au premier truc qui passe. Et le premier truc qui est passé à ce moment là c’est Raymond Michaud. Ils copulèrent, se marièrent et n’eurent qu’un enfant. Du premier coup. Quand je vous dit qu’elle n’avait pas de bol Monique.

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Jeudi 31 janvier 2008

2.2

Mai 68, c'était la révolution en France. Cohn-Bendit et sa troupe faisaient trembler le grand Charles, c'était bientôt la fin de la société de consommation (non non ne rigolez pas), les jeunes voulaient tout changer et ne pas faire comme leur parents (mais arrêtez de rire je vous dis), et c'est dans ce grand bordel que je débarque un soir. Je suis le fils unique (forcément unique non ?) de Raymond Michaud et de Monique Chautard. Je suis né à Massy, dans la banlieue sud de Paris, dans une de ces banlieues où ont fleuri les "grands ensembles" montés à la hâte et en dépit du bon sens pour loger les masses ouvrières. Mais si je suis né près de ces grandes barres de quinze étages, j'ai la chance de grandir un peu plus loin. Mes parents louaient un petit trois pièces à Antony dans un modeste immeuble de deux étages échoué dans un quartier pavillonnaire assez huppé. Que dire sur ma petite enfance ? Rien de bien particulier. Un détail physique tout de même : j'avais les pieds qui rentraient. Ca me conférait une démarche assez particulière, une sorte de Charlot à l'envers. Ce qui plus tard a engendré mes fameuses jambes arquées qui en ont fait craquer plus d'une et susciter les rumeurs les plus salaces. Surtout la fois où embarqué de force par un manager débile à l'hippodrome de Vincennes j'ai dû me coltiner une séance photos devant une cinquantaine de journalistes à l'arrivée. Et certains n'avaient pas hésité à dire que ma démarche de cow-boy venait du fait que j'avais couché avec le vainqueur du prix d'Amérique. Non pas le jockey… le cheval. Sous prétexte (pas forcément infondé d'ailleurs, mais j'étais hype pour l'époque…comme quoi vous pouvez être hype et avoir l'air con. C'est même à ça qu'on reconnaît que vous êtes à la mode) que j'avais l'air d'une gonzesse avec mon futale hyper moulant et mon catogan. Et allez les blagues sur la queue de cheval…

Donc j'avais les jambes arquées, je n'étais pas grand, et fallait aller à l'école. J'aimais bien l'école et il se trouvait que l'école m'aimait bien. J'apprenais plein de trucs, c'était magique. Et puis un jour on s'aperçoit que j'en sais beaucoup plus que je ne devrais. On me fait sauter une classe, puis deux. Et me voilà à cinq ans en CE1 à l'Ecole Jules Ferry. Mes parents étaient fiers de moi vous vous imaginez bien, il me voyait devenir au moins médecin. Pour eux qui venaient de milieux modestes où vous savez que quoi que vous fassiez vous resterez toujours une merde aux yeux des autres, il y avait des statuts au sein de la société qui vous conférait une respectabilité éternelle. Médecin faisait partie dans leur référentiel  de valeur de ces statuts à haute valeur ajoutée. Sans doute aussi espéraient ils à travers moi de grimper quelques barreaux sur l'échelle sociale. Qui pourrait les en blâmer ? Et moi dans tout ça je suivais le mouvement, mes parents me poussaient, je voulais leur faire plaisir, j'étais premier de ma classe, le vrai petit fayot qui lève tout le temps la main en disant "Moi madame, moi madame", une vraie tête à claques. Quand les autres gamins rêvaient de faire policier, mécanicien, pompier, ou soldat, moi sur la fiche de début d'année je mettais "footballeur ou astronome". Parfois il y a des signes qui après coup vous font croire que vous avez un destin. Quand j'avais cinq ans j'étais le petit Alain Michaud je voulais être footballeur ou astronome, aujourd'hui je suis Jimi Simpson et je suis footballeur et astronome. Je joue dans les plus grands stades du monde et je vis au milieu des étoiles. Accomplir ses rêves d'enfants ce n'est pas donné à tout le monde.

 

L'école est une jungle et si les enfants sont formidables disaient Jacques Martin, ils sont surtout très cruels. Résumons la situation. J'avais cinq ans, donc deux ans de moins que ceux de ma classe, j'étais petit, pas très costaud, et je suis un fayot de compét'. Je fais comment pour survivre sans me faire péter la tronche à toute les récrés et voler mon quatre heures? Oui parce que dans ce monde de brutes, pour se faire respecter il y a certaines conditions à remplir. Soit tu te sers de tes poings ou alors il faut être utile à celui qui se sert de ses poings. Premier coup de bol, il se trouve qu'avec mes jambes arquées, j'ai un certain don pour le foot. Ce qui m'apporte une petite notoriété au sein de l'école maternelle, et la protection de Gérard, le caïd de la cour, qui s'octroie le droit (c'est ça ou un pain à celui qui l'eût contesté) de m'avoir dans son équipe. Mais pour assurer le coup, et comme je n'avais pas de lunettes je ne bénéficiais pas de la sacro-sainte immunité que possèdent les petits binoclards, il se trouvait que j'avais un pouvoir comique sur mes petits camarades. Il m'arrivait souvent de singer les instituteurs ou de rejouer les sketches vus la veille à la télé. Pendant toutes mes années de primaire, j'ai été le petit génie qui faisait marrer tout le monde et, en prime, gagnait toujours ou presque au foot à la recré. Franchement si ce gamin ça n'avait pas été moi j'aurais eu envie de lui faire la peau tous les trois jours. Bon il y avait quand même un revers à la médaille. Les filles. Bah oui, les filles me trouvaient trop "gamin". Bon en même temps se faire traiter de gamin par une fille de dix ou onze ans ça a quelque chose d'assez délicieux mais à cet âge là on n'a pas le même recul. Ce n'est pas que j'ambitionnais de participer à ma première partouze à neuf ans, j'attendrai d'avoir atteint mes vingt ans pour ça, mais bon à cet âge là on commence les petites amourettes avec les petits bisous sur la bouche en cachette. Avoir une amoureuse ça vous octroie quand même une respectabilité sans borne dans la société enfantine. Non moi j'étais un gamin beaucoup trop jeunes pour ces vieilles rombières de dix ans passés.

 

Malgré ce petit détail, ma vie dans l'école publique se passait plutôt bien. C'est là que Raymond Michaud a eu une idée de génie. Puisque son rejeton adoré avait la tête bien remplie, il fallait lui donner les meilleures chances de réussir dans la vie et de devenir médecin. Raymond fait sauter le livret d'épargne et direction l'Institution Sainte Cécile de l'autre côté de la rue. Bienvenue dans une école privée et catholique. Changement catégorique d'ambiance. Je devais sans doute faire partie du quota de fils d'ouvriers dans cet univers de bourgeois et  de cul bénis. Que des gamins propres sur eux, bien élevés dans la tradition catholique, avec des fringues bien repassés pas délavés, des souliers vernies et moi au milieu de tout ça qui détonnait dans le décor. Mes vêtements avaient été achetés en grande surface, mes pompes devenaient vite trouées, j'avais une coupe de cheveux aléatoire et, o sacrilège, j'avais la prétention de dire que je ne croyais pas en Dieu. Mais Raymond qu'est ce qui t'a pris ? Tu n'allais pas à la messe, on a jamais évoqué le concept de Dieu à la maison, à mon avis tu devais connaître la liturgie autant que le cinéma tadjik, tu m'as baptisé parce que tout le monde le fait ( quelle connerie soit dit en passant), et tu m'as envoyé dans une école catho où j'ai dû me taper une messe hebdomadaire pendant des années, des cours de catéchisme (où visiblement ça ne choquait personne que quelqu'un puisse vivre 969 ans, ou qu'on y affirmât sans vergogne que l'homme est sur Terre depuis dix mille ans grand maximum, passons…), et comble du comble, j'ai dû faire ma Communion, ma Confirmation et ma Profession de Foi (la première fois que je portais une robe, pas la dernière…). Et tout ça sans avoir le moindre cadeau. C'est vrai quoi quand tu entends les mômes qui ont fait leur communion, ils te montrent leur gourmette, te parlent de la grande fête familiale qui a été organisée en leur honneur, mais jamais de la signification du geste. Moi je ne croyais pas en Dieu, je me fadais une messe de plus et en prime ça ne m'apportait rien. Aucun intérêt.

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 2
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Mercredi 6 février 2008

2.3

Ma scolarité à Sainte Cécile fut bien différente qu'à Jules Ferry. Pour la première raison que le petit génie ne bénéficiait plus de l'aura bienveillante de ces instituteurs. Je ne suis plus le premier de la classe, encore dans le premier quart certes mais il y avait plus brillant que moi. Ceci dit en plus d'être brillant ils partaient avec le sacré avantage de travailler. Un jour en discutant avec un camarade, j'ai eu une drôle de surprise. Il m'expliquait sa méthode de travail avec un emploi du temps très précis, tous les soirs de telle heure à telle heure telle matière, mercredi et week-end inclus. Et moi du haut de mes dix ans (enfin façon de parler, j'atteignais péniblement les cent vingt centimètres) je l'avais regardé en lui balançant d'un ton naturel : "Mais tu t'amuses quand ?". Pas le temps…En sixième le gosse il n'avait pas le temps d'être un gosse. Chez moi je passais mon temps à m'éclater bien que je fus seul. Ma chambre ressemblait à un mini gymnase. Elle devait faire huit neuf mètres carrés à tout casser mais qu'est ce que j'y peux m'y dépenser. Avec une paire de chaussettes, ou une grosse boule de papier et du scotch je me fabriquais un ballon et je rejouais les plus grands matches de l'histoire, j'étais Pelé, Beckenbauer, Platini, Cruyff. Un gros pot de fromage blanc découpé au dessus de la porte et je faisais  partie des Harlem Globe Trotters. J'ai même appris à jouer au tennis dans ma chambre, c'est vous dire. Sur les murs il y avait des posters de mecs en short avec des coupes de cheveux aléatoires, bien loin des bimbos - aussi en short parfois mais beaucoup plus moulants - qui ont étalé leurs talents avec nous sur scène ou sur les pochettes de nos albums. Cette chambre est devenue par la suite le bunker dans lequel je me réfugiais.

    Je n'étais donc plus la grosse tête du bahut. Il me restait donc le comique pour survivre à l'école. Oui mais faire le mariolle dans une école catho à cet époque là c'était aussi conseillé et efficace que de péter au milieu d'une oraison funèbre. Rigueur, travail, chasteté, silence, dans la joie et le respect du Seigneur. Amen. Pas question d'approcher une fille à moins d'un mètre, d'ailleurs pour calmer tout ce petit monde les classes n'étaient pas mixtes. Ca n'a pas aidé mon épanouissement…amoureux dirons nous pour être poli. Comment voulez vous que je n'ai pas basculé dans l'excès plus tard ? Je traînais mes guêtres, me faisant chier littéralement comme un rat mort en cours, mes résultats scolaires dégringolaient en flèche. Du coup l'ambiance à la maison s'en ressentait. Mes parents perdaient leurs dernières espérances à mon sujet en même temps que Mitterrand arrivait au pouvoir pour finir de briser leurs rêves de grand soir. Mon père rejetait la responsabilité de cet échec sur le dos de ma mère. Elle subissait et se taisait. Le ménage, la bouffe, les lessives, les courses et écarte les cuisses quand je te siffle. Ah c'est beau d'avoir été jeunes en 68. Remarquez on les avait prévenu à la mairie : pour le meilleur et pour le pire. En général quand on ne divorce pas le pire dure plus longtemps que le meilleur. Mes parents n'ont pas divorcé. La famille Michaud s'est transformée petit à petit en une chose sombre, glauque, difforme, une sorte de collocation forcée où ma mère est devenue un tampon entre mon père et moi. On ne communiquait plus, on ne riait plus, chacun dans son coin, mon père sur son fauteuil devant la télé, ma mère couchée sur le canapé avec une petite couverture attendant que son mari aille se coucher, et moi dans mon bunker. Je me couchais très tôt, vers vingt heures au grand maximum, du coup je ne faisais pas mes devoirs et mes bulletins étaient de plus en plus catastrophiques. Par conséquent l'ambiance tournait de plus en plus au vinaigre. Le parfait cercle vicieux.

C'est à ce moment là que mon père a pris une décision. Plus question de foutre son pognon par les fenêtres en payant des études à une feignasse dans mon genre. Avant que Sainte Cécile ne prît la décision de se séparer de moi, mon père décidait de me renvoyer dans le public. J'allais enfin retrouver les potes de mon quartier au lycée. Oui, parce qu'entre temps nous avions déménagé. Peu de temps après avoir intégrer Sainte Cécile, nous avons loué un apaprtement dans une résidence HLM fraîchement construite à Igny, petit patelin très tranquille, un peu ravitaillé par les corbeaux certes, mais tranquille. Il faut arrêter avec les images d'Epinal : les cités ne sont pas que des ghettos où pour s'en sortir on devient dealer ou joueur de foot. On peut aussi devenir rock star. Non sérieusement, ce n'est pas le fait de vivre dans une cité HLM qui fait de vous un crétin, ou un malfrat. Tout est une question d'éducation et de repères, de fréquentations aussi. Dans cette cité je traînais beaucoup avec trois gars dont un était … bizarre. Différent est un mot plus juste à vrai dire. Il ne parlait pas beaucoup, il avait souvent l'air ailleurs, ne vous répondait qu'une fois sur deux, et quand il vous faisait l'honneur de répondre il fallait se contenter de phrases de cinq mots au mieux. Taille moyenne, corpulence moyenne, brun, les yeux bleus et une coupe "soupière". Un peu genre Beatles. Mais en mieux quand même. Jean-Marc Niederbacher, puisque c'est de lui que l'on cause, était, est toujours, le copain idéal. Toujours d'accord ou au pire facile à convaincre, le gars à qui vous pouviez confier des choses sans qu'il les répète ensuite, et en prime quand vous le connaissiez bien vous aviez la chance d'apprécier son humour. Comment Jean-Marc Niederbacher est venu à s'appeler Jude ? Ne croyez aucune des hypothèses émises par les biographes de tout poil. Je n'en sais foutre rien. Même lui doit l'ignorer. Encore un de ces surnoms à la con qui surgissent de nulle part, sans raison. Ceci dit, plus tard quand il eut fallu mettre son nom sur les disques, ou même pour la presse Jude c'était vachement plus pratique. En tout cas ça n'a aucun rapport avec la chanson des Beatles, ce n'est pas non plus les initiales de J'ai Une Descente d'Enfer ou que sais-je encore.

 

J'ai donc quitté Sainte Cécile pour intégrer le lycée du coin, Descartes. Jude et moi avions un an d'écart mais au gré des redoublements nous entrions au lycée en même temps et par chance dans la même classe. Par chance pour nous deux parce que j'étais assez introverti, si si, j'avais du mal à intégrer un groupe de prime abord et Jude c'était Jude…Même s'il connaissait tout un tas de gens depuis le collège, c'était pas le genre de mec qu'on invitait pour une soirée. Ceci dit moi non plus.

    
J'avais quinze ans et je découvrais un nouveau monde. Ca fumait dans la cour, pas que des clopes, ça entrait et sortait comme dans un moulin, les filles étaient habillées comme des filles, et parfois très court, ça se roulait des galoches dans tous les coins, et on disait même que ça baisait dans les sous-bois du parc. Rien à voir avec Sainte Cécile. Alors forcément tous ces jeunes jouvenceaux réunis dans ce lycée n'avaient pas la tête aux études mais quel pied de se sentir aussi libre. Le carcan scolaire était beaucoup moins resserré, la pression atténuée, une certaine idée illusoire du bonheur. Illusoire car c'est à ce moment là que tout se joue réellement, c'est au lycée qu'on prépare réellement son futur et à cet âge là le futur c'est un concept assez confus. A vingt cinq ans t'es limite considéré comme un vieillard, alors se préparer à faire le même boulot pendant quarante ans non merci. De toutes façons mes parents c'est des cons et je crèverai avant trente ans. Que celui qui n'a jamais dit ou pensé ça me jette son premier walkman à cassette !

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Jeudi 6 mars 2008

2.4

On zonait pas mal avec Jude dans le lycée entre les cours, quand on ne séchait pas, on matait les filles, je racontais des conneries, il m'écoutait. On se foutait de la gueule des mecs un peu bizarre ou des punkettes qui peuplaient le bahut. C'était le foutoir ce lycée, il y avait des hippies, des rockers, des gauchistes, des anars, des mecs complètement défoncés du matin au soir, des gens normaux aussi. La norme… je veux dire la norme en 1984. C'est-à-dire jean et manteau bariolé pour les mecs et des clones de Cindy Lauper partout : des jupes en flanelles blanches, des leggings fluo du plus mauvais goût et des vestes à manches courtes. Oui un peu comme maintenant en 2008, sauf que maintenant elles ont encore moins d'excuse. Je veux dire en 1984 c'était nouveau c'était à la mode mais c'était vilain quand même. Ok pourquoi pas. Vingt cinq ans après ce n'est pas devenu beau pour autant et les nanas remettent ça. Mais pourquoi ? Il y a quand même deux constantes chez la jeunesse qui sont assez marrantes et contradictoires. En même temps on ne va pas demander à la jeunesse d'être cohérente. Je ne vais pas blâmer tous ces ados et adulescents parce que j'ai été comme eux d'une part et d'autre part grâce à eux je me fais des couilles en or tous les jours. Oui donc les deux constantes rigolotes et contradictoires sont : chaque génération trouve celles d'avant complètement ringardes et croit changer ou révolutionner le monde depuis les sixties mais chaque génération refait , à sa façon et dans son contexte propre, les mêmes choses que les précédentes. Et je le dis avec d'autant plus de facilité que je n'ai fait que m'inspirer de mes aînés (Muddy Waters, Robert Johnson, les Stones, Bob Dylan, Led Zeppelin, Jimi Hendrix etc etc) et refaire à ma manière ce qu'ils faisaient déjà bien (et même génialement bien) avant moi.

 

En cette fin de l'année 1984 je ne faisais rien de tout ça. Je ne faisais pas grand-chose d'ailleurs. J'étais à Descartes et j'attendais que ça se passe, les vacances finissaient toujours par arriver, ceci dit au lycée je me faisais chier mais chez moi c'était le bagne. Le seul endroit où j'étais finalement à peu près bien finalement c'était dans la cour du lycée avec Jude. Mais dans la vie de chacun d'entre nous il y a toujours quelques moments clés où tout change, où tout aurait pu changer si nous avions saisi l'importance de l'instant. Souvent on ne s'en rend compte bien qu'après, mais parfois vous sentez ce changement immédiatement, intensément. En principe à cet âge là, seize ans, c'est une fille qui aurait du me faire ressentir ce choc. Mais non, ce fut un blondinet, pas très épais qui s'en chargea bien involontairement. Remarquez qu'avec ces cheveux longs et bouclés on aurait pu le prendre pour une fille. On le voyait souvent déambuler dans le lycée. Qui ne l'aurait pas remarqué ? Il portait toujours des lunettes noires et une guitare sur le dos. Et accessoirement toujours une ou deux nanas avec lui. Les autres mecs du lycée, Jude et moi y compris, le prenaient pour au mieux un homo, au pire une petite pédale. Ses cheveux longs, son petit cul dans son jean moulant n'arrangeaient rien à l'affaire et si à ça on rajoute la jalousie bien naturelle de voir une crevette si bien entourée, vous imaginez bien que notre homme en a entendu des vertes et des pas mûres. Ce type était une insulte à tous les gros bourrins qui peuplaient ce lycée. Il avait l'air efféminé mais se ramassaient les plus belles gonzesses. Ce mec était tout simplement la définition de la cool attitude. Une sorte de Fonzie, la testostérone en moins et une guitare en bandoulière en plus. Un jour où il semblait être encore plus cool que d'habitude, trois clones de Samantha Fox autour de lui ça devait l'aider, deux types ont commencé à lui chercher des histoires. Les insultes ont succédé aux moqueries et aux sarcasmes. Quand ils ont commencé à vouloir attraper sa guitare le blondinet a esquissé un mouvement défensif. Pas de chance pour lui les deux types n'attendaient que ça pour lui tomber dessus. Je ne sais pas ce qui m'a pris, sans doute ai-je voulu épater les trois Samantha Fox, j'ai regardé Jude et je lui ai dit qu'on devait aidé ce petit pé.. ce petit gars qui se faisait agresser à deux contre un. Je me suis jeté dans la mêlée pendant que cet enfoiré de Jude ne bougeait pas d'un pouce. Bon autant vous le dire tout de suite on s'est fait démolir par les deux brutes, ceci dit la guitare a plus morflé que nous. Point positif de l'affaire nous nous sommes fait dorloter par les blondes à forte poitrine pendant toute l'après midi, même Jude qui n'avait pas levé le petit doigt. Le connaissant il a du lever autre chose en plongeant ses yeux dans les trois soutiens-gorge de ces jouvencelles. La tête posée sur les genoux de … comment s'appelait elle ? ...après tout on s'en fout, je me suis dit que fréquenter ce type là pouvait nous amener quelques satisfactions. Et même s'il fallait passer par des mauvais moments ça en valait le coup. Jude et moi nous fîmes plus ample connaissance avec le petit blondinet à la longue chevelure bouclée.

 

La première chose qui nous avait surprise en le découvrant ce fut sa voix. Elle était toute fluette et de plus il avait un accent anglais. Après avoir pris connaissance de son nom, John Barnes, cela nous étonnait moins. John, seize ans,  était un anglais débarqué en France depuis deux ans à peine. Il avait suivi ses parents qui s'étaient expatriés à cause de leur boulot. Ils bossaient tous les deux à British Airlines, le père pilote, la mère hôtesse de l'air. Fils unique, financièrement très à l'abri du fait de la situation sociale de ses vieux et avec des parents en déplacement pratiquement sept jours sur sept, John avait bien des atouts dans sa manche. Il aurait fallu être un vrai crétin pour ne pas flairer la bonne affaire. Et encore nous n'avions rien vu. Même si sa gratte fut détruite par deux abrutis, John nous était reconnaissant (nous …bordel Jude n'avait rien foutu !), et très rapidement se prit d'amitié pour nous deux. J'étais un peu réticent au départ, c'est vrai quoi il avait quand même une sale réputation dans le lycée. Jude et moi nous n'en n'avions pas mais il valait mieux  pas de réputation qu'une sale réputation. Même si très vite ce que je craignais arrivât, c'est-à-dire que nous aussi nous fûmes perçus comme des tantouzes de première catégorie, il se passait enfin quelque chose dans notre vie. Nos absences en cours devinrent de plus en plus récurrentes et nous passions le maximum de notre temps avec John. Avec John et les nanas qui lui tournaient autour constamment. De temps en temps nous ramassions des miettes de tendresse de la part de ses groupies. Oh ça n'allait pas bien loin, une bise de temps en temps pas plus.

        John nous faisait passer des semaines formidables, nous touchions du doigt la cool attitude, mais le week-end…John n'habitait pas dans notre résidence et nous n'avions pas de moyen de locomotion pour nous sortir de notre trou. Même pas un vélo ! Et nous avions beau être jeunes, nous n'étions pas le genre de gus à nous taper une dizaine de bornes à pied pour aller voir un pote. Néanmoins un jour l'ennui fût trop fort et nous nous décidâmes à nous incruster chez John. Il n'y avait pas que l'envie de faire autre chose que de glander chez nous. Nous étions assez curieux, il faut bien l'avouer, de ce que pouvait être la vie de John en dehors du lycée. Il était assez secret sur son univers et même si on passait beaucoup de temps avec lui nous ne savions pas grand-chose de lui. Une journée type au bahut avec John ça consistait à être avec des nanas qui gloussaient autour de lui. On discutait un peu certes mais rien de transcendant et pourtant le petit blondinet dégageait quelque chose d'intéressant, d'attirant, pas au sens sexuel du terme, chez les demoiselles certes mais pas chez moi. Jude et moi avions vraiment envie d'en savoir plus sur lui. C'est ainsi qu'un samedi matin, nous nous pointâmes chez John. Je me souviens de l'excitation qui nous gagnait au fur et à mesure que nous nous approchions de chez lui. John habitait un quartier pavillonnaire, ça nous changeait vraiment de notre petite résidence grise. Pour nous détendre nous passions notre temps à maudire les enculés de bourgeois qui pouvaient se payer des baraques que nous ne posséderions sans doute jamais. Arrivés au coin de la rue où habitait John, sous avons fermés nos grandes gueules, nous n'en menions pas large. Sa maison était en meulière, elle faisait deux étages et avait des volets rouge vif. Devant le courage de Jude j'ai  poussé le portail, j'ai grimpé les quatre marches et j'ai appuyé sur la sonnette. La mélodie typique de Big Ben annonça notre arrivée. Et, rétrospectivement c'est à cet instant précis que tout a vraiment commencé.
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Vendredi 14 mars 2008

3.1

3

 

 

Then one fine morning, she put on a New York station

and she couldn't believe what she heard at all

She started dancing to that fine-fine music

ahh, her life was saved by rock 'n' roll

 

Puis un matin, elle a écouté une station de New York

Et elle ne put en croire ses oreilles

Elle commença à danser sur cette musique agréable

Aah, sa vie a été sauvée par le rock'n'roll

 

(Lou Reed- Rock'n' roll)

 

 

 

 

 

Je m'en souviendrais toute ma vie, c'était le samedi 15 décembre 1984. Il était onze heures du mat et il ne faisait pas très froid, pas très beau. Non à vrai dire la météo ça doit être le seul putain de truc que je ne me rappelle pas de cette journée. Jude et moi quand on a franchi cette porte nos vies ont définitivement basculé. Première surprise c'est une fille qui  nous a ouvert. Elle avait une taille moyenne, pas spécialement mince, pas rondouillarde non plus mais avec des formes appétissantes. Châtain foncé avec des reflets pouvant frôler le roux, elle avait des cheveux mi longs qui lui recouvraient le cou et s'allongeaient sur ses épaules, des yeux où le marron et le vert se disputaient le leadership, des lèvres fines dessinaient une bouche espiègle. Elle portait une espèce de tunique chocolat sur un jean trop large pour elle, pas de soutien gorge probablement et était pieds nus. Là c'était certain par contre. Ça ne pouvait pas être sa mère vu l'âge qu'elle semblait avoir, entre vingt et vingt cinq ans, John était fils unique, une cousine ? Une copine ? Non elle faisait trop vieille pour être sa nana. Nous apprenions plus tard qu'Angélique, c'était le nom de l'ouvreuse de porte,  était une sorte de fille au pair. Enfin peut on parler de fille au pair quand le gamin à surveiller a seize ans ? Comme les parents de John n'étaient jamais là ou presque, elle maintenait la maison en état et veillait de près ou de loin sur John. On a vite compris que parfois c'était de très près. Ce qui était sympa de sa part c'est que plus tard elle veilla aussi sur nous de très près alors que nos parents ne la payaient pas un centime pour ça, mais nous n'en étions pas encore là, nous ne l'imaginions même pas, quand elle nous fît pénétrer dans l'intimité des Barnes.

Si l'extérieur de la maison ne montrait pas grand-chose, l'intérieur était complètement différent. Angélique nous pria d'attendre dans le salon. Bien avant l'Eurostar nous avions fait Paris-Londres en un temps record. Assis sur un canapé marron clair capitonné en cuir véritable nous n'en menions pas large dans ce décor du plus pur style anglais. Devant nous une table basse assortie au canapé trônait sur un tapis rappelant une scène de chasse à dos d'éléphant aux Indes. Sur cette même table basse se trouvait un service à thé en argent agrémenté d'une aiguière  tellement bien lustrée que je pouvais malheureusement compter les quelques boutons que j'avais sur la tronche. En face de nous une bibliothèque en pin massif vernis dans les mêmes tons que les meubles précités, contenant l'œuvre intégrale de Shakespeare, Dickens ou encore Edgar Allan Poe, en V.O. évidement, des bouquins d'aéronautique, ce qui s'expliquait très bien vu le boulot de Monsieur Barnes, des catalogues de créateurs de mode londoniens, et une pile de 33 tours dont nous ne voyions que la tranche. Juste à coté de la bibliothèque se trouvait un porte journal en bois d’où dépassaient quelques unes du Times. Mes pauvres capacités en anglais m'aidèrent à comprendre qu'on y parlait ici d'un attentat perpétré quelques semaines plus tôt contre la Dame de Fer. Il régnait dans cette pièce un silence malmené par le tic tac de l'horloge victorienne qui se tenait debout à côté de la porte par laquelle nous étions entrés dans le salon. Angélique revint avec un plateau contenant, thé, café, lait et des petites tranches de cake disposés en rond dans une petite assiette et un grand sourire. Il n'y a pas à dire, ça avait de la gueule ici. Chez moi quand on passait à table j'avais l'impression de manger à la cantine de la prison de Fresnes. Mes vieux faisaient la tronche, personne ne se parlait, et la bouffe était dégueulasse.

Voyant que John ne se pointait pas dans le salon Angélique se mit à nous faire la conversation. Les banalités d'usage pour faire un peu les présentations. Jude se tenait en retrait derrière moi et comme d'habitude me laissait aller au feu. J'avais déjà du mal avec les nénettes du lycée alors vous pensez bien avec une fille majeure. J'ai dû bafouiller deux trois phrases d'une haute volée intellectuelle pour faire les présentations et je fus agréablement surpris de savoir qu'Angélique connaissait l'épisode du sauvetage héroïque de John. Le silence commençant à se faire pesant entre deux phrases d'une part et le cake ayant été avalé d'autre part, Jude n'en plaçait pas une mais en plus il s'envoyait ma part de gâteau en douce, Angélique prit la décision qui s'imposât. Elle se mit à hurler pour faire descendre John de l'étage. Après s'être égosillée deux trois fois, Angélique nous dit de monter directement pour le retrouver dans sa chambre.

Nous prîmes un escalier en bois sous les yeux de tous les ancêtres de la famille Barnes depuis le dix-huitième siècle et ceux de sa très gracieuse Majesté Elizabeth II. Elle avait dit quoi, deuxième porte à gauche? Première à droite ? Nous tendions l'oreille, enfin surtout moi parce que Jude était à moitié sourd, pour tenter de déceler le moindre indice sonore sur la présence de John. Je me plaquais contre la porte la plus proche de moi, Jude se collant presque contre moi pour faire de même.  Nous eûmes été deux de plus nous aurions super bien imité les Dalton. Je me risquai à ouvrir la porte. Bien joué bonhomme c'était les chiottes. Au moins je savais ou c'était, ça sert toujours ce genre de renseignement. Puis soudain nous entendîmes une voix aigue. On aurait dit une demoiselle en train de gémir de plaisir. Ouh ouh!…Ouh Ouh!… Je commençais à pester intérieurement en me disant que ce salaud avait oublié que nous devions venir et qu'il était en train de s'envoyer en l'air avec une de ces blondasses qui lui tournait autour au lycée.Ouh Ouh! Ouh Ouh !  Mais très vite un fou rire nous prit. Elle était vraiment ridicule la gonzesse à jouir de la sorte avec ces Ouh Ouh répétitifs. Nous nous dirigeâmes vers la porte d'où sortait la voix. Finalement si nous avions été moins cons nous aurions trouvé tout de suite. C'était marqué John sur la porte… Je laissais les tourtereaux s'ébattre encore quelques instants en même temps que Jude et moi essayions de contenir ce fou rire et retrouver notre sérieux. J'inspirai un grand coup et frappait à la porte. Pas de réponse et toujours les Ouh Ouh. Forcément ils ne nous entendaient pas. Je toquai un peu plus fort mais toujours aucune réponse. J'ai alors regardé Jude qui m'a répondu par un haussement d'épaule qui voulait dire à la fois "démerde toi mon vieux" et "entrons on va se rincer l'œil". Et bien allons y alors. J'ai tourné la poignée et j'ai ouvert d'un coup sec la porte en balançant un " Ah bah je vois qu'on prend du bon temps ici" dans un grand sourire. Certes c'était le cas mais je n'y étais pas du tout. Mais alors pas du tout.

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Mercredi 19 mars 2008

3.2

John était sur son lit, torse nu, une guitare sèche à ses pieds et un gros casque sur les oreilles relié à sa chaîne hi-fi. C'est lui qui poussait ses petits cris de pucelle en chaleur. Quand il nous vit, il se leva instinctivement et du coup son casque se débrancha. Il y'en a qui ont vu un buisson ardent leur parler, d'autres la Vierge au fond d'une grotte, qui ont entendu des voix leur demander de bouter les Anglais hors de France. Moi c'est pas le biais d'un bruit aigu, surpuissant, électrique que j'ai eu LA révélation. Au moment où le jack du casque se décrocha de la chaîne hi-fi le solo de Sympathy for the devil joué par Keith Richards a rempli cette chambre et mon corps à la fois. Je suis resté pétrifié, levant à peine la main pour serrer celle de John qui venait me saluer. Mes oreilles furent envahies, dévastées, conquises par le choc que je venais de me prendre en pleine tronche. A l'époque ma culture musicale s'arrêtait à  peu près à Rose Laurens, Jackie Quartz, Jean Pierre Mader et donc Cindy Lauper (merci les leggings). Bon j'exagère un peu parce qu'évidemment Téléphone je connaissais un peu et le rock ne m'était pas complètement étranger mais bon je vous rappelle pour mémoire que ce 15 décembre 1984 en tête du top 50 on trouvait Peter et Sloane. Besoin de rien, envie de toi. Souvenez vous… magnifique! On nous balançait ça du matin au soir et moi comme tout le monde j'ouvrais la bouche et je gobais. Avouez que passer de Cookie Dingler à Jagger et Richards ça a de quoi déstabiliser un gamin de seize ans. En quelques secondes je saisissais la puissance des Stones, je ne comprennais rien aux paroles mais le message est passé. Les percussions lancinantes, les chœurs mythiques et hypnotiques, le doigté de Keith qui détache chaque note tout en les liant une à une, le piano virevoltant, l'arrogance dans le chant de Mick…Des frissons me parcoururent le corps et quand la ligne de basse s'enfuit définitivement au loin lorsque la chanson s'achevât, la seul chose que j'ai trouvé à faire c'est de dire " John, Encore". Dans un grand éclat de rire John lâcha la main de Jude, me tapa sur l'épaule en passant et vint remettre la tête de lecture sur le sillon au début de Beggars Banquet. Je lui fis remettre la même chanson trois fois de suite, il s'exécuta gentiment mais à la quatrième fois il m'ordonna d'écouter le reste du disque. De temps en temps John prenait sa guitare sèche pour jouer par-dessus les Stones. Il était vraiment doué ce petit con, même si à l'époque je n'avais pas de point de comparaison, j'étais assez bluffé par son aisance technique avec l'instrument. Je voyais ses doigts monter et descendre sur le manche avec une espèce de relâchement qui n'était pas sans me rappeler mes séances de masturbation nocturne. J'ai assez vite saisi la symbolique phallique de cet instrument. Bon évidemment dans les mains d'Yves Duteil ou Guy Béart ce n'est pas flagrant mais remplacez les par Jimi Hendrix ou Prince et ça prend tout son sens. Bien évidemment John Barnes n'était pas et n'a jamais été Hendrix mais j'ai vu de mes propres yeux des groupies venir se frotter l'entre jambe sur sa guitare juste parce qu'il la caressait sur scène. Heureusement sur lui la plupart des nanas ne voulaient pas se frotter uniquement sur le manche de sa guitare. D'ailleurs déjà à l'époque il se levait tout un tas de filles du lycée.

La chambre de John était étrange, un mélange étonnant de classicisme à l'anglaise et de décadence tout aussi british. Aux meubles laqués et visiblement coûteux venaient se greffer un joyeux bordel d'une part et des posters représentant soit des icônes rock, pour la plupart inconnus de ma pomme, soit des messages peace and love ou réclamant la légalisation de la drogue. Des piles de livres et de disques en équilibre jonchaient la moquette blanche immaculée. Des fringues sales éparpillées un peu partout prouvaient que Monsieur et Madame Barnes avaient eu raison d'embaucher Angélique pour tenir la maison en leur absence. Je n'ose imaginer ce que serait devenu leur propriété si John eut été seul lorsque ses parents étaient à l'étranger. Une porcherie ou un baisodrome si j'en jugeais par la présence d'une petite culotte manifestement oubliée (ou volontairement laissée là allez savoir…) près du lit de John. Finalement rétrospectivement cette pièce était nécessaire pour la parfaite représentation de l'Angleterre qu'était la maison des Barnes. De la classe, de l'élégance, de la culture, de la tradition, de l'histoire, et puis de la folie, de l'irrévérence, de la révolte, de l'insolence, du rock'n'roll !

   

Pendant que j'étais en pamoison devant John, sa guitare et les Stones, Jude frappait ses cuisses des mains et tapait des pieds en rythme. Nous avons passé presque toute l'après midi à écouter des disques des Rolling Stones. Nous ne nous sommes même pas aperçus que la nuit était quasiment tombée quand Angélique entra dans la chambre de John avec du thé. Déjà dix sept heures, nous n'avions pas vu l'après-midi passer. Il était largement le temps de rentrer avant que nos parents respectifs n'eussent déclanché le plan ORSEC pour nous faire retrouver. Angélique proposa gentiment de nous ramener chez nous en voiture. Ah les joies de la majorité ! Nous n'étions jamais monté dans une voiture sans nos parents ou quelqu'un de notre famille. Ce fut une grande première qui s'agrémentât  d'un interrogatoire en règle de la part de mes parents quand ils me virent descendre d'une voiture conduite par une inconnue. Ma mère s'inquiétait de me voir traîner avec une étrangère, mon père éprouva au contraire une certaine fierté de voir son fils avec une fille, jolie de surcroît. Mes réponses ont du leur suffire puisqu'ils m'ont laissé tranquille le reste de la soirée. Je l'ai d'ailleurs passé dans ma chambre à écouter religieusement les cassettes que John nous avait prêtées. Malheureusement je n'avais pas de casque et je n'avais pas intérêt à m'aviser à mettre le son aussi fort que chez John. Le précédent poste que je possédais est mort par défenestration un jour où mon père rentré plus tôt que prévu m'avait gaulé en flagrant délit de tapage diurne. Alors croyez moi que je faisais gaffe sur le niveau de décibel qui pouvait s'échapper de ma chambre. J'avais calculé mon coup à l'époque. Si en fermant la porte de ma chambre on n'entendait aucun son c'était le bon niveau et si quelqu'un s'était amusé à toucher le bouton du volume, je ne manquais pas de refaire le réglage moi-même. John nous avait donné quelques albums des Stones bien sûr mais aussi de Led Zeppelin et de Dire Straits. Sans la puissance sonore le plaisir perdait de sa force mais je restais quand même l'oreille scotchée contre l'appareil pour mieux entendre Whole Lotta Love, Heartbreaker, Stairway to Heaven, Sultans of Swing ou encore Télégraph Road.

Le lendemain matin, ô sacrilège, je manquais Téléfoot pour filer chez Jude. Ses parents furent très surpris de me voir débarquer à cette heure là mais néanmoins ravis. Lui aussi avait passé toute sa soirée prostré dans sa chambre et n'en sortit que pour m'accueilli. Monsieur et Madame Niederbacher profitèrent de ma présence pour tenter d'en savoir plus sur notre après midi de la veille mais autant essayer de faire parler Bernardo pour savoir qui était Zorro. Déjà qu'avec moi Jude avait pour habitude de ne sortir que dix phrases à l'heure environ mais avec ses parents c'était encore pire. Après avoir fait bonne figure une bonne demi heure nous sommes sortis pour se poster dans le coin de la résidence que nous avions l'habitude de squatter. Nous échangeâmes nos impressions à propos de la veille, des cassettes que nous avions écoutées chez nous, de John, et d'Angélique aussi. N'allez quand même pas imaginer mon Jude faisant une thèse sur les mérites comparés des différents albums des Stones, mais il avait l'œil pétillant, le sourire aux lèvres et était capable de me balancer trois phrases sans s'arrêter. Excité comme une puce le Jude je vous dis. D'habitude nous attendions les vacances avec hâte pour ne pas aller à Descartes mais là en plus dans une semaine nous pourrions passer nos journées avec John, Angélique, Mick Jagger, Robert Plant, Mark Knopfler et plein d'autres encore. Les six jours précédant les congés de Noël nous parurent encore plus long que d'habitude, car pour une fois depuis longtemps nous attendions quelque chose. Notre vie avait un sens, même si ç'était très dérisoire j'en conviens. Nous avions ressenti la même excitation avant l'Euro 84, comptant les jours nous séparant du début de la compétition, reluquant avec amour notre album Panini complet, et en faisant à l'avance le scénario des matches qui se terminaient invariablement par la victoire des Bleus de Platini. C'est ce qui arriva d'ailleurs. Mais cette fois-ci nous n'étions pas à l'attente de quelque chose où nous ne serions que spectateurs mais acteurs. Ces vacances ne seraient pas pour nous un truc moins chiant que d'habitude mais un moment où nous allions prendre du plaisir. Autrement que tout seul et à la force du poignet en matant les pages lingerie du catalogue de la Redoute.

par Chris publié dans : Chapitre 3
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Mercredi 9 avril 2008

3.3

Ayant pris soin d'intercepter mon bulletin trimestriel dans le courrier, j'ai bénéficié d'une grande liberté de mouvement auprès de mes parents pendant ces vacances là. Ils se sont bien étonnés de ne pas le voir arriver mais j'avais monté un bateau qui tenait la route. Et puis j'étais prêt à subir les foudres de mon paternel après les vacances du moment que j'eusse pu profiter de ces deux semaines chez John. Mes résultats n'étaient pas catastrophiques en soi mais largement insuffisant ce qui n'était pas le plus grave. Par contre les quarante trois absences non justifiées alourdiraient sans doute ma sentence au moment du jugement parental. Jude ayant usé du même stratagème auprès de ses parents, le plan marcha comme sur des roulettes, surtout au moment ou ma mère croisa la sienne et évoquèrent les bulletins de notes. Néanmoins pour assurer le coup j'ai eu une idée lumineuse juste avant les vacances : j'ai fait acheter à ma mère un gros dico anglais. Ingénieux n'est ce pas ? Oui sur ce coup là je n'étais pas peu fier de moi. Vous voyez pourquoi n'est ce pas ? Non ? M'enfin ! Bon je vous la refais au ralenti. Maman, Papa, l'anglais c'est hyper important vous savez dans le monde d'aujourd'hui et avec les vacances je vais avoir du temps. Alors comme vous ne pouvez pas me payer de voyage linguistique en Angleterre ou aux States, je me suis dit qu'un dico vous coûterait moins cher, et je pourrais bosser mon anglais avec John, mon pote londonien, chez lui. Tout ça dit avec un sourire et une jolie raie au milieu c'est passé comme une lettre à la poste. Ma mère, fière comme si elle avait un bar tabac, m'a emmené au rayon livres de Cora avec la même ferveur que s'il me poussait dans la grotte de Lourdes. Un miracle se produisait devant elle et elle voulait croire que son bon à rien de fils était enfin motivé pour les études. Nous sommes ressortis du magasin avec plein d'espoir dans les yeux de ma mère, et un passeport pour des vacances tranquilles entre les mains. Il a suffi que je sorte le même baratin aux parents de Jude avec mon Harrap's sous le bras pour qu'il bénéficiât lui aussi d'une relative liberté.

Bien évidemment les promesses n'engageant que ceux qui les écoutent, il n'était pas question une minutes que nous passions ces quinze jours à bachoter la langue de Shakespeare. Et pourtant… Dès le samedi après midi nous nous sommes jetés chez John avec pour tout bagage ce putain de dico qui pesait une tonne. Arrivés chez les Barnes nous revécurent le cérémonial du thé et des petits gâteaux, mais cette fois ci John descendit nous accueillir. D'entrée de jeu il nous regarda d'un air supérieur, avec un sourire en coin. Nous étions sur son territoire et il nous le faisait sentir. Malgré tout il y avait une certaine bienveillance dans son attitude. Il nous servait du "my friends" toutes les trois phrases, ça en devenait presque gênant. Pourquoi tant d'égards ? Jude et moi nous nous regardions en haussant les sourcils. Instinctivement nous pensions qu'il avait du encore s'envoyer quelques pintes avant notre arrivée ou fumer trois quatre pétards dans sa chambre. Il nous prit par les épaules en nous annonçant qu'aujourd'hui il nous montrerait quelque chose qui nous ferait autant frémir qu'une virée dans un peep-show. J'étais plus que circonspect. N'ayant jamais foutu les pieds et encore moins le reste dans un sex-shop (et croyez moi si vous le pouvez mais je n'ai toujours pas mis les pieds dans un sex-shop), connaissant les penchants lubriques de notre hôte, et n'ayant aucune envie de me retrouver dans une position scabreuse avec John, je peux vous dire que je serrais les miches en descendant le petit escalier obscur dans lequel John nous a introduits. Si j'ose dire.

Nous descendions dans une espèce de cave complètement noyée dans l'obscurité. John nous ordonna de ne pas bouger. Ce qui ne me rassura pas vous vous en doutez. John bougea comme un chat dans ce lieu qu'il connaissait par cœur évidemment. Un petit clic précéda l'arrivée de la lumière. John était ravi de son petit effet. Il avait de quoi franchement. Je crois que ma langue traînait par terre à ce moment là. Exactement comme devant une fille à poil, John avait donc eu raison. Sous la maison des Barnes se trouvait un mini studio de répétition. Dans le fond de la pièce, une batterie jaune sur laquelle était posée deux baguettes brillait de mille feux  sous les néons éclairant la cave. Mais ce qui retint tout de suite mon attention c'était cette  Fender Stratocaster  rouge vif posée sur son trépied. A ce moment là j'ai vu le Graal. J'en avais vu sur les murs de la chambre de John, j'en avais entendu au travers de la musique que je venais de découvrir, mais là c'était différent. Je pouvais toucher du doigt le mythe. J'ai demandé à John si je pouvais la prendre, délicatement j'ai passé la sangle autour de mon cou et j'ai pris le manche de la main gauche. J'ai regardé cette guitare comme on regarde une fille qu'on prend dans ses bras pour la première fois, les contours de l'instrument semblaient être une paire de hanches que j'avais très envie de caresser. J'écartais les jambes, j'avais le bras gauche tendu, et je me décidais enfin. Je fis aller mon pouce droit sur les cordes, je fus déçu du résultat. Pire même je suis passé pour un con de première classe. John me fit justement remarqué qu'une guitare électrique avait besoin d'être branchée pour qu'elle fonctionne correctement. Oui foutez vous de ma gueule, mais j'avais à peine 15 jours de rock'n'roll derrière moi. J'étais comme un puceau de seize ans qui se serait trouvé avec une nana de 40 ans. Je savais que ça procurait du plaisir mais je ne savais pas comment faire. John reprit sa guitare, enfonça le jack dans un ampli, il y avait trois amplis Marshall de taille différente dans cette cave, et accorda la Stratocaster. Je me suis assis sur l'ampli relié à la guitare et Jude trouva le seul siège de la pièce : celui qui était derrière la batterie.

John s'alluma un pétard et tira une ou deux bouffées en regardant le plafond, fit craquer ses doigts, attrapa un médiator et balança un accord grave et saturé. Assis sur l'ampli, une vibration énorme me traversa le corps et je ne pus m'empêcher de tressaillir sous l'effet du son puissant qui venait de sortir de la Stratocaster. La note continuait à s'étirer sous la voûte de la cave mais John enchaîna par un riff très basique et il se mit à chanter. It's been a long time since I rock and rolled. It's been a long time since I did the stroll. Vous avez tous reconnu Led Zeppelin et Rock'n'roll mais à l'époque j'étais un vrai profane et je vais vous dire, j'ai même cru que c'était une chanson composé par John lui-même. L'air n'avait rien de compliqué, les paroles simplettes se répétaient beaucoup. Très basique. Plus tard j'ai compris que le rock qui me plaisait tant c'était justement ça. Il faut que ça prenne directement les tripes, que ça vous colle un direct au menton, que ça vous remue sans artifices. Un riff puissant, une basse en renfort, une batterie qui soutient le tempo et si en plus il y a le solo qui tue… Mais devant moi il y avait un petit blondinet, un joint dans le bec, qui m'hypnotisait avec sa guitare rouge. Je ressentais au plus profond de moi chaque note qu'il balançait sans avoir l'air de forcer. Les vibrations de l'ampli remontaient le long de mon dos, ça résonnait dans ma cage thoracique et si la chanson eut fait plus de trois minutes je crois sincèrement que j'en aurais fait dans mon froc de plaisir. Quand il eut fini de jouer John me regarda droit dans les yeux et se mit à ricaner bêtement. Il me tendit le joint, je l'ai pris. La drogue m'était complètement étrangère. Je n'avais jamais été soul, je n'avais jamais tiré sur une cigarette, mes parents m'avaient bien évidemment dressé un portrait plus que négatif de la drogue et de ses effets. Au fond de moi j'étais d'ailleurs convaincu que la drogue ce n'était vraiment pas le bon plan. Mais voilà John était cool, il ressemblait à un demi dieu avec sa guitare en bandoulière et merde il a failli me donner mon premier orgasme ! Toutes mes réticences se sont envolées d'un coup et j'ai tiré un grand coup sur le pétard. Évidement j'ai toussé comme un vieux tuberculeux. John s'est foutu de ma gueule d'un grand éclat de rire. J'ai quand même repris une bouffé de ce joint et j'ai tenté de contrôler une deuxième quinte de toux, puis je l'ai tendu à Jude. Il m'a regardé en dodelinant la tête et haussant les épaules, l'air de dire " Mon pauvre garçon t'es bien con" et voyant qu'il ne bougeait pas j'ai repassé le joint à John. Il a fini de le fumer en débitant deux trois conneries sur le fait, je cite, " d'être un musicien et la nécessité d'être défoncé pour atteindre un état créatif qui permet de transcender son esprit, d'ouvrir les portes de la perception et entrer dans le Nirvana, bla bla bla…". Complètement allumé le rosbif. Bon je dois dire que sous l'effet de l'herbe je commençais à vaciller sur mon ampli, John me fit une démonstration de ses talents de guitariste en s'exerçant sur Hendrix, Clapton, Led Zep, les Stones et bien d'autre. J'étais comme une chaloupe naufragée en pleine tempête. Je me laissais porter par les vagues électriques qui inondaient la cave. Les sons, tantôt aigus, tantôt graves étaient autant de creux ou de crêtes qui me retournaient les sens. La voix de John me faisait penser aux sirènes de l'Iliade et l'Odyssée - ne croyez pas que j'avais une culture littéraire énorme, j'avais juste vu tous les épisodes d'Ulysse 31, je m'accrochais à l'ampli Marshall pour ne pas sombrer, et ne pas vomir aussi. Ma tête planait, mon corps testait l'herbe pour la première fois et tentait d'y résister. J'étais saoulé de musique, mes oreilles commençaient à bourdonner mais je n'étais pas au bout de mes surprises.  

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 3
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Vendredi 11 avril 2008

3.4

Boum tchak boum tchak boum boum tchak. Jude avait pris les baguettes et il accompagnait John à la batterie. Moi je planais et lui il cognait les fûts. Timidement d'abord, mais avec de plus en plus d'assurance. Il tombait juste dans le tempo le plus souvent et quand mes deux potes entamèrent Jumpin' Jack Flash ça ressemblait vraiment à quelque chose. Quand il eut fini de chanter John demanda à Jude où il avait appris à jouer de la batterie, ce dernier haussa les épaules et marmonna un truc du style " je sais pas, ça me vient comme ça…". C'était sa façon à lui de réagir à la musique, il battait la mesure naturellement. Me voilà stone avec un guitariste shooté à la beuh et un batteur en herbe. Elle était pas belle la vie ? Ils ont continué à jouer une heure tous les deux, John expliquait un peu à Jude le rythme à suivre et ils étaient partis pour un bœuf. Angélique descendit discrètement pour les écouter et accessoirement pour nous prévenir que dehors il faisait nuit depuis longtemps et qu'en prime il avait beaucoup neigé dans l'après midi. Un vrai miracle. J'étais dans les vapes et j'aurais eu du mal à expliquer à mes parents pourquoi j'avais des yeux de lapin atteint de myxomatose. Jude et moi, les pauvres garçons que nous étions, nous étions bloqués par la neige chez John et nous allions être obligés de dormir chez les Barnes. Nous primes la peine d'appeler nos parents pour dire à quel point nous étions embarrassés de la situation, et Angélique, notre ange gardienne, rassura nos géniteurs qui du coup nous savaient chaperonnés par une adulte. S'ils savaient. Nous avons passés la soirée à fumer (sauf Jude), boire (sauf Jude), jouer du rock (sauf moi…) et chanter (même Angélique). John entrecoupait les morceaux par des anecdotes sur les sixties, les seventies. Ce type là avait un an de plus que nous mais en l'écoutant on avait l'impression qu'il avait au moins quarante piges. Ils savaient tant de choses sur ce monde, sur cette époque, il donnait l'impression de l'avoir vécu lui-même. Il jouait de la guitare, il était très à l'aise avec l'alcool - certes il était Anglais mais quand même, le pétard n'avait plus de secret pour lui - à se demander même s'il n'avait pas expérimenté la coke ou les acides, il avait voyagé un peu partout, il était beau comme un dieu grec avec sa chevelure dorée. Ce mec là était mon idole. Il n'y avait plus à discuter là dessus. J'étais prêt à le suivre n'importe où. Pour le plaisir de le voir jouer et pour toutes les nouvelles choses qu'il pouvait me  faire découvrir. Et c'est ce que j'ai fait toute ma vie finalement. Tout du moins tant que John sut tenir son rang de dieu vivant vis-à-vis de moi. Je veux dire, aujourd'hui j'aime ce mec comme un frère, j'ai été témoin de tous ces mariages, et tant que personne ne lui ait soufflé l'idée qu'éventuellement je porterai la poisse je continuerai à le faire, j'adore ses gamins, surtout son aînée comme l'a révélé The Sun il y a quelques années - oh et puis merde elle avait dix-sept ans et une paire de loches dessinée par la NASA, mais John n'est plus mon idole. Il a sérieusement déconné, ce n'est plus que l'ombre du blondinet flamboyant de la fin des années 80 mais jamais un membre du groupe n'a lâché un autre membre du groupe. Alors jusqu'au moment où il montera sur l'Olympe des rockers je serai là pour lui. Aujourd'hui je ne le suis plus, il nous accompagne du mieux qu'il peut.

Mais cette nuit là fut magique. Elle inspira bien évidemment Underground Sun, notre premier grand succès. Les gens ont longtemps cherché des explications alambiquées sur la signification des paroles, mais non c'était juste l'histoire de quatre jeunes gens qui se sont éclatés une nuit de décembre dans une cave. Jude et John se complétaient parfaitement, Angélique et moi nous faisions les chœurs, à moitié en yaourt pour ma part, et nous nous endormirent au lever du jour. Que John sache bien jouer de la guitare n'était pas une surprise pour moi mais que Jude ait assuré à ce point à la batterie me mettait sur le cul. Jude, placide, ne semblait pas s'étonner outre mesure, pour lui il n'y avait rien d'extraordinaire à ça. Il avait eu envide de taper sur les fûts, c'est tout. J'avais beau le complimenter et lui répéter jusqu'à plus soif que ça sonnait vachement bien il s'en foutait et voulait juste que je ferme ma gueule pour pouvoir dormir un peu. Dormir. Quelle idée ! J'avais encore toutes ces chansons qui s'entrechoquaient dans ma tête, j'avais toutes ces images dans les yeux, les volutes de fumées d’où émergeaient John Jude et Angélique. Les effets de la fumette toutefois furent plus forts que mon excitation et finalement je m'endormis.

Le matin j'étais encore surexcité et je trépignais d'impatience pour qu'on remette ça ce dimanche. John était beaucoup moins vaillant que moi. Faut dire qu'il s'était envoyé beaucoup plus d'alcool et d'herbe que moi. Sous la douche, tout comme Claude François, j'ai eu un déclic. Un groupe. Avec John et Jude il fallait monter un groupe. Je les trouvais extraordinaire et en trouvant un ou deux mecs dans le même trip ça pouvait donner quelque chose. J'ai donc saoulé toute la matinée mes deux potes avec ce projet de groupe. Angélique se marrait dans son coin et de temps en temps nous balançait " Oh les Beatles vous voulez un cookie ?", "Eh les Doors vous voulez boire un coup?", "En attendant les Stones ils vont me débarrasser la table avant de retourner en bas…". Ça chambrait dur. John était réticent à mon idée de groupe. Il racontait qu'il avait déjà eu un groupe quand il habitait à Londres. C'est toujours la même chose, man, au début c'est génial et après ça se tire dans les pattes à cause d'une nana. J'essayais d'obtenir le soutien de Jude, mais à quoi bon ? Il était là, tranquille, stoïque, se rangeant ni du côté de John ni du mien. L'éventualité de la création d'un groupe fut vite écartée et le sujet ne revint plus sur le tapis pendant toutes les vacances. L'après-midi fut un peu tendue, nous nous sommes contentés d'écouter des disques dans la chambre de John, nous n'avons pas beaucoup parlé, puis le soir Angélique nous ramena chez nous en promettant de venir nous rechercher le lendemain matin.

Chez moi le soir je baragouinais quelques paroles de chansons qui résonnaient dans ma tête. Mes parents furent agréablement surpris de m'entendre parler anglais et se réjouirent d'avoir un fils qui avait décidé de se reprendre en main au niveau scolaire. Ma mère fit presque ses bagages  pour Lourdes quand elle me vit allongé sur le lit avec un livre dans les pattes et mon Harrap's ouvert à côté de moi. John avait chez lui un recueil de textes écrits par Jim Morrison The Lords and The New Creatures, il me l'avait prêté, et je m'efforçais de traduire pour comprendre de quoi il retournait. Je n'ai jamais rien pigé, à un moment ça parlait de ville avec un sexe en son centre. Imbittable pour moi tout ça, mais j'entretenais l'illusion devant mes parents. Du coup ils étaient très contents que je passe toutes mes journées chez John car mine de rien je faisais de réels progrès en anglais. Tout est relatif ceci dit, car si je commençais à connaître par cœur les paroles des chansons qu'on jouait dans la cave des Barnes, ce n'est pas pour autant que j'en comprenais le sens ou que j'étais capable de parler anglais.

Ces deux semaines furent vraiment fantastiques, je m'initiais au rock'n'roll, aux drogues douces, à l'alcool et Angélique fit de moi un homme un vrai. Se faire dépuceler en entendant John et Jude jouer ensemble restera un souvenir impérissable au plus profond de mon être. Agrippé à ses hanches / Je bougeais mon corps / Les notes sortaient de son manche / J'en voulais encore et encore.

par Chris Phénix publié dans : Chapitre 3
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Samedi 26 avril 2008

4.1

 

 

 

4

 

 

 

Quand je suis né, j'ai crié
Ebloui par la lumière j'ai crié
Chassé du ventre de ma mère

Pour le meilleur ou pour l’enfer

J’ai crié

 

(Téléphone –Le vaudou (est toujours debout))

 

 

 

 

 

Il a bien fallu que je montre mon putain de bulletin scolaire à mes parents. Evidemment mes vieux m’ont passé une soufflante mais la tempête fût moins sévère que prévue. Le dico d’anglais eut l’effet escompté. Bon ok mes sorties furent réduites au minimum vital et légal, en gros je n’avais le droit d’être qu’à deux endroits : Descartes et ma chambre. En prime ma mère téléphonait deux fois par jour au lycée pour s’assurer que je traînais ma bien ma carcasse jusqu’à la salle de cours. Ce que je faisais avec le même entrain qu’un condamné à mort devait avoir en s’asseyant sur la chaise électrique. Au moins lui par la suite il bougeait sur sa chaise. Sept ou huit heures par jour à passer le cul vissé sur une mince planche de bois à écouter tout un tas de trucs dont on se fout à cet âge là. Thalès, Louis XIII, la littérature du 16ème siècle, le climat en Asie centrale, j’en passe et des meilleures. Pendant ce temps là, John se trimballait dehors dans le parc du lycée avec une ou deux filles à son bras. Jude et moi nous le voyions passer de temps en temps par la fenêtre de la salle de cours. Cet enfoiré ne pouvait s’empêcher de nous regarder en se foutant de notre gueule. Nous on souriant bêtement histoire de garder une contenance, mais intérieurement nous étions verts de rage. Pendant un mois ce petit manège durait. John dehors avec des nanas, Jude et moi en cours. Heureusement John nous refilait de temps en temps un de ces innombrables 33 tours qui composaient la discothèque des Barnes. Au lieu d’apprendre nos leçons ou d’écouter les profs nous lisions et relisions les paroles, nous examinions chaque détail des pochettes, nous recopions sur nos cahiers la calligraphie utilisée sur chaque disque. Finalement le seul cours où nous étions vraiment assidus c’était le cours d’anglais. Notre prof était impressionnée par la motivation que nous affichions, ainsi que par ce bon vieil Harrap’s qui trônait sur notre table. Mais à force de lire et relire les paroles de Dylan, des Doors, des Stones et (oui je dois bien l’avouer aujourd’hui) des Beatles, j’ai découvert qu’il existait autre chose que Rabelais, Balzac, Hugo ou Zola en terme d’écriture. Des mots enfin me touchaient, je me retrouvais parfaitement dans le langage rock. Le vrai déclic ce fut Street Fighting Man des Stones. Cette chanson parle d’un ado qui a des envies de révolte, de rébellion mais qui s’emmerde dans son coin. Alors Jagger crie «  Qu’est ce qu’un jeune peut faire à part chanter dans un groupe de rock ? ». Mon idée de fonder un groupe n’était pas morte. Mais il fallait encore convaincre John !

A croire qu’il y a un type là haut qui m’écoute mais quelques jours plus tard John se jetait sur moi et, excité comme une puce, s’écriait « Il me faut un groupe mec , I need a band ! ». J’étais surpris de son revirement mais l’explication qu’il m’a donné tenait la route. John avait réussi à s’acoquiner avec la fille du proviseur. Visiblement elle et lui se pelotaient pas mal dans les endroits sombres du lycée et apparemment elle lui aurait promis qu’il serait le premier à passer par derrière si elle le voyait chanter sur scène à la Fête de la Musique. Le lycée organisait un concert pour la première fois au sein de l’établissement pour marquer le coup mais le programme n’avait pas encore été établi. A quoi ça tient tout ça finalement ? A une nana qui a eu envie de se faire visiter l’arrière train par un blondinet maigrichon aux cheveux longs. Il avait du la baratiner des heures durant et la faire rêver avec sa guitare. Il fallait donc un groupe à John pour monter sur scène le 21 juin 1985 dans le gymnase de Descartes. Evidemment toutes nos discussions ont tourné autour de ce projet. Il fallait organiser des auditions, trouver un nom de groupe, définir une set-list pour le concert, faire des affiches, prévoir des tenues de scènes. Limite si nous n’étions pas en train de planifier la tournée mondiale de reformation de Led Zep. Nous avions déjà une base solide : John à la guitare et au chant et Jude à la batterie. N’étant doté d’aucun talent je m’étais vu confier le rôle d’intendant et de manager. En gros je devais me coltiner toute l’organisation du futur groupe. Ma première idée fut le nom du groupe. Comme nous n’étions qu’à un stade embryonnaire j’ai trouvé que Fœtus ça nous irait comme un gant. L’idée que ce projet était au stade de gestation, que c’était le tout début d’une histoire m’a mis sur la voie. En plus, allez savoir pourquoi, on trouvait que ça faisait rock et très rebelle. Ceci dit ne riez pas, on a vu par la suite un groupe casser la baraque en mettant sur sa pochette un bébé nageant après un dollar. Finalement mon idée de fœtus n’était pas si mauvaise que ça.

Avoir un nom ça nous donnait une crédibilité même si derrière tout ça il n’y avait pas grand chose finalement. John a fixé le nombre de membres du groupe à quatre, « comme les Beatles ! » répétait il à l’envie. Il voulait que le format soit deux guitares, une basse et une batterie. Et si en plus les deux autres pouvait s’appeler Paul et Georges je crois que ça l’aurait bien arrangé. Il nous a présentés, Jude et moi, à la fille du proviseur pour prouver qu’il avait bien un groupe et qu’elle allait voir ce qu’elle allait voir. Vu le châssis de la demoiselle on pouvait comprendre la motivation subite de notre pote. Une rousse aux cheveux longs avec de grands yeux verts, de longues jambes avec des cuisses fuselées qu’elle cachait peu, des nibards à damner un saint et un cul mes aïeux, déjà rien qu’avec les yeux il valait le détour alors on imaginait très bien avec le reste. Nous avions collé  des affiches un peu partout dans le bahut pour annoncer que nous cherchions un guitariste et un bassiste pour monter un groupe rock. Malheureusement Jude et moi étions écroués chez nous depuis les dernières vacances de Noël. Les premières auditions eurent donc lieu au lycée mais sans a